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VOILE «C'était mon Everest»

Yann Guichard a décroché la deuxième place de la Route du Rhum, tout seul à bord d’un bateau conçu pour un équipage de 14 personnes. Interview après un peu plus de huit jours de mer.

Yann Guichard: «Je ne pensais pas être capable de pousser mon corps aussi loin. C’était violent, violent, violent…»

Yann Guichard: «Je ne pensais pas être capable de pousser mon corps aussi loin. C’était violent, violent, violent…» Image: AFP

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Yann Guichard à bord de son Spindrift 2

Yann Guichard à bord de son Spindrift 2 Le navigateur est favori de la Route du Rhum avec son trimaran, le plus grand du monde.

Visite guidée du «Spindrift 2». (Video: YouTube)

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Yann Guichard, après huit jours à batailler en mer, ça doit faire du bien de retrouver le confort d’un lit?

C’est la chose qui m’a fait le plus de bien. Pouvoir s’allonger dans un lit et se réveiller quand on a besoin de se réveiller. J’ai dormi 11 heures de suite et j’ai déjà bien récupéré.

Une fois au lit, ça tanguait encore?

Pour tout vous dire, je ne m’en souviens même pas. J’ai fermé les yeux et je me suis réveillé dans la même position. Faut dire que je dormais en moyenne deux heures par jour pendant la course, par petites tranches. Ma plus longue sieste a duré 18 minutes.

Mais d’abord, vous avez sauté sur un steak?

Je me suis fait une magnifique salade hier soir, avec un gros steak, oui. Du pur bonheur. C’est le côté sympa, de pouvoir retrouver tout le monde autour d’un bon repas. Et les gens ici en Guadeloupe sont vraiment très enthousiastes.

Plus sérieusement, vous visiez un podium. L’objectif est largement atteint…

Oui, c’est génial. Avec Dona (ndlr: Bertarelli) et toute l’équipe on a cru en ce projet un peu fou dès le départ. Et cette superbe deuxième place vient récompenser tous nos efforts.

Seul à la barre de ce monstre, vous avez dû souffrir physiquement?

Oui, je n’avais jamais connu ça. Physiquement, c’est incomparable. Cette course, c’était mon Everest à moi. Je ne pensais pas être capable de pousser mon corps aussi loin. C’était violent, violent, violent… Naviguer en solitaire, ça te pousse à te dépasser, pour réaliser des choses que tu ne pensais même pas être capable de faire.

Du coup, vous avez perdu du poids?

J’ai perdu le peu de graisse que j’avais, c’est-à-dire deux ou trois kilos. Mais il faut dire que je me suis bien nourri. Il le fallait car j’ai dépensé beaucoup de calories.

Et combien d’heures passées sur le vélo spécialement adapté (ndlr: il s’en servait pour monter et descendre les voiles)?

J’ai dû faire près de 1000 km à vélo. Ça peut paraître beaucoup, mais je lui dois une fière chandelle. Sans lui, juste à la force des bras, je n’aurais pas été capable de gérer toutes les voilures.

De combien de temps allez-vous avoir besoin pour vous remettre?

Physiquement, j’ai poussé mon corps dans ses derniers retranchements, mais je n’ai pas de traumatisme. Je ne me suis pas blessé, sauf quelques trous dans les mains, comme tous les marins. Dans une semaine je serai de nouveau au top.

Avec vingt ans de plus, soit l’âge du vainqueur, Loïck Peyron, seriez-vous arrivé à manier ce bateau gigantesque?

Avec l’âge de Loïck, ça n’aurait pas été possible, d’ailleurs il l’a dit lui-même. Ce bateau est tellement énorme que tous les efforts sont surdimensionnés. Dans quatre ans j’aimerais bien refaire la Route du Rhum. Mais sur ce bateau… (Il hésite) Ce n’est pas d’actualité.

Qu’est-ce qui vous a manqué pour battre Peyron?

J’ai mis quatre heures pour monter le gennaker (ndlr: voile d’avant), avant de bifurquer vers l’ouest au sud du Portugal. Normalement, j’aurais dû mettre 1h30’, mais la mer était démontée. Là, Loïck a filé et a pris le bon wagon, et moi j’ai perdu quatre heures. C’est le tournant de la course. Au-delà de ça, son bateau faisait 30 mètres de long, c’est la taille idéale pour faire du solitaire. 40 mètres, comme «Spindrift 2», tout seul, c’est trop. Mais ça n’enlève rien à son mérite, il a fait un truc fantastique (ndlr: en battant le record de l’épreuve).

Durant la course, avezvous connu des moments de déprime?

Quand mon premier pilote automatique a cassé (ndlr: il en avait un deuxième), ça a été dur psychologiquement. La barre s’est bloquée en pleine nuit, quelques heures après le départ, dans des conditions dantesques. Et puis ensuite il y a le stress de se demander si le deuxième va tenir le coup jusqu’à l’arrivée… Car si le deuxième pétait, j’aurais vraiment été mal.

Et des moments de peur aussi?

Il faut avoir conscience du risque car ça te permet de ralentir aux bons moments. Les deux premiers jours de course ont vraiment été violents, avec des rafales à 45 nœuds et des gros creux dans la mer. Mais dans l’action, je n’ai pas le temps d’avoir peur.

Il y avait de la place pour des moments de bonheur intense aussi?

Naviguer sous la pleine lune, c’était fantastique. Le long du Portugal, la mer était démontée, les crêtes jaillissaient contre le bateau, le tout avec cette lumière en clair-obscur. Tout simplement fabuleux.

A la longue, vous avez dû lier une relation particulière avec le bateau?

Quand on passe des moments forts avec le bateau, la relation devient forte automatiquement. J’ai toujours pris soin de mes bateaux. Je suis proche d’eux, c’est comme ça. Je leur parle aussi.

Et vous leur dites quoi?

Je lui dis: «Allez, là on va allumer», ou «Là, tu y vas un peu trop fort». Si les gens me voyaient, ils me prendraient pour un fou. Mais pour moi c’est un moyen de faire corps avec le bateau.

Et de rompre la solitude aussi?

Oui exactement. On se dit «Tiens, je ne suis pas seul». Puis, «Ah si en fait». Mais bon, ça le fait quand même.

Maintenant vous avez déjà la tête à de nouveaux défis?

Le Trophée Jules-Verne (ndlr: record du tour du monde en équipage) dès 2015. Je ramène le bateau dans dix jours en France. On va le modifier pour le remettre en configuration équipage et repartir pour une nouvelle aventure.

(Le Matin)

Créé: 12.11.2014, 17h03

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