Mardi 17 septembre 2019 | Dernière mise à jour 11:47

Football L’erreur flagrante qui brise la carrière d’un arbitre

Dimanche dernier, M. Studer a ignoré un penalty évident en faveur de Young Boys, contre Bâle. Sa brillante réputation s’est ternie d’un coup.

Stephan Studer a compris son erreur après le match, devant les images de la télévision.

Stephan Studer a compris son erreur après le match, devant les images de la télévision. Image: Daniel Teuscher/EQ-Images

Quel châtiment?

Par Christian Despont
Rédacteur en chef adjoint

Combien de temps faut-il pour absoudre un arbitre, et l’autoriser à reprendre une vie normale? Stephan Studer, bon CV, bonne réputation, «a omis un penalty flagrant», selon l’expression consacrée, et le voilà jeté en pâture aux foules hargneuses, jour après jour, au motif d’un «oubli impardonnable», d’une «faute lourde de conséquences», d’une «injustice terrible».
Dans un formidable mugissement collectif, l’indignation fait du foin. Matias Vitkieviez, l’attaquant lésé, ne digère pas: «J’ai envie de vomir.»

La faute mérite-t-elle châtiment pour que, dans des proportions acceptables, elle soit enfin expiée? Lapidation de l’arbitre, à coups de ballons Adidas, au milieu de la pelouse, un soir de choc au sommet? Période de probation à un carrefour, à tout voir et ne rien omettre, avec un sifflet et un carton jaune sur le plastron? Des kilomètres d’autoroutes et de mauvais articles, du goudron et des plumes, sur quelques vagues terrains de province?
Chacun est capable de comprendre que, sous le coup de l’injustice, un joueur cède à une réaction épidermique, équitablement irrationnelle et fâcheuse. En l’espèce, l’intensité du réflexe victimaire, dès lors qu’il touche au corps arbitral, laisse souvent entendre que le footballeur est opprimé. Pire, qu’il détiendrait le monopole de l’injustice.

Depuis «cette faute lourde de conséquences», Matias Vitkieviez et ses collègues ont pourtant eu le temps de comprendre qu’ils en réchapperaient, que leur vie continuerait, match après match, qu’il y a ailleurs des fautes tout aussi flagrantes et omises, en gros, que leur situation pourrait être pire. Qu’ils pourraient être arbitres, par exemple.

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Stephan Studer a 37 ans et une vie bien remplie. Il est directeur administratif au CHUV, il a deux petits enfants de 20 mois et 9 semaines, et il est considéré comme l’un des meilleurs arbitres du pays. Il est le seul Suisse parmi les 70 sélectionnés en Europa League. La Ligue des champions, avec son cercle des 30 meilleurs arbitres du continent, n’est plus très loin. «C’est mon but», dit-il.

On ignore si l’incident aura des conséquences sur la suite de sa carrière mais, dimanche dernier, Stephan Studer a vécu ce qui demeure la hantise des arbitres. Lors du match le plus médiatisé de la 9e journée, le choc YB - Bâle, l’arbitre genevois n’a pas sanctionné un penalty évident, de surcroît à une minute de la fin, alors que le score était de 1-1.

Ne jamais douter

Les images de la télévision ont bien sûr repassé en boucle, enfonçant le clou: on y voit Vitkieviez, attaquant de Young Boys, littéralement fauché par Park, le Coréen de Bâle, qui lui assène une «semelle» sur son pied d’appui. C’est aujourd’hui comme si la Suisse entière avait vu comme une évidence ce que Stephan Studer, lui, aurait superbement ignoré. Résumé du sort si cruel des arbitres condamnés à prendre des décisions en un quart de seconde, sans rémission.

Les critiques, depuis, se sont déchaînées. Blick a parlé du penalty non sanctionné «le plus flagrant depuis un siècle». Vitkieviez a déclaré avoir eu envie de vomir devant une telle injustice. Et les éternels débats ont repris: le grand FC Bâle n’est-il pas protégé par les arbitres?

Stephan Studer a reconnu, assumé de manière très claire. On le joint dans sa voiture, le mercredi suivant, alors qu’il est en route pour son prochain match, Locarno-Aarau. N’y a-t-il pas le risque de douter, de perdre cette confiance si indispensable au rôle d’arbitre après une telle erreur? La voix est claire, ferme. Stephan Studer parle sans faux-fuyant. «Sur le moment, j’étais persuadé d’avoir pris la bonne décision. J’ai passé à côté, je suis responsable de tout cela. J’étais furieux contre moi-même. Avec mes deux adjoints, nous avons frôlé la perfection pendant 90 minutes, puis, à cause d’une erreur, tout s’est écroulé. Il faut l’accepter. Ça fait partie des lois du jeu.

Comme arbitre, vous devez savoir faire votre autocritique, sinon vous foncez dans le mur. Mais j’ai plus de cent matches en Super League, je ne doute ni de mes capacités ni de mes compétences.»

La fronde dirigée contre lui ne l’a pas traumatisé outre mesure. «J’ai toujours eu trois piliers dans ma vie, l’arbitrage, mais aussi ma profession et ma famille. Ça aide à relativiser, à prendre de la distance. Il y a dans le monde des choses plus graves qu’oublier un penalty, la Syrie, la crise financière.» Au CHUV, ses collègues ont fait preuve de beaucoup d’empathie.

