Mardi 12 décembre 2017 | Dernière mise à jour 09:05

Omnisports «J’ai vécu, subi, vu plusieurs formes de discrimination»

Depuis cent jours, Laura Flessel a changé de vie en devenant ministre des Sports française. JO 2024, discriminations, Neymar et Sophie Lamon: l’ancienne championne d'escrime se livre avec fierté.

Pour Laura Flessel, un Conseil des ministres n'est pas une compétition.

Pour Laura Flessel, un Conseil des ministres n'est pas une compétition. Image: Philippe Petit/Paris Match via Getty Images

Laura Flessel en dates

1971: Naissance. Elle voit le jour le 6 novembre à Pointe-à-Pitre. Commence l'escrime à 5 ans.

1996: JO d'Atlanta. Elle remporte le deux premières médailles d'or féminines à l'épée. Suivent trois autres médailles à Sydney et à Athènes.

2012: JO de Londres. Cinquièmes et derniers JO. La championne prend sa retraite sportive.

2017: Politique. Le 17 mai, elle est nommée ministre des Sports.




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Le 17 mai, Laura Flessel s’est lancée. C’est désormais en politique que la «Guêpe», son surnom de championne d’escrime, veut aligner les victoires. Dans son bureau du 95 avenue de France, la ministre des Sports d’Emmanuel Macron a expliqué au «Matin Dimanche» comment elle entend gérer les JO 2024 et continuer sa lutte contre les discriminations.

- Accepter la charge de ministre des Sports, était-ce une décision difficile à prendre?

«Le Premier ministre m’a parlé de la volonté d’Emmanuel Macron d’avoir un ministère des sports de plein exercice. J’en étais ravie, car ces dernières années nous avions toujours un secrétariat d’État. Lorsqu’il m’a proposé ce poste, j’ai demandé à réfléchir en famille. La conclusion a été la suivante: la proposition était une fierté, mais aussi une responsabilité. Par rapport à ce que j’ai vu depuis plus de 35 ans de pratique sportive, dont 20 au plus haut niveau, je me suis dit que c’était le moment de sortir de la critique pour être constructive. C’était une opportunité et je me suis lancée.»

- N’éprouve-t- on pas un certain vertige face aux responsabilités?

«Je sais où je veux aller et ce que je veux entendre à la fin de mon mandat. Je veux transformer l’écosystème du sport. Notre société est moins sportive, souffre de la sédentarité, les maladies chroniques augmentent. Il y a aussi moins d’inclusions dans la société. J’avais envie de m’engager dans tous ces domaines. Et cela tombe bien, car c’est aussi la volonté du Président de la République: mettre du sport dans la société et, par le sport, changer les mentalités.»

- Quand vous êtes arrivée dans ce bureau, avez-vous apporté un objet en rapport avec votre passé de championne?

«Non. En fait, je suis venue avec deux statues. La première m’a été offerte par ma meilleure amie en équipe de France quand j’ai arrêté la compétition. Il s’agit d’une femme sur un socle, pieds nus, qui regarde l’avenir. La seconde est un bronze qui représente une main portée vers le haut (ndlr: Laura Flessel lève le poing) et qui dit «réussite». C’est tout ce que j’ai amené. J’ai décidé de meubler au fur et à mesure mon bureau en fonction de mes humeurs. Ma priorité était de créer mon cabinet. On passe de vingt à dix collaborateurs, il fallait donc trouver les bonnes personnes. Il fallait aussi contribuer à rédiger la lettre de mission, pour fixer les grandes priorités de mon action. Ce fut très rythmé, mais aussi très enrichissant.»

- Est-ce que vous abordez un Conseil des ministres comme une compétition mondiale?

«Je l’aborde comme un travail d’équipe. C’est un moment de partage d’informations, de réorganisation, de lignes directrices. C’est un travail en humilité. Tout le monde amène son expérience et son expertise. Mais en aucun cas, c’est de la compétition.»

- Ou y a-t- il le plus de coups bas, en sport ou en politique?

«Ce qui m’anime, c’est de réussir à mettre en œuvre ma feuille de route. De mener à bien deux missions: amener du sport dans la société et réaliser une bonne gouvernance pour les Jeux olympiques et paralympiques (JOP) 2024. Après oui, il y a des coups bas, on le sait. Mais je veux plutôt regarder l’avenir et ne retenir que les conseils constructifs.»

