Samedi 20 juillet 2019 | Dernière mise à jour 23:21

Cyclisme Antoine Vayer (ex-Festina): «On était au-dessus des lois»

Entraîneur chez Festina quand a éclaté la célèbre affaire sur le Tour de France 1998, le Mayennais revient sur cet épisode hors du temps.

Antoine Vayer revient sur les événements qui ont secoué le Tour de France il y a vingt ans. Photo: Antoine Doyen

Antoine Vayer

NAISSANCE Le 18 novembre 1962 à Mayenne.
PROFESSION Professeur d’éducation physique.
ENTRAÎNEUR Chez Festina (1995-1998) et de divers coureurs.
AUTEUR Il a écrit de nombreux ouvrages sur la performance.
CHRONIQUEUR Il écrit sur le Tour de France depuis une vingtaine d’années (notamment dans «Le Monde»).

Rappel des faits

Peu avant le départ du Tour de France, le 8 juillet 1998, un soigneur de l’équipe Festina, Willy Voet, se fait contrôler à la frontière franco-belge par les douanes, au volant de sa voiture. On y découvre de grandes quantités de produits dopants. Voet avoue que le dopage est organisé et institutionnalisé au sein de sa formation. La direction de la Grande Boucle met hors course toute l’équipe Festina, le 18 juillet à Brive.

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Il y a tout juste vingt ans se produisait le scandale le plus retentissant de l’histoire du cyclisme. Le 8 juillet 1998, le chauffeur et soigneur de l’équipe Festina, Willy Voet, était arrêté à la frontière franco-belge avec plus de 400 produits dopants. Le début d’un Tour stupéfiant qui allait aboutir à l’exclusion de l'équipe française. Antoine Vayer, l’homme qui hèle Lance Armstrong et mitraille à tout-va sur Twitter, revient sur cette période folle.

- Quand on vous dit 1998, qu’est-ce qui remonte à votre esprit?

Ah, très bon cru, ça! Je travaillais pour Festina depuis 1995. À l’époque, j’étais le Monsieur Chrono de l’équipe. En 1998, comme de coutume, j’avais tout préparé pour aller au Tour. C’est la seule année où, finalement, on m’a dit que ce n’était pas la peine que je vienne au départ en Irlande. Et là, paf!

- Étiez-vous surpris par l’ampleur du choc?

C’était une espèce de folie. Je m’y attendais un petit peu. Ma femme me l’avait prédit. Trois mois auparavant, j’avais reçu un mail de Bruno Roussel (ndlr: directeur sportif) pour me remercier car Festina passait No 1 mondial. Et, dans le même temps, on m’avait conseillé d’aller voir de nouveaux docteurs avec de nouvelles méthodes. Je voyais que ça tournait mal.

- Comment avez-vous vécu l’évolution de ce fameux Tour?

Quand l’affaire a éclaté, je suis allé voir l’arrivée en France. On assistait à des scènes surréalistes. À ce moment-là, tout le monde continuait à prendre de l’EPO. Les équipes jetaient les emballages dans l’eau, dans la Manche. Je le sais car il y avait une parole assez libérée à l’époque. Ceux qui n’avaient plus d’EPO en demandaient à d’autres équipes. Comme des sucreries. J’ai été l’un des premiers à le dire: 100% des coureurs marchaient à l’EPO sur le Tour 98.

- Avez-vous eu peur?

Non, c’était un certain soulagement. Le sentiment que ça allait enfin bouger, car on ne pouvait plus continuer. Jusqu’en 1997 et le titre mondial de mon poulain Laurent Brochard, j’étais contre le dopage. Le dopage m’a toujours fait chier. C’est un truc qui n’a pas sa place, dans le vélo comme ailleurs. Après les Mondiaux, quand tout le monde était au pot belge, les Moreau, Dufaux, Brochard, Virenque disaient (ndlr: il imite une personne ivre): «Tiens, on pourrait encore faire le Tour du Piémont ensuite!» Je ne trouvais plus ça drôle.

- Le dopage était-il à son sommet en 1998?

Pas loin. Mais pratiquement personne n’a arrêté après Festina.

- Mais vous n’avez rien dénoncé, vous, personnellement, pendant l’affaire…

Ah, mais ça, on ne saura jamais qui a dénoncé Willy Voet (ndlr: le chauffeur du premier véhicule perquisitionné). Qui? C’est comme le jeu du Cluedo. C’est la question qui reste en suspens. Comment ça se fait que Willy Voet a été arrêté à un simple contrôle douanier?

- La rumeur dit que c’est un directeur sportif adverse qui a balancé…

Non, faux! La version officielle, c’est un banal contrôle douanier…

- Commandité par Marie-George Buffet, ministre des Sports?

Ah ça, le grand fantasme, pour expliquer 98, c’est Buffet qui se vengerait de ne pas avoir pu contrôler les footballeurs de l’équipe de France. Et aussi de Chirac, en attaquant son chouchou Richard Virenque. Mais c’est un fantasme.

- Sur le scénario en lui-même, la rébellion des coureurs, le sit-in, ça vous a marqué?

C’était délirant. Les coureurs étaient un peu comme les footballeurs de Knysna. Ils ne se rendaient pas compte de ce qu’il se passait. Leur comportement était «on vous emmerde tous, on veut avoir le droit de se charger la gueule». Jalabert et d’autres qui fuient dans la forêt en Suisse pour ne pas qu’on leur prenne des urines, c’était de la folie.

