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Athlétisme Pourquoi les Africains courent plus vite

Depuis 1960, les Kényans et les Éthiopiens dominent les courses de fond et de demi-fond. Ces athlètes ont-ils des avantages naturels?

Les coureurs africains, dont le champion olympique du marathon Eliud Kichoge (au centre avec le dossard numéro 1) dominent les plus grandes courses (ici le marathon de New Dehli).

Les coureurs africains, dont le champion olympique du marathon Eliud Kichoge (au centre avec le dossard numéro 1) dominent les plus grandes courses (ici le marathon de New Dehli).

Julien Wanders est construit comme un coureur africain

Le 18 novembre dernier, Julien Wanders (21 ans) ajoute son nom au palmarès de la Corrida bulloise, une épreuve où la concurrence internationale est conséquente. Le 2 décembre, le Genevois récidive devant son public et remporte la mythique course de l’Escalade. Le 31 décembre, il met fin à trente ans de suprématie africaine à la Corrida de Houille, près de Paris, en battant au passage le record de suisse sur 10 km.

Les exploits de Julien Wanders, qui prendra part aux Mondiaux de semi-marathon à Valence le 25 mars, cassent-ils le mythe de la domination des coureurs est africains?

Louis Heyer explique pourquoi l’athlète genevois est si fort: «Julien Wanders possède le morphotype qui se rapproche le plus de celui des Africains aux origines kalenjin. Sous un angle biomécanique, il est «construit» comme eux. Et, comme il vit avec eux quasi toute l’année, il a adopté leur technique. Son haut du corps est stable, et ne perturbe pas ce que font les jambes. C’est du mimétisme.» Sans compter qu’il a aussi adopté les conditions spartiates dans lesquelles vivent la plupart des athlètes kényans, à Itten, sans confort. Sa vie, c’est la course et il n’a pas d’autre distraction.

Depuis une dizaine d’années, la domination des Africains n’est plus aussi franche. L’équipe américaine, sous l’expertise de deux physiologistes, a testé les méthodes qui permettent de traquer les médailles dans des disciplines jusqu’alors inaccessibles aux coureurs non africains. «Grâce à des stratégies incluant des entraînements en altitude à haute intensité, souvent simulée en chambre hypoxique, qui augmentent la capacité du transport de l’oxygène, ils ont pu ainsi faire renaître le fond et le demi-fond américain, reprend Heyer.

Depuis dix ans, ils gagnent chaque année cinq ou six médailles, et une ou deux chez les femmes sur le 3000 m steeple. Il ne faut donc pas se résigner, mais, surtout, la Suisse doit choyer son joyau exceptionnel nommé Julien Wanders.»

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Depuis les JO de Rome en 1960, année de la première victoire sur marathon d’un Noir africain (l’Éthiopien aux pieds nus Abebe Bikila), Kényans et Éthiopiens squattent les podiums des courses de fond et de demi-fond.

Lorsqu’ils débarquent sur le Vieux-Continent, ils ne laissent que des miettes à leurs concurrents européens. Leur domination a donné lieu à de nombreuses études. Ces coureurs ont-ils réellement des avantages naturels et, si oui, lesquels? Julien Wanders, surnommé le «Kényan blanc», prouve-t-il que les coureurs de type caucasien sont tout aussi performants si on adopte le mode de vie et l’entraînement des ténors africains?

Deux spécialistes, Grégoire Millet, professeur de physiologie et spécialiste de la performance à l’Université de Lausanne, et Louis Heyer, coach longue distance de Swiss Athletics, nous éclairent.


Les valeurs anthropométriques: la tribu des Kalenjin a un atout

Grégoire Millet: «La performance peut être décryptée en trois critères: la consommation maximale d’oxygène (VO2max), la capacité à maintenir un niveau de VO2max, et le rendement (puissance/ VO2). C’est seulement sur ce dernier critère que les Africains de l’Est ont un net avantage. Ils possèdent des valeurs anthropométriques qui leur permettent d’avoir un «coût énergétique» très bas. Le rapport jambe/tronc est élevé. Ils ont un mollet fusiforme et plus léger (jusqu’à 400 grammes de moins par mollet), et un tendon d’Achille plus long, ce qui leur permet de stocker de l’énergie pour la produire au moment de l’impulsion.»

On appelle ce mouvement «stretch shortening cycle». Le mouvement répété de la foulée est beaucoup plus aisé. «Les athlètes qui ont ces caractéristiques viennent génétiquement de la même tribu, les Kalenjin, un groupe ethnique originaire de la vallée du Rift, à l’ouest du Kenya.» Les gènes des Kalenjin se sont retrouvés, à la suite des colonisations, des guerres et des exodes, dans de nombreux pays voisins, l’Éthiopie, l’Ouganda, ou l’Érythrée. Et ainsi dans les jambes de nombreux athlètes.


Un faible taux de masse graisseurs: ils évacuent plus de chaleur

Grégoire Millet avance un autre avantage: «La masse grasse des coureurs estafricains est très faible et, de par leur petite taille et leur maigreur, leur surface corporelle est proportionnellement plus grande. Ces athlètes sont donc capables d’évacuer plus de chaleur qu’un athlète grand et athlétique.» Louis Heyer confirme que cet aspect est un facteurclé. De surcroît, ces sportifs ont une alimentation simple, équilibrée. Ils ne font pas d’excès et n’ont pas de problème d’obésité.


Les facteurs socioculturels: C'est un moyen de réussir sa vie

En Europe, le faible nombre de champions s’explique également par un facteur socioculturel. Grégoire Millet: «En Suisse, le niveau de performance a drastiquement baissé. Sur le mile (1600 m), on court une minute plus lentement qu’il y a trente ans. Le choix et la diversité des activités orientent nos gosses vers le foot, le ski ou la danse. Chez nous, le sport est loin d’être le seul moyen de réussir. On a donc un bassin d’athlètes nettement moins grand qu’en Afrique de l’Est, où la course à pied reste l’unique sport accessible et le seul moyen de réussir. Avec 38 médailles olympiques et dix records du monde, l’Éthiopie brille aux yeux de la planète. Elle offre à ses futurs champions des structures d’entraînement aux allures militaires. La Fédération éthiopienne d’athlétisme partage ses locaux avec celle du football, c’est dire.»

Louis Heyer, confirme: «Si tous les Suisses pratiquaient la course à pied, on aurait beaucoup plus de Julien Wanders.»


Les charges d'entraînement: ils se préparent en altitude

Les Africains de l’Est sont capables d’effectuer les mêmes charges d’entraînement que les Européens, mais en altitude. Beaucoup d’athlètes étrangers se sont rendus au Kenya pour s’entraîner avec eux, mais l’acclimatation est très difficile. Viktor Röthlin en a fait l’amère expérience, lui qui a été victime d’une double embolie pulmonaire en 2009 au retour d’un stage au Kenya. La récupération est souvent délicate.

En Europe, on passe son plus jeune âge dans une poussette, alors que la course est le moyen de transport de 86% des Kényans pour rallier l’école.

(Le Matin)

Créé: 03.01.2018, 14h32

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