- Avez-vous déjà fêté l’attribution des JO 2024?

«Franchement? J’attends la ratification. Comme tout sportif de haut niveau, lorsque l’on a une deadline, on attend le «halte» final de l’arbitre pour extérioriser les émotions. Pour les JOP, c’est pareil. On respecte cette double attribution, mais le rêve va se transformer en réalité à Lima. Effectivement, il y a moins d’incertitude. Il y a un partage de victoire. C’est une première. Mais aujourd’hui, l’heure n’est pas à la fête. Ce sera le 13 septembre avec tout le monde. C’est tout de même 100 ans d’attente! Mais ce ne sera pas fastueux, car derrière il y a la réalité. Nous avons d’ailleurs déjà commencé à travailler sur la gouvernance des JOP. Au lendemain de Lima, nous allons annoncer une structuration qui sera essentielle à la réussite.»

- Quelles sont les différences entre la candidature pour 2012 (ndlr: défaite contre Londres) et celle de 2024?

«La différence? (Elle réfléchit) C’est l’union. Il y a eu un travail collectif, avec les athlètes, des experts internationaux et nationaux, un repositionnement et une meilleure stratégie sur le long terme. Il y a eu une vraie écoute et je salue les acteurs privés et publics qui ont joué le jeu.»

- C’est cette unité que vous avez brandie avec force à Lausanne au mois de juillet, devant le CIO?

«Oui, mais pas seulement à Lausanne. Nous voulons garder cette unité dans le futur. Nous allons avoir sept ans de préparation. Le plus dur est à venir. Il s’agira de valoriser le sport de haut niveau, de générer un impact économique positif pour tout le pays, y compris les territoires les plus éloignés. Il s’agit de façonner dès à présent l’héritage des JOP. 2024 commence aujourd’hui. C’est ce que l’on a promis à la France.»

- Organiser des JO, c’est prendre un gros risque financier, les dérapages sont légion. Cela ne vous fait pas peur?

«Non. Nous avons observé ce qui n’a pas fonctionné ailleurs pour éviter le négatif. Mais je préfère regarder le positif plutôt que l’échec. Je suis quelqu’un qui croit en la réussite dans un environnement positif. Nous savons où nous allons investir. Nous savons aussi que, derrière, il y aura des retombées économiques pour le pays tout entier et le sport. Nous allons créer des emplois, restructurer une zone carencée avec 4500 logements en Seine-Saint-Denis. Le centre aquatique est une nécessité, lorsque l’on sait que 50% des enfants de moins de 11 ans ne savent pas nager dans ce département. Nous allons relever le challenge des JOP. Nous savons qu’il y a eu le pire dans l’histoire olympique, mais nous allons chercher le meilleur.»

- Vous étiez coach aux JO de Rio. Une fête extraordinaire, mais aujourd’hui c’est la désolation au niveau des infrastructures, avec une population dépitée et en colère. Quelle est votre réaction?

«Effectivement, Rio n’a pas su faire fructifier son héritage. Je suis attristée par ce qui se passe à Rio. Mais nous sommes dans une autre dynamique. Nous savons ce que nous voulons éviter. Nous avons déjà enclenché une stratégie d’héritage positif. Et nous avons des indicateurs qui montrent que c’est possible. Si aujourd’hui le CIO cherche un résultat gagnant-gagnant-gagnant, c’est peut-être aussi pour éviter les scénarios comme Rio ou comme Athènes.»

- Dans une interview à L’Équipe, vous avez affirmé que «l’écosystème du sport de haut niveau en France devait être transformé» quitte à être «transgressif». Vous prévoyez une révolution?

«L’idée, c’est d’aller chercher non pas la performance, mais la haute performance, tout en étant intègre. Le constat est que la France sportive ronronne. Qu’il y a peu de résultats. Il y a des dysfonctionnements, certaines fédérations vivent sans remise en cause. Rien n’est acquis. Un sportif de haut niveau doit aller chercher des résultats. Mais il n’est pas le seul. J’attends aussi que tous les acteurs du mouvement sportif visent aussi l’excellence. Il faut une harmonie entre l’encadrement et les sportifs, quitte à revoir les codes du sport.»

