Vendredi 24 novembre 2017 | Dernière mise à jour 06:30

Voile Russel Coutts: «Je n’ai plus envie d’entretenir des rancunes»

Quintuple vainqueur de la Coupe de l’America, désormais grand patron de l’événement, difficile de trouver plus légitime que Russell Coutts pour parler de l’avenir du plus vieux trophée sportif du monde.

Russel Coutts: «Je n’ai plus envie d’entretenir des rancunes.»

Russel Coutts: «Je n’ai plus envie d’entretenir des rancunes.» Image: AFP

Russel Coutts, en dates

1962 Naissance à Wellington, en Nouvelle-Zélande. Il deviendra titulaire d’une licence d’ingénieur.

1995 À la barre de «Black-Magic», il remporte la Coupe de l’America pour la Nouvelle-Zélande.

2003 Débauché par Alinghi, Coutts devient l’ennemi public No 1 en Nouvelle-Zélande et offre la Coupe à la Suisse.

2007 En froid avec Bertarelli, Coutts rejoint Oracle, l’ennemi juré, mais délaisse la barre.

2010 Coutts, désormais PDG d’Oracle, remporte la Coupe et devient le patron de l’événement.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

La climatisation distille une fraîcheur mesurée, loin de certains excès. Russell Coutts nous reçoit dans un salon privé au sommet du village de la Coupe de l’America. De là, la vue est imprenable sur le Great Sound. Pile-poil le bon endroit pour causer de cette nouvelle formule de la mythique compétition que le Néo-Zélandais a entièrement façonnée. Et des ennemis qu’il s’est fait sur le chemin.

Ernesto Bertarelli est aux Bermudes. Vous vous êtes rencontrés?

Non, pas encore. Mais on a pris rendez-vous. Je me réjouis de le revoir et qu’on puisse discuter.

Pourtant vous étiez en froid…

Impossible de le nier, oui. C’était très étrange de se retrouver face à lui lorsque je suis passé chez Oracle. Vous savez, j’ai un respect infini pour ce qu’il a fait pour la Coupe de l’America et pour la voile mondiale.

Ça sonne comme une réconciliation?

Le passé, c’est le passé. Oui, nous avons eu nos désaccords, mais je suis arrivé à un âge où je n’ai plus envie d’entretenir des rancunes.

Et de voir ces bateaux furieux ferrailler, ça ne titille pas votre instinct de compétiteur?

Encore une fois, c’est une question d’âge. Si j’avais trente ans de moins, j’adorerais y retourner et faire parler la poudre. Mais je ne suis pas malheureux d’en être incapable. En introduisant ce format, la volonté était de faire la part belle à la jeunesse. Et je suis très fier qu’on y soit parvenu.

En quinze ans, les bateaux de la Coupe ont follement évolué. C’était prévisible?

Je crois que personne ne pouvait imaginer une évolution aussi fulgurante. Pour autant, je suis persuadé qu’elle était absolument nécessaire. Il fallait contrer la tendance démographique qui voyait la voile devenir un sport de seniors. Sur ces bateaux modernes, la moyenne d’âge se situe autour de trente ans. C’est un signal fort.

Vous en aviez marre des vieux?

Ce n’est pas ce que j’ai dit. Dans la voile, il y a une place pour tout le monde. Des plus petits enfants jusqu’aux seniors, chacun peut prendre du plaisir à naviguer sur un support qui lui convient. Mais la Coupe de l’America doit représenter ce qui se fait de mieux, c’est la vitrine. De ce point de vue là, le format actuel est parfaitement positionné.

Les AC50 de la Coupe de l’America dépassent allègrement les 40 nœuds (75 km/h). Jusqu’où la technologie peut-elle porter la voile sans risquer la vie des marins?

Bientôt ces bateaux dépasseront les 50 nœuds (ndlr: 90 km/h), et il ne faut pas en avoir peur. Les AC50 ne sont pas à la portée du navigateur moyen. Ils sont réservés à une élite surentraînée. C’est la même différence qu’entre une F1 et une voiture familiale.

Pour maîtriser cette puissance, les marins sont devenus des athlètes complets. Là aussi, c’est un changement de paradigme?