- Comment explique-t-on que les cyclistes trouvaient ça normal?

C’était un monde au-dessus des lois. En 1997, quand on prenait Virenque dans la bagnole, on se retrouvait à siffler des flics pour avoir une escorte de 30 policiers pour rentrer à 150-160 km/h à l’hôtel. Il n’y avait plus de limites pour rien. C’est surtout qu’on avait tous les droits. Si on était chopé à un radar, on avait un numéro spécial à appeler pour faire sauter les amendes. Moi, j’hallucinais.

- Comment l’expliquez-vous?

Par l’engouement surtout. Le chrono du Tour à Bordeaux en 97 où Dufaux termine 4e et Virenque 2e, c’était monstrueux. Je n’ai plus rien vu de pareil. Le vélo devrait être comme ça tout le temps si l’image était normale. C’est un sport fabuleux. Tout l’intérêt du vélo est d’être le premier sport crédible en matière de dopage. Alors que, là, le cas Froome a encore fait perdre des milliers de spectateurs au Tour.

- Comment cela a fini pour vous avec Festina?

On m’a proposé beaucoup, beaucoup d’argent pour rester. Mais j’ai demandé qu’on casse mon contrat et je suis parti. C’était devenu impossible, invivable.

- Pourquoi?

Au début, c’était extraordinaire. Au niveau humain, c’était magnifique. L’amitié, etc. Ce n’était pas hypocrite. C’était une équipe de potes, avec une âme. On était les premiers à faire des stages, on était les meilleurs partout. Et l’arrogance est arrivée en 97 après le Tour.

- Que s’est-il passé?

Avec ce qu’ils prenaient, trop de mecs se sont pris pour des dieux. Simplement parce qu’ils ont pris la grosse tête. Ils n’étaient pas plus chargés que les autres, attention! C’était même de bons coureurs. Mais mieux organisés. Et puis, pour être pro, il faut savoir mentir. Cacher ses sentiments, prendre le contrôle des débats. Dans ce milieu, tout le monde se ment. Le mec à qui tu parles, il te ment; tu sais qu’il ment; il sait que tu sais qu’il ment; et il sait que tu mens. Et toi? Tu lui mens. Ça fonctionne comme ça. Le but du milieu, c’est de baiser l’autre. Et le premier qui lâche est baisé.

- Vous assénez donc que rien n’a changé en vingt ans?

Comment voulez-vous que ça change? Même en France, ce sont toujours les Lavenu, Lefévère, Madiot qui font la pluie et le beau temps. Un Armin Meier clame haut et fort qu’il n’a pris que deux fois de l’EPO, et encore, attaché au lit (rires). Comment résoudre les choses avec les gens qui ont créé tout ça? Les gens sont malheureux de ne pas dire les choses. Les commentateurs n’osent pas tout dire. Mais par rapport à quoi? Leurs enfants? C’est désolant.

- Et vous, avez-vous menti?

Je commençais à le faire. Il y avait des médecins qui me disaient des choses dans l’équipe. Par exemple, un médecin qui a fait perdre le Giro à Zülle à cause de deux mauvaises injections. Du jour au lendemain, il avait perdu 20 minutes. Alors que son cœur battait à 180 dans les cols, ce jour-là il montait seulement à 150-160… Comme Froome, tiens. (Rires)

- Ce scandale ne pouvait-il toucher que Festina?

Ça aurait pu tomber chez tout le monde. Tout le monde avait son EPO. Festina avait un camping-car et d’autres équipes aussi. Je savais où était l’EPO chez les autres, d’où l’immense hypocrisie. J’aurais pu les faire tomber facilement. Au ministère, les gars pensaient que c’était fini. Qu’après Festina le dopage était réglé, que ça s’arrêterait.

- Comment expliquez-vous que ça ne soit pas le cas?

Pour un mec qui a connu le dopage, ce n’est pas possible de s’arrêter. Un mec qui a connu une injection de corticoïdes et qui en a vu les effets ne peut pas pédaler ensuite normalement. Il aura toujours en tête la force qu’il avait sous les effets. Il est obligé de revenir à cette sensation.

- Que faire alors?

Son travail, simplement. Les bonnes personnes aux bons endroits. Désormais, quand quelqu’un est chopé, on n’entend plus rien. Y a pas d’investigations. Certains pays, on n’en sait rien. Le mec est exclu du troupeau. Les anciens dopés, il faut les mettre autour de la table.

- Aujourd’hui, vous croyez vraiment que certains coureurs sont propres?

Les progrès sont monstrueux. Énormes. Mais, comme le disait Saint-Just: «Faire la révolution à moitié, c’est couper sa tête.» Il faut savoir que ces gens n’ont que le sport pour bouffer. Ils ont peur de perdre leur boulot. Ils ne peuvent pas se permettre d’être pris.

- Et l’avenir, comment le voyez-vous?

On est en bonne voie. Quand un Suisse gagnera le Tour de France, on pourra dire: «Ben là, ça y est, on y est.» À moins que le sport ne se joue plus que sur console, car on s’en rapproche.

Créé: 16.07.2018, 22h36

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