- À vous entendre, les sportifs français ne sont pas assez soutenus?

«Les sportifs s’entraînent 20 à 25 heures par semaine. Ils doivent parfois travailler à côté pour vivre. Il est temps que le sportif soit reconnu dans toute sa valeur, que l’on pense à sa reconversion. Aujourd’hui, de nombreux athlètes, après avoir tout donné pendant 15 ou 20 ans, pointent à Pôle emploi. Ce n’est pas normal. Si l’on veut des champions bien dans leur corps et leur tête, il faut inscrire ces changements tout au long de leur vie. Je veux des sportifs vaillants, fiers de leur nation et de leur maillot, heureux de transmettre, notamment à la future génération de 2024, et même plus tard. On parle trop des dérives du sport. J’ai envie de montrer qu’il est possible de transmettre des valeurs et de les faire fructifier. Jusqu’au cœur de la société, pour que le commun des mortels en tire des bénéfices sur sa santé. Aujourd’hui, on le dit timidement. On va y mettre un peu plus de fierté.»

- La description du sportif, vaillant et fier, c’était votre état d’esprit en compétition?

«Exactement. C’est-à-dire qu’un sportif a des objectifs, un cheminement et qu’il doit toujours pouvoir se regarder dans le miroir. Aujourd’hui, on a des jeunes qui ont besoin de plus d’aide. Durant ma carrière, il y a eu des dysfonctionnements, des blacklistages ou des mésententes. Ce sont ces expériences qui me poussent à cette recherche du mieux.»

- L’autre réalité du moment, c’est l’arrivée de Neymar à Paris…

«Je ne l’ai pas encore rencontré, mais j’ai hâte de le voir!» (Rires)

- L’engouement que suscite son arrivée est fou, non?

«Mais c’est un grand champion! En France, on est fier de pouvoir accueillir un aussi grand champion! Cela va relancer la Ligue 1, car les autres clubs vont vouloir rivaliser avec le PSG, pour qui c’est une belle opération. La seule condition, c’est que le fair-play financier soit respecté. Si c’est bien le cas, j’irai voir Neymar, mais aussi toute l’équipe du PSG. Mais j’irai aussi à Marseille, par exemple, car je suis ministre des Sports et pas d’un club. Soyons fiers! Avec l’arrivée de Neymar, le monde va nous regarder. La France bénéficiera d’un rayonnement supplémentaire.»

- Là, c’est la ministre qui parle. Et la sportive qui vient d’un sport où l’argent ne coule pas à flot, qu’en dit-elle?

«J’aimerais bien un peu plus d’argent pour le sport amateur. Toutefois, c’est aussi la loi de l’offre et de la demande dans un milieu professionnel. Ce sont les prix de ces grands champions. Neymar les vaut, ces 222 millions d’euros. Après, les sports olympiques doivent aussi se démener pour trouver eux-mêmes des partenariats.»

- En tant qu’ancienne escrimeuse, n’êtes-vous pas jalouse?

«J’ai choisi l’escrime - ou bien est-ce l’escrime m’a choisie? - à 5 ans et demi. Ce fut un coup de foudre qui m’a permis de découvrir le monde entier. Chaque jour, je remercie ma mère qui m’a amenée dans ce club. Je me suis épanouie, j’ai appris à me découvrir et à connaître mes limites, mes envies. Le sport m’a permis d’oser me positionner dans des programmes luttant contre toutes formes de discrimination. Cette richesse, c’est celle des sports olympiques et non-médiatiques. Alors non, je ne suis pas jalouse de la réussite des sportifs pro. Mais il faut aussi veiller à ce qu’il y ait un équilibre.»

- Lutter contre les discriminations revient sans cesse dans votre discours. D’où vient cette sensibilité? Avez-vous été victime?