Clairement, oui. Les pulsations des équipiers ne descendent que très rarement en dessous des 160 battements par minute. Sur une course de 25 minutes, c’est énorme. Mais encore faut-il savoir combiner ce coffre athlétique avec l’art du match-race.

En Suisse, le public vous a découvert à la barre d’Alinghi en 2003. Qu’est-ce que ça fait de représenter les couleurs d’un pays qui n’est pas le sien?

Je n’ai jamais eu cette impression-là. Avec Alinghi, j’ai vécu les meilleurs moments de ma vie. Il y avait un formidable esprit d’équipe, avec un incroyable melting pot de nationalités. De représenter la Suisse, c’était surtout porter les couleurs d’une mentalité: celle de l’ouverture sur le monde, de l’éloge de la différence. Je suis très fier de cette aventure humaine.

À cette période, vous avez été victime d’une campagne de calomnie en Nouvelle-Zélande. Certains n’ont pas compris votre choix…

Vous savez, la Nouvelle-Zélande est un tout petit pays. Un pays isolé du monde qui plus est. Les Kiwis peuvent être très protecteurs. Je comprends qu’on supporte d’abord son pays, c’est normal. Le sport est une affaire d’émotions. Mais je pense que le nationalisme peut aller trop loin et qu’il faut se méfier comme de la peste de ses excès.

La voile, ce sport de gentlemen, peut mener à des extrêmes pareils?

Il faut être vigilant, continuellement. Le repli sur soi est toujours la solution de facilité. J’ai appris beaucoup de choses sur moi-même et sur les autres pendant cette période. Est-ce que, à l’époque, j’ai pris la bonne décision? Je n’ai aucun regret.

Vous avez été blessé par des réactions?

Non, pas blessé. Mais ma situation n’était pas très confortable, disons-le ainsi. Encore une fois, la violence de certains extrêmes m’a surpris. Pour autant, je ne regrette rien.

Quel héritage a envie de laisser le PDG de la Coupe que vous êtes?

Je crois que le fait d’avoir rendu le produit Coupe de l’America vraiment télégénique est un progrès immense. La visibilité engendre des entrées d’argent pour les équipes, et du coup la compétition n’est plus réservée aux milliardaires. Le foiling (ndlr: le système qui permet aux bateaux de voler au-dessus de l’eau) est aussi un progrès important. Pas seulement en course, mais aussi dans les transports. C’est plus économique et plus efficace. J’ai vu qu’à Paris un taxi volant entrait en circulation sur la Seine. Les innovations de la Coupe ont leur utilité.

Dans dix ans, à quoi ressemblera la Coupe?

Je souhaiterais que plus d’équipes se joignent à nous. La Coupe est désormais ancrée sur des fondations solides, elle doit se développer encore en accueillant plus de nations ambitieuses. Une douzaine ce serait bien (ndlr: elles étaient six cette année). Ce n’est que comme ça qu’elle s’installera sur la durée.

Mais si les Néo-Zélandais l’emportent cette année, tout sera chamboulé, non? Ils pourraient même revenir aux monocoques…

On ne sait jamais, oui. Mais s’ils l’emportent, ils voudront eux aussi créer un événement d’envergure, avec du spectacle et du suspense. Si les Kiwis décident de retourner sur un format en monocoque à l’ancienne, ça ne stopperait pas le foiling. Pour dire, même la voile olympique s’y est mise. C’est un héritage qui durera, personne ne peut revenir en arrière, la brèche est ouverte. Il ne faut pas oublier qu’au début du siècle passé, le New York Yacht Club a banni les catamarans, les considérant comme un genre indigne. Ça n’a pas empêché leur éclosion.

Interview parue dans Le Matin dimanche du 18 juin 2017. (Le Matin)

Créé: 18.06.2017, 15h48

Les chroniqueurs du Matin Dimanche

Contact

Service clients

Abonnement et renseignements
Nous contacter
lu-ve 8h-12h / 13h30-17h
Tél. 0842 833 833, Fax 021 349 31 69
Depuis l'étranger: +41 21 349 31 91
Adresse postale:
Le Matin, Service clients, CP, 1001 Lausanne

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse commentaire@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.