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«AGRESSION» L'entartage est-il devenu ringard?

Le philosophe français Bernard-Henri Lévy a subi samedi son huitième «attentat pâtissier» en trente ans. Le lancer de tartes à la crème est-il encore drôle?

Certaines personnes méritent décidément des tartes

Il n’est pas obligatoire d’adorer Bernard-Henri Lévy.
Que ce soit à cause de sa dégaine, de son œuvre ou de sa faculté à donner des leçons de morale à la terre entière, les raisons ne manquent pas pour ressentir un léger agacement à la vue du philosophe décolleté.

Seulement, il se trouve que ce monsieur écrit des livres.
Peut-être mauvais ou truffés de non-sens, mais des livres, avec des idées dedans. Du coup, on peine à s’extasier devant ces gens qui, depuis trente ans, lui font la guerre à grands coups d’innombrables tartes à la crème, comme samedi.

Même pâtissiers, les attentats sont peu sympathiques.
Et quelles que soient les tares des victimes des entarteurs belges, on ne peut s’empêcher de considérer qu’une humiliation publique est plus forte quand elle est administrée avec de bons arguments plutôt qu’avec des projectiles.

Mais ce n’est pas tout.
Que Noël Godin et ses compagnons d’armes soient de joyeux anarchistes semble leur donner tous les droits. Pleins d’humour, charmant en vérité, ces gentils agitateurs n’en demeurent pas moins fort peu respectueux de la liberté d’expression, si célébrée cette année.

Ces gens se pensent dans le camp du bien.
Hostiles aux politiciens, aux Eglises, ils se piquent de pouvoir humilier tous ceux qui ont l’outrecuidance de ne pas partager leurs vues, sous prétexte qu’ils auraient la grosse tête. Une attitude qui mérite des tartes.

Saluer leurs actions parce qu’on méprise leur victime
relève de la paresse intellectuelle. Même avec de la crème, fût-elle de la Gruyère, il n’est pas acceptable de troubler le discours d’une personne qui a le tort de penser différemment. Des esprits libertaires devraient le comprendre.

Raphaël Pomey, journaliste

«J’aimerais bien entarter Manuel Valls prochainement», explique l'agitateur belge Noël Godin.

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«Non, y en a marre.» A en croire la presse belge, c’est la puissante maxime dont BHL s’est fait l’auteur, samedi, après avoir reçu une nouvelle série de tartes à la crème au visage, lors d’un débat dans une église de Namur. La huitième salve pâtissière dirigée contre sa personne depuis 1985, accompagnée cette fois des sifflets de la salle, hostile aux «agresseurs». A l’origine de ces attentats burlesques, le Belge Noël Godin, dit «le Gloupier», et ses amis, «tueurs à gags». Des agitateurs «anarcho-humoristiques» qui poursuivent une tradition lancée en 1969, avec une première attaque dont Marguerite Duras avait fait les frais, alors qu’elle venait présenter un film à l’Université de Louvain. Sarkozy, Bruel, Bill Gates… la liste de ceux qui ont succédé à la lauréate du Prix Goncourt 1984 est longue, mais personne n’a eu droit au même «traitement de faveur» que Bernard-Henri Lévy.

Pas de lassitude

Porte-parole de l’Internationale pâtissière, Noël Godin ne craint-il pas que les entartages finissent par lasser, surtout en ciblant régulièrement une même personne depuis des années? «En Belgique, tout le monde est follement amusé par cette affaire», assure «le Gloupier». Il raconte que, depuis samedi, barmen et chauffeurs de taxi multiplient les courriels pour lui dire à quel point ils ont apprécié de voir BHL, hautain avec eux, se faire châtier de la sorte. Il rappelle en outre qu’une trêve pâtissière reste envisageable pour le mari d’Arielle Dombasle, à condition qu’il daigne entonner «Le chapeau de Zozo», chanson de Maurice Chevalier. Un temps retiré des affaires, Noël Godin annonce de nouvelles cibles, qui seront sanctionnées pour leur grosse tête au gré de leurs virées en Belgique. En priorité, le premier ministre français, Manuel Valls.

En 1998, l’ancien conseiller d’Etat vaudois Josef Zisyadis avait aussi «mangé» une tarte, référencée sur le site de l’Internationale pâtissière. Hélas pour ce fin gourmet, celle-ci n’était pas à la crème de gruyère, mais à la mousse à raser. Pire, l’auteur avait fui, ce qui l’avait poussé à le dénoncer. «L’entartage est une pratique citoyenne, mais il y a des règles à respecter», estime le politicien. Il ajoute qu’après toutes ces années l’activité, même burlesque, «n’a plus grand sens». «Au bout d’un moment, trop c’est trop.» Un avis que partage en partie Pascal Bernheim, chroniqueur satirique à la RTS. «Franchement, ça ne me fait plus rire, même si ça me fait plaisir de voir BHL prendre une tarte.» Il n’en admire pas moins une certaine «pureté de l’acte», qui ne vise pas à blesser sa victime, à la différence de ce qu’avait vécu Micheline Calmy-Rey en 2012 à Genève. L’ancienne conseillère fédérale, retraitée, s’était fait assez rudement frapper au visage par un sexagénaire dans la rue. Dans cette agression, la crème Chantilly n’était guère qu’un prétexte.

Une chose est sûre, Frédéric Recrosio ne se lasse pas, même 46 ans après leur premier forfait, de voir les galapiats belges encore à l’œuvre. «Ils ont toujours su choisir leurs cibles avec un raffinement extrême», s’extasie l’humoriste, qui voit dans l’entartage «l’acte poétique ultime». Un acte qu’il ne détesterait d’ailleurs pas voir reconduit une neuvième fois sur BHL…

(Le Matin)

Créé: 02.06.2015, 11h16

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