Lundi 19 novembre 2018 | Dernière mise à jour 13:55

Football La Suisse balkanique sera opposée à ses racines

Le match que les Helvètes disputeront à la Swissporarena contre l’Albanie à Lucerne sera à fort impact affectif pour ses joueurs d’origine albanophone.

Les «nouveaux Suisses» Xerdan Shaqiri, Granit Xhaka et Valon Behrami sont désormais considérés comme des traîtres en Albanie.

Les «nouveaux Suisses» Xerdan Shaqiri, Granit Xhaka et Valon Behrami sont désormais considérés comme des traîtres en Albanie. Image: Srdjan Zivulovic/Reuters

L'Albanie sera avec trois faux suisses

La Swissporarena affichera complet mardi soir, mais personne ne sait très bien à qui ont été vendus les 12 000 billets mis en circulation. «Ils ont probablement été achetés par des personnes qui supportent normalement la Suisse, sauf lorsqu’elle joue contre l’Albanie», reconnaît, contrit, un responsable de l’ASF.

Dans la communauté albanophone, on se mobilise d’autant plus que l’on y applaudira quelques faux Suisses, notamment Jahmir Hyka, l’habituel maître à jouer du FC Lucerne qui, de retour sur ses terres, promet déjà l’enfer à son hôte. «On jouera chez nous», ne cesse-t-il de proclamer.

Avant-hier, à Tirana, Hyka, très lié avec le clan des Albanophones suisses, notamment Shaqiri - dont Erdin, le frère, est aussi son agent -, devait relayer à l’heure de jeu Armando Sadiku, attaquant du FC Lugano après l’avoir été de Locarno. Le dernier mousquetaire habitué à fouler les pelouses helvétiques épouse les traits de Burim Kukeli et évolue au FC Zurich. Fêtant contre Chypre sa première sélection, il y a signé des débuts qualifiés de convaincants. Face à ceux que la presse de Tirana présente comme des déserteurs, le trio se sent déjà investi de la mission de leur donner tort d’avoir choisi de défendre une autre cause.

Un autre Albanais, Lorik Cana, le plus connu d’une sélection entraînée depuis 10 mois par l’Italien de Biasi (il en est même devenu aussi son capitaine), reste intimement associé à la Suisse, que sa famille avait rejointe en 1992 après avoir dû fuir le Kosovo. Né à Pristina, Cana intègrera la filière du Lausanne-Sport et fréquentera la Pontaise pendant 3 ans avant d’être accueilli au centre de formation du PSG, dont il portera le maillot jusqu’en 2005.

Suivent des étapes à Marseille, Sunderland, Galatasaray et à la Lazio, qu’il rejoint l’an passé. L’ancien junior du LS avait connu sa première sélection avec les «Kuq e Zinjtë» (rouge et noir) contre son pays d’accueil, le 16 juin 2003 à Genève. Un match que la Suisse avait difficilement remporté 3-2.

Neuf ans plus tard, le rendez-vous lucernois proposera des destins croisés, des parcours de vie réunis autour d’un ballon libéré.

Eliminatoires Mondial 2014

GROUPE E

Vendredi

Slovénie - Suisse 0-2 (0-1)
Albanie - Chypre 3-1 (1-1)
Islande - Norvège 2-0 (1-0)

Classement

1. Albanie 1 1 0 0 3 - 1 3
2. Suisse 1 1 0 0 2 - 0 3
3. Islande 1 1 0 0 2 - 0 3
4. Chypre 1 0 0 1 1- 3 0
5. Norvège 1 0 0 1 0 - 2 0
6. Slovénie 1 0 0 1 0 - 2 0

Mardi

19.00 Chypre - Islande (à Larnaca)
20.00 Norvège - Slovénie (à Oslo)
20.30 Suisse - Albanie (à Lucerne)

Vendredi 12 octobre

Albanie - Islande
Suisse - Norvège
Slovénie - Chypre

Mardi 16 octobre

Albanie - Slovénie
Chypre - Norvège
Islande - Suisse

Vendredi 22 mars 2013

Chypre - Suisse
Slovénie - Islande
Norvège - Albanie

Vendredi 7 juin 2013

Islande - Slovénie
Suisse - Chypre
Albanie - Norvège

Vendredi 6 septembre 2013

Norvège - Chypre
Suisse - Islande
Slovénie - Albanie

Mardi 10 septembre 2013

Islande - Albanie
Norvège - Suisse
Chypre - Slovénie

Vendredi 11 octobre 2013

Slovénie - Norvège
Albanie - Suisse
Islande - Chypre

Mardi 15 octobre 2013

Norvège - Islande
Suisse - Slovénie
Chypre - Albanie

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Tous parlent d’un rendez-vous spécial. On n’affronte pas impunément son passé.

Plus de 270 000 Albanophones, issus de différentes communautés, entre autres kosovare, vivent en Suisse. Ils forment la deuxième plus importante présence étrangère derrière les Italiens et se préparent à accueillir, mardi à Lucerne, leur patrie pour un choc des vainqueurs du groupe E aux étonnantes composantes sociopolitiques et chargé d’émotions.

Cela est peut-être encore plus vrai pour les Kosovars ou macédoniens albanophones faisant la richesse de l’équipe de Suisse, mais dont la présence, dans le camp adverse, de l’Albanie, une terre que leur famille et parfois eux-mêmes ont dû quitter, les renvoie à leur propre origine, aux racines de familles partagées, divisées, chassées. Entre ce qu’ils ont connu là-bas et ce qu’ils sont devenus ici, avec une reconnaissance sportive acquise à force de labeur, le grand écart des sentiments laisse forcément des cicatrices.

