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Football «A force de masturber leurs esprits, ils explosent»

Omar Da Fonseca évoque les coulisses de la finale fratricide de la Copa Libertadores entre Boca et River.

Buenos Aires est en ébullition depuis deux semaines. Jeudi 50 000 personnes ont assisté à l'entraînement de Boca.

Buenos Aires est en ébullition depuis deux semaines. Jeudi 50 000 personnes ont assisté à l'entraînement de Boca. Image: EPA

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Omar Da Fonseca, ex-international argentin, raconte la folie qui submerge l’Argentine à l’occasion de la finale de Copa Libertadores entre Boca et River. Ce soir, c’est la bataille retour au Monumental.

Omar Da Fonseca, vous qui êtes un homme de foot né à Buenos Aires, comment expliqueriez-vous la portée d’un Superclasico entre Boca et River?

On est en dehors du rationnel, et je ne parle pas des 90 minutes du match – ça c’est presque anecdotique. L’important, c’est tout ce qu’il y a autour. Vous avez vu, jeudi à la Bombonera? Il y avait 50 000 personnes pour un entraînement! Des gens viennent de très loin pour ce match, ils prennent des bus alors que la situation est un désastre total, en Argentine. Les gens mangent des trucs que ton chien ne voudrait pas, ils dorment dans la rue et là, ils sont prêts à se saigner pour acheter un billet à 1500 euros. Il y a un paradoxe que personne ne peut comprendre. J’ai organisé des voyages à l’occasion de Boca-River ou de River-Boca, pour amener des Français et trois Suisses, une fois. Ils n’en sont toujours pas revenus. Ce fanatisme est tellement violent.

Au point de redouter des morts…

Mais bien sûr! J’ai encore en tête l’image d’un mec, supporter de River, avec un gamin qui ne marchait pas encore dans ses bras, et qui hurlait en direction des supporters de Boca les pires trucs à propos de leurs sœurs et de leurs mères. Le mec était en transe. Il y a une addiction. En tant qu’Argentin, même si tu n’es ni supporter de River ou de Boca à la base, tu dois choisir un camp.

Comment choisir, si on n’est pas né dedans?

Il y a toute une histoire de philosophies et d’origines sociales, entre River, dans les quartiers plutôt aisés, avec une idée du jeu plutôt technique, en lien avec le ballon, et Boca, beaucoup plus populaire, avec une idée de souffrance au quotidien beaucoup plus marquée – d’où certaines valeurs d’abnégation, cette propension à se battre et donner des coups.

Et vous, dans quel camp êtes-vous?

Moi j’ai toujours été plutôt River – je ne sais pas pourquoi, vu que je suis issu de milieux plutôt modestes, dans l’ouest de la ville. Mon club, c’est le Velez, je suis né tout près du stade et j’ai encore ma première carte de socio, que mon grand-père avait faite alors que j’avais huit mois (il se marre). Un club, en Argentine, c’est une histoire de fierté, d’identité, un truc qui va d’ailleurs trop loin à mes yeux. Même le président Macri parle du match, ces jours, alors qu’il me semble qu’il y a d’autres problèmes plus urgents dans le pays. Le Premier ministre, tout politicien ou tout acteur du secteur économique doit afficher la couleur. Les médias, les télévisions sont en folie. A partir de neuf heures du matin, tu as cinq ou six chaînes qui ne parlent que du match. Comment les gars se sont entraînés, qu’est-ce qu’ils ont mangé la veille, comment ont-ils refait leurs lacets? Il faut remplir le vide, alors on passe des heures à raconter des histoires, inventer des polémiques, avoir des soupçons sur l’arbitre. Cela n’a rien à voir avec du sport. C’est un feuilleton alimenté par tout un peuple et, quelque part, derrière la passion, c’est aussi un peu triste. Les gens se réfugient, ils en oublient la réalité. Les mecs deviennent violents, ils se cassent la gueule. Plus rien d’autre ne compte.

Le contexte politique actuel, tendu, accentue-t-il le côté électrique du rendez-vous?

Oui et non. En fait, le Superclasico, ça a toujours été la folie. J’ai des souvenirs de gamin, quand mon oncle m’emmenait, on devait presque à chaque fois quitter le stade, parce que les types jetaient des cailloux. A la Bombonera, les mecs nous pissaient dessus, les barras bravas s’attendaient à la sortie du stade pour se tuer à moitié. C’est d’une violence inouïe. Je suis allé au Brésil, en Colombie, ou même en Uruguay pour le derby Peñarol-Nacional. C’est chaud, mais pas comme un Boca-River. Même les journalistes se traitent de «fils de p…» en direct à la télévision. Eux disent que c’est de l’amour, moi je n’ai pas l’impression. C’est de l’appartenance. Dans une vie, tu peux changer de maison, de femme, de voiture ou de cheval, mais jamais tu ne changes de club. C’est un péché capital et toutes les classes sociales sont concernées. Tu as des avocats, des banquiers qui, une fois au stade, deviennent des monstres. Rien n’est réfléchi. Ces mecs sont des pères, des maris, des frères, ils ont des amis, mais plus rien d’autre ne compte. Je connais des gens qui ne pensent plus qu’à ça depuis des semaines. Alors à force de masturber leur esprit, ils explosent.

Cela vous semble-t-il possible, au-delà de toute considération sportive, que les joueurs de Boca Juniors soulèvent cette Copa Libertadores devant les supporters de River Plate?

(Il éclate de rire). Compliqué… Il y a déjà toute une histoire pour savoir qui arrivera avant au stade, pour des questions de sécurité. Le bus de Boca ne doit pas passer par telle ou telle avenue parce que sinon, ils vont se faire caillasser. Rien n’est logique dans ce tourbillon total. Donc voilà, si Boca gagne au Monumental, je ne sais pas ce qui peut arriver. Mais je te jure qu’en tout cas, ils ne vont pas faire un tour d’honneur. Ils rentreront le plus vite possible chez eux. C’est une chance que ce match retour se joue au Monumental: au niveau du stade, de l’environnement et des accès, ce sera plus facile à gérer pour les forces de l’ordre qu’à la Bombonera, avec toutes ces petites rues exiguës et ces recoins sombres et vétustes autour.

Qui va gagner après le 2-2 du match aller, selon vous?

Je pense que River va gagner. Encore une fois, je veux mourir en me disant que la dimension du jeu dépasse celle du résultat. Le foot reste un sport où il faut essayer de combiner, de créer. Alors les notions d’abnégation, de courage, comme à Boca, c’est bien. Mais pour moi, rien ne dépasse le talent. Et le talent, il est à River.

Créé: 24.11.2018, 15h44


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