«J’ai vécu, j’ai subi, j’ai vu plusieurs formes de discrimination. Du coup, quand j’ai une personne en face de moi, je cherche à la découvrir et pas à la stigmatiser. C’est très dur d’être discriminé. On veut toujours prouver que l’on peut nous faire confiance. Certains réussissent, d’autres pas. Quand j’ai eu la chance de multiplier les victoires, j’ai pu commencer à devenir le porte-voix de projets. J’ai été choqué par le racisme, le sexisme, par le non-respect de l’orientation sexuelle de l’autre et le manque de bienveillance envers les personnes en situation de handicap. Cela me révoltait. Lorsque l’on comprend qu’il suffit de peu pour changer la vision des choses, il faut s’engouffrer.»

- La visite du Refuge, un foyer d’accueil pour jeunes homosexuels à Paris, a été l’une de vos premières actions de ministre. Pourquoi?

«Dans le sport, on parle très peu d’homophobie. Souvent, c’est le déni qui prédomine. Alors, les homosexuels se taisent et subissent. Il faut dire «stop». Parce que, entre sportifs, il faut se respecter. Dans une équipe, la transpiration n’a pas de goût.»

- Et que vous disent ces jeunes personnes?

«Au Refuge, certains de ces jeunes avaient fui leur famille parce que l’on voulait s’en prendre à leur vie. Quand je leur parle, certains me disent qu’ils sont sportifs. Tant mieux! Le sport peut être un formidable outil pour restructurer leur personnalité, leur reconstruire un mental, redonner du sens à leur vie. Et cela fonctionne.»

- Parmi tous vos titres, vous êtes également la témoin de mariage de Sophie Lamon, héroïne de l’escrime suisse…

(Sourire radieux) «Oui, je le suis! C’est une très belle histoire d’amitié.»

- D’où vient cette complicité?

«Sophie a été la plus jeune médaillée olympique, en 2000, à Sydney. Elle avait 14 ans. Mais notre rencontre date d’avant. En 1996, je suis devenue championne olympique et, l’année suivante, nous disputions des rencontres en Europe. Il y avait une compétition en Suisse. Elle était toute petite et j’ai rencontré ses parents qui étaient entraîneurs. Le courant est passé. Quelques années plus tard, Sophie brille à Sydney. Elle commence à songer à son avenir. Elle m’a dit: «J’aimerais bien dans le futur venir en France, échanger et progresser au niveau sportif.» A 18 ans, effectivement, elle arrive à Paris. On s’entraîne ensemble avec le même Maître d’armes. Des liens se sont créés. Au début, elle avait la fierté d’une jeune athlète qui veut progresser au contact des meilleurs. Puis, cette jeune est devenue concurrente. Mais nous avons accepté d’être sparring-partners à l’entraînement, adversaires en compétition et amies dans la vie, pour toujours. D’ailleurs…»

- Oui?

«J’ai même une anecdote. J’ai le souvenir que, quatre jours avant son mariage, nous disputions les championnats d’Europe à Leipzig. Je l’élimine devant toute sa famille. Rendez-vous compte ! Quelques heures plus tard, je devais signer: «Oui, je suis le témoin de Sophie»! Sa grand-mère était là, presque offusquée. Elle disait: «Mais c’est son témoin de mariage! Elle aurait dû la laisser gagner!» Et Sophie lui a répondu: «Non Mamie, le mariage, c’est dans quatre jours. Aujourd’hui, pendant neuf minutes, on est adversaires.» C’était une très belle réponse. Même moi, je me sentais mal d’avoir gagné. En revanche, elle m’a dit: «Tu continues et tu vas chercher ta médaille.» Ça, c’est le sport. C’est magique. Désormais, on s’appelle plusieurs fois par semaine.»

- Enfin, la Suisse souhaite organiser les JO d’hiver 2026. Quel conseil donneriez-vous aux porteurs du projet?

«De maintenir un vrai équilibre. De garder en tête que le sportif peut amener ses idées et s’investir dans une candidature, du début à la fin. Il faut travailler en collégialité, en essayant de répondre à une vision internationale. Nous avons vraiment tenu à respecter le calendrier de Thomas Bach, l’Agenda 2020, pour donner une réponse économique et écologique, pour favoriser l’héritage. Et puis comme nous sommes pays frères, frontaliers, nous serions ravis de leur donner des conseils pour le futur. Ah oui, encore une chose: ils ne doivent pas oublier de faire un peu de sport pour déstresser!» (Le Matin)

Créé: 13.08.2017, 17h50

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