Vendredi 16 novembre 2018 | Dernière mise à jour 08:10

Sexe Enquête sur une banalisation: «Il faut du porno éthique»

Dans «Planète Porn», la journaliste Marie Maurisse s'oppose à la censure mais souligne la nécessité d’une prise de conscience collective.

Depuis l'apparition des Tube, l'accès aux films X n'a jamais été aussi simple. Ainsi, chaque année, près de 100 milliards de vidéos sont visionnées sur le site Pornhub.

Depuis l'apparition des Tube, l'accès aux films X n'a jamais été aussi simple. Ainsi, chaque année, près de 100 milliards de vidéos sont visionnées sur le site Pornhub. Image: iStock

«Quand on se masturbe devant des vidéos gratuites, on regarde du contenu certainement produit dans de mauvaises conditions», explique la journaliste Marie Maurisse.

Le X mis à nu

Tout juste publié aux Éditions Stock, «Planète Porn» dresse un portrait captivant et nuancé de la pornographie en 2018. Protection des plus jeunes, représentation de la femme, précarisation des conditions de travail, le livre pointe aussi les défis posés par ce secteur en pleine mutation.

En chiffres

25% des utilisateurs suisses de Pornhub sont en fait des utilisatrices, selon les statistiques du site Web.

9’37’’ Les Helvètes passent en moyenne près de dix minutes à regarder des vidéos à chaque visite.

26e En termes de trafic, la Suisse est le 26e pays le plus assidu sur la plateforme Pornhub, loin derrière les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Inde.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«Tout le monde en regarde, mais personne ne veut la voir.» Voilà comment Marie Maurisse décrit l’hypocrisie actuelle concernant la pornographie dans «Planète Porn», son deuxième livre sorti la semaine passée aux Éditions Stock. Durant plus de deux ans, la journaliste d’investigation, correspondante du «Monde» en Suisse, s’est plongée dans cet univers sulfureux qui a envahi nos foyers depuis l’apparition des Tube, ces plateformes proposant des contenus gratuits et accessibles à tous. Chaque année, près de 100 milliards de vidéos sont visionnées sur le site Pornhub.

À vous lire, on a le sentiment que la pornographie n’est qu’une industrie comme les autres?

Oui, totalement. C’est en tout cas comme cela que je l’ai abordée, et c’est ce qui m’a donné envie de m’y intéresser. Même si la pornographie fabrique un produit tabou qui a été marginalisé pendant longtemps, c’est un secteur qui subit les mêmes pressions économiques que les autres. Comme pour l’industrie musicale ou celle des taxis, la révolution technologique qu’est Internet a tout chamboulé. Cela amène une démocratisation et une massification de la diffusion de la pornographie. Pour la première fois de l’histoire, on a accès à ce produit – qui était jusque-là confidentiel et réservé à une élite – en quelques clics et sans payer.

Après toutes ces transformations, dans quel état est le secteur?

J’ai rencontré beaucoup de professionnels qui étaient très alarmistes. Ils sortent de plusieurs années difficiles: les salaires ont baissé, les conditions de travail se sont détériorées. Aujourd’hui, un film est fait deux fois plus vite qu’avant et les actrices sont payées deux fois moins. Mais le secteur a eu la bonne idée d’investir dans les cams, ces shows privés qui coûtent très cher. Cela leur a permis de compenser les pertes. Cela a demandé beaucoup de travail, mais les poids lourds du domaine se sont adaptés. Ils ont délocalisé pour faire des économies, et la pornographie est en train de réussir sa conversion.

Comment s’est passé votre premier contact avec le sujet?

Comme beaucoup de jeunes filles de mon âge, je n’avais jamais vraiment vu ce genre de contenus avant. Quand je suis arrivée sur un site pour la première fois, j’ai été étonnée de voir tous ces gens qui s’offraient ainsi en vidéo. Naïvement, je pensais que c’était du libertinage, des amateurs. Mais j’ai très vite compris que ce n’était pas le cas. En réalité, ce sont des acteurs qui utilisent leur smartphone pour donner un truc un peu pourri. Tout ça, c’est pour de faux.

D’ailleurs, dans «Planète Porn», vous comparez la pornographie au catch…

J’aime bien cette comparaison parce que cela montre cette exagération. Dans les vidéos, tout est plus gros, tout est plus mécanique. Comme il nous arrive de faire un peu la même chose chez nous, on peut avoir tendance, surtout les plus jeunes, à se dire que le sexe devrait ressembler à cela. Mais, c’est extrêmement caricatural, notamment concernant le plaisir féminin qui passe toujours par la pénétration alors que ce n’est pas du tout conforme à la réalité.

Justement, quelle est la place de la femme dans ce monde?

Certaines cherchent à s’en sortir comme indépendante, en faisant des cams ou en vendant des sex toys à côté de leurs mandats pour des films. Elles font du marketing autour de leur nom, mais il n’y a plus ce glamour qui existait durant l’âge d’or du porno. Aujourd’hui, il y a énormément de concurrence, les carrières sont de plus en plus courtes. Il y a tout un marché pour de la chair fraîche, avec des filles qui ont besoin d’argent, qui sont totalement exploitées et à qui on fait faire des choses extrêmes. En tant que femme, forcément, je suis outrée par ça.

Quelles sont les solutions?

Libérons la parole autour de ce milieu pour qu’il y ait une prise de conscience du consommateur. C’est aussi l’un des buts de mon livre, beaucoup de gens ne savent pas tout ce qu’il y a derrière. Quand on se masturbe en ligne devant des vidéos gratuites, on regarde du contenu qui a certainement été produit dans de mauvaises conditions. Intéressons-nous à la pornographie éthique. Il n’y a pas de miracle, pour avoir des vidéos où les acteurs sont bien traités, très souvent il faut payer. Mais les choses changent, la profession, en particulier les producteurs indépendants, commence à avoir une réflexion sur le sujet.

Dans votre livre, vous évoquez notamment l’émergence d’une pornographie féministe emmenée par Erika Lust…

Oui, une partie des féministes défendent l’idée que, pour améliorer la pornographie actuelle, qui est extrêmement sexiste, il faut l’investir et ne pas la laisser aux mains de quelques individus. Contrairement à ce que pensent beaucoup de producteurs masculins, le porno pour les femmes ce n’est pas le film érotique de M6. La femme peut être dominée si c’est ce qui lui plaît, mais il faut que la scène soit également filmée de son point de vue. Elle doit être une vraie personne, qui a son propre désir, et pas seulement un objet. La pornographie devrait être multiple et avec de la finesse. Tout voir en gros plan, ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus excitant.

Finalement, comment faire pour protéger les plus jeunes?

Aujourd’hui, la pornographie est dans nos foyers, on ne peut plus faire comme si elle n’existait pas. À mon avis, la censure n’est pas une bonne idée. La solution qu’il reste n’est donc pas très sexy: c’est à nous d’être derrière nos enfants. Il y a certains logiciels de contrôle parental qui peuvent être efficaces, mais, surtout, il faut provoquer un dialogue avec les plus jeunes. Cela demande déjà d’être nous-mêmes à l’aise avec le sujet. Sinon, cela va être difficile d’en parler. L’éducation sexuelle à l’école doit aussi aborder la question de la pornographie. C’est la seule manière de mettre en place un cadre sain qui permette à l’enfant, s’il tombe sur une vidéo, de l’appréhender. (Le Matin)

Créé: 08.05.2018, 15h56

S'INSCRIRE À LA NEWSLETTER


Recevez l'actualité quotidienne du "Matin", ainsi que ses offres exclusives.
Choisissez vos newsletters

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse commentaire@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.