Son erreur, Stephan Studer n’a pas tardé à s’en rendre compte. «A peine le match terminé, la TV m’a demandé une interview. J’ai compris. Le temps de prendre ma douche et, cinq minutes plus tard, j’ai revu les images. J’ai présenté mes excuses au directeur sportif de YB en le priant de les transmettre aux joueurs. Ils ont été très pros.»

La dernière bourde

Comment un arbitre de son niveau, avec son expérience, a-t-il analysé son erreur, comment l’explique-t-il avec du recul? «Nous avons débriefé avec mes deux adjoints, Sandro Pozzi et Jean-Yves Wicht, afin de tout mettre en œuvre pour que cela ne se reproduise pas. Une succession de petits couacs se sont accumulés. Moi-même sur le terrain, je n’étais pas idéalement placé, avec l’angle de vue idéal.

Placé près de l’action, ayant vu le penalty, Sando Pozzi m’a lancé plusieurs fois des «rigore» dans le casque que moi, dans ma bulle, avec beaucoup de bruit autour, je n’ai pas entendu. En plus, Sandro a commis l’erreur de le dire en italien alors que nous avions convenu de parler anglais entre nous. Nous devons améliorer notre communication afin de la rendre plus claire, plus précise. A l’avenir, en cas d’action litigieuse, j’ai demandé à mes adjoints, en plus du casque, d’employer la bonne vieille méthode traditionnelle, à savoir agiter le drapeau.»

Stephan Studer avance aussi l’hypothèse de la fatigue. «Le cerveau, après 90 minutes d’effort, est moins bien oxygéné, le risque de ne pas prendre la bonne décision s’accroît forcément.»

Une erreur tellement évidente couvre d’opprobre, suscite les sarcasmes de l’opinion. C’est ce que les arbitres redoutent le plus, tant cela peut humilier, discréditer. Ancien arbitre, Jérôme Laperrière a été très touché par ce qui est arrivé à son «ami Stephan». Il avait vécu quasi la même mésaventure au printemps dernier, lors de Bellinzone - Saint-Gall, oubliant d’abord un penalty pour les hôtes avant d’en siffler un en faveur des Saint-Gallois, ce qui lui avait valu la vindicte du public tessinois. Son vestiaire avait été dévasté, les pneus de sa voiture crevés. «Un vrai cauchemar.

Le public oublie trop souvent que l’arbitre reste un homme», soupire-t-il aujourd’hui. Sa licence internationale non renouvelée, il a préféré se retirer le 31 décembre, après vingt ans d’arbitrage. Il reste nostalgique. «C’était la passion d’une vie. Les montées d’adrénaline me manquent beaucoup.» Les collègues de Stephan Studer l’ont soutenu mollement. Le héros malheureux ne s’en cache pas: «Il y a très peu de solidarité entre nous, c’est un sport très individuel.»

Cadre dans la finance, Sébastien Pache (37 ans), autre arbitre d’élite, a revu plusieurs fois l’erreur de Studer. «Elle est grossière, archiclaire, mais je sais que ça peut m’arriver à n’importe quel moment. Le principal est de comprendre pourquoi elle s’est produite. L’arbitrage est une formidable école de vie, il vous oblige sans cesse à vous remettre en question.»

Damien Carrel (30 ans), arbitre de Super League, ingénieur chimiste, avoue avoir eu «peur» en voyant l’erreur de son alter ego. «Je touche du bois parce que je n’ai jamais vécu cela en trente matches de Super League, mais ça fait réfléchir. Quand un arbitre est bon, il n’y a ni merci ni bravo, c’est simplement normal. A la moindre bourde, c’est l’hallali.»

Mille décisions par match

La cote de Stephan Studer, en progression constante, pourrait en pâtir. Chef des arbitres suisses, Carlo Bertolini assure que non. «Stephan a peut-être connu une petite chute de concentration alors qu’un match n’est jamais fini jusqu’à la dernière seconde, pour un arbitre aussi. C’est la leçon à tirer. J’ai toujours été opposé à une politique de répression. Qu’y aurait-il de pire pour un arbitre déjà meurtri que de le suspendre? Suspend-on un joueur coupable d’avoir raté un penalty? Un arbitre prend en moyenne cent décisions par match, ne l’oublions pas.»

Stephan Studer, après avoir joué au Grand-Lancy, a commencé l’arbitrage à 17 ans déjà. Vingt ans plus tard, son hobby s’est transformé en passion exigeante. Outre les matches du week-end, il s’entraîne trois soirs par semaine, reçoit des massages. Les revenus sont modestes: 1000 francs pour un match le week-end, 1500 la semaine. «J’ai la chance d’avoir une femme soutenante et très compréhensive.»

Mais qu’est-ce qui lui plaît tant dans un rôle si ingrat? «L’arbitrage m’a permis de développer des qualités de management, très utiles dans mon métier. Et puis l’espoir de ne pas commettre d’erreur est un formidable challenge. Mon Graal est de réussir un jour le match parfait.»

Créé: 30.09.2012, 09h29

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