Le club des cinq

Après avoir déjà bénéficié de l’apport des «secondos» originaires d’Italie (Barnetta, Benaglio), de Turquie (Inler, Derdiyok) ou d’Afrique - Gelson Fernandes est né au Cap-Vert, tandis que Djourou a vu le jour à Abidjan, en Côte d’Ivoire, avant d’être adopté -, cette Suisse multiculturelle à l’image aussi de Ricardo Rodriguez, l’homme aux trois passeports (il aurait aussi pu jouer pour le Chili ou l’Espagne), «profite» aujourd’hui de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et du conflit qui a ravagé les Balkans. Aux côtés des Croates Gavranovic et du néophyte Drmic, Xherdan Shaqiri, Granit Xhaka, Valon Behrami (venus ou issus du Kosovo), Blerim Dzemaili et Admir Mehmedi (macédoniens albanophones) composent le clan des cinq.

Tous ont obtenu la reconnaissance dans le pays qui les a accueillis et leur a offert un deuxième passeport. Tous se retrouveront dans 48 heures face à leurs origines. On imagine leurs sentiments, peut-être contradictoires, devant autant d’existences divisées, de familles déplacées. A quoi, à qui penseront-ils en se retrouvant face à leur destin?

Vendredi soir, au terme d’un match correctement négocié en Slovénie permettant à la Suisse d’entamer victorieusement sa campagne (ce qui ne s’était encore jamais produit sous l’ère Hitzfeld), Shaqiri savait déjà à quoi il allait devoir faire face et ce qu’il importera de laisser de côté. «Ce sera un match très spécial, beaucoup plus difficile à aborder que le premier, étant donné les émotions qu’il suscite pour beaucoup de joueurs. Il s’agira de ne pas se laisser envahir et de se concentrer sur le jeu, que l’on peut plus facilement maîtriser.» Quel accueil une partie du public lucernois réservera-t-il à ces Suisses-là? «Sans doute des gens vont-ils nous siffler», s’imagine-t-il.

Suisse à 80%, Kosovar à 20%

Très en vue à Ljubljana comme il l’avait déjà été à Split, contre la Croatie, trois semaines plus tôt, Granit Xhaka est déjà plus chahuté, divisé intérieurement, à l’idée de devoir affronter ses compatriotes. Il se définit lui-même comme Suisse à 80% et Kosovar à 20% - «mes racines seront toujours une partie de moi que je ne peux, ne veux pas couper.» Au coup d’envoi, il ne s’embarrassera ni de fioritures ni de sentimentalisme pourtant. «Je n’oublie pas ma deuxième patrie mais dès que je suis sur le terrain, je me concentre et me bats à 200% pour la Suisse.» Avant-hier, sa classe naturelle a sauté aux yeux et fait très mal. «On n’a peut-être pas livré un grand match, mais on a montré que l’on possédait les ressources pour maîtriser ce genre de rencontre», nuance le No 10.

Récemment, à Mönchengladbach, Xhaka avait été épinglé et même chahuté parce qu’il avait choisi de chanter l’hymne albanais - «le seul que l’on m’a appris et que je connaisse», se défendra-t-il pour dégonfler une polémique n’ayant pas sa raison d’être à ses yeux. «Beaucoup de vrais Suisses ne chantent pas l’hymne national, tandis que moi, je me suis promis de l’apprendre.» En attendant, il s’est promis de ne pas desserrer les dents mardi soir pour ne pas envenimer la situation. Né à Mitrovica, l’éternelle poudrière, Valon Behrami demeure le mieux placé pour évoquer l’étourdissement qui pourrait les guetter, lui et ses potes. «Pour plusieurs d’entre nous, ce ne sera pas facile de se retrouver confronté à nos propres racines. Il s’agira de ne pas tomber non plus dans le piège de la provocation.»

D’autant qu’une polémique médiatique est en train d’enfler en Albanie, où les nouveaux Suisses sont considérés comme des traîtres. «Ils veulent faire croire que ceux qui ont choisi de défendre les couleurs suisses ont eu tort. Je vais en parler avec les autres. On ne doit pas se prêter à ce jeu-là.» Valon sait aujourd’hui ce qu’il a gagné. Il avait 5 ans quand sa famille, fuyant les violences en 1990, a trouvé refuge au Tessin. Ses parents durent alors patienter 4 ans avant de voir leur demande d’asile répétée être enfin acceptée. «La Suisse m’a donné un avenir que je n’aurais pas eu en restant là-bas. Je lui dois tout.» Chez lui, là-bas, des parents, des amis de la famille sont restés. «Mes grands parents vivent toujours en Albanie. Ils ne soutiennent aucune équipe mais sont heureux quand je le suis.»

Un miroir grossissant

La population suisse compte 22,8% d’étrangers, un taux qui grimpe à 61% au sein de l’équipe nationale, où 14 des 23 sélectionnés d’Hitzfeld ont des racines hors des frontières. Pour cinq d’entre eux, le choc des leaders de mardi soir les mettra face à un miroir grossissant. Renvoyant à ce qu’ils auraient pu être et ce qu’ils sont devenus. Entre les deux, une frontière invisible qu’il leur faudra franchir pour dépasser la réalité. (Le Matin)

Créé: 09.09.2012, 09h41

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