Vendredi 16 novembre 2018 | Dernière mise à jour 03:16

Football Moubandje: «Fournier, c’est un travailleur»

François Moubandje, longtemps perturbé par son corps, est enfin libéré dans sa tête. L’enfant de Douala évoque son retour, la situation servettienne et ses premiers pas, pieds nus, sur le gravier de la Cité Vieusseux.

François Moubandje est de retour pour aider Servette à sauver sa peau en Super League.

François Moubandje est de retour pour aider Servette à sauver sa peau en Super League. Image: Keystone

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On va commencer par une question à laquelle vous ne pourrez pas répondre… Vous allez jouer dimanche?

Je dois encore voir Finn [Mahler, le médecin du club], il faudra surveiller jusqu’à la fin. Mais bon, c’est positif, je me sens mieux.

Sébastien Fournier vient de nous dire que pour la première fois, vous aviez pu faire une semaine pleine à l’entraînement, sans avoir à vous prendre la tête à propos de votre corps. Ça doit faire du bien, non?

Oui, ça faisait très longtemps. Dans ma tête, c’était difficile, heureusement qu’il y avait la famille pour me soutenir, mon grand frère, mon petit frère… Ils étaient toujours là pour moi au moindre souci. Je n’étais pas tout seul, livré à moi-même, ce qui fait que je n’ai pas vu le temps passer. J’avais des soins ici, je travaillais. Grâce à tout ça, le temps avait l’air moins long.

Pendant ce temps-là, l’équipe ne marquait pas de points, ou très peu… Ces résultats ont-ils rendu l’épreuve plus dure encore?

C’est encore plus dur de voir ses coéquipiers se battre comme ça. En tout cas, ils se donnaient à fond à l’entraînement. Maintenant que je peux à nouveau m’entraîner avec eux à part entière, je sens qu’il y a une volonté. Et c’est frustrant de voir qu’on fait des matches nuls alors qu’on a la possibilité de les gagner. Il manque le petit truc qui fait que… On va le trouver, je pense. On est sur la bonne voie. Et si j’ai la chance de revenir, de rejouer, j’essaierai d’apporter mon plus.

Par la force des choses puisque vous ne jouiez pas les matches, vous aviez un petit recul sur le groupe et la situation. Quel regard portez-vous sur tout ça?

J’ai vu les matches et il y a une évolution. Avant, on avait de la peine à marquer des buts. L’évolution, c’est qu’on crée le jeu maintenant, on arrive à jouer. On arrive à marquer des buts mais pour l’instant, on n’arrive pas à marquer celui qui fait la différence. Celui de plus que l’adversaire. Le petit plus dont je parlais, c’est pas plus compliqué que ça. Mais de nouveau: on arrive à produire du jeu. Avant, il y avait des vraies complications, au début de la saison, où on n’arrivait vraiment pas à marquer. Maintenant, c’est derrière.

Si on regarde devant, on constate qu’il ne reste plus que onze matches à disputer. Comment vivez-vous cette espèce de compte à rebours?

On peut dire que c’est un compte à rebours. Mais comme j’ai appris avec João Alves, il faut prendre match après match. Le plus important, là, c’est YB dimanche, et après ce sera le prochain. Il faudra faire des points, ne pas perdre. Tant qu’on reste pas loin de Lucerne, on peut y croire. On est à 5 points et il suffirait d’un match de gagné pour mettre la pression sur l’adversaire. C’est difficile, mais c’est toujours possible. Même lorsqu’il ne reste que quelques matches, on ne sait jamais.

«On prend match après match». A force d’être utilisée, cette phrase nous fait bien rire. Vous en avez d’autres dans le genre?

Non, je n’ai pas tellement de phrases toutes préparées. Je suis quelqu’un de plutôt spontané, donc je ne m’entraîne pas à faire des «speeches». Je ne parle pas beaucoup aux journalistes mais quand il faut parler, je suis là.

Et? Vous aimez ça ou pas trop?

Sincèrement, j’ai un contact facile avec les gens, donc ça me permet de parler tranquillement et à l’aise avec n’importe qui.

Le contact, c’est un mot important dans tous les vestiaires du monde. Quel est votre rôle social dans le vestiaire?

Moi j’aime bien taquiner mes coéquipiers, faire des petites blagues. Je suis comme ça même dans la vie en dehors, amener le petit truc qui fait rire, taquiner un peu… J’adore cacher les affaires des autres et c’est marrant d’observer les réactions. Il y a ceux qui restent calmes un moment et certains autres, qui s’emportent vite… Ça, ce sont les meilleurs.

Qui sont les cibles qui marchent le mieux?

Les meilleures cibles? (Il se marre). Il y a Gonzalez qu’on aime bien, c’est une bonne personne. Il y a Alessandro [Ventimiglia, intendant et «nounou» de l’équipe] aussi… Quand il range le matériel… (Il éclate de rire). Non là, c’est magique…

Revenons au match de dimanche à Berne. Vous attendez un feu vert médical et votre entraîneur se dit que ce serait peut-être pas mal que vous fassiez un match avec la réserve avant… mais votre coeur, qu’est-ce qu’il dit?

Moi je suis joueur, donc mon coeur me dit que je veux jouer. J’ai beaucoup moins d’appréhensions maintenant. Cette semaine complète d’entraînement m’a fortifié dans la tête, elle me permet de dire que ça va beaucoup mieux. J’ai pu faire des charges, me reposer, ce qui me fait croire que je pourrais jouer une heure de temps.

Quand vous dites «fortifié dans la tête», c’est parce qu’avant, il y avait de la peur?

Au début, j’y allais à fond et puis je me suis fait les ligaments. Après tu reviens, et puis les tendons te refont mal… Tu dois te gérer à tous les entraînements, tu te dis «non, je ne dois pas faire ce geste»… C’est difficile, tu n’es pas libéré dans ton esprit. Là, j’ai retrouvé mon jeu, j’ai beaucoup moins de douleurs, ce qui me permet de faire les gestes. C’est ce que le docteur m’a dit: ça revient comme c’est parti. Il faut que je continue à travailler sur mon genou.

Au-delà du destin collectif de Servette il y a les destins…

(Il coupe). … individuels. Ce n’est pas forcément le plus important en ce moment. J’ai un contrat jusqu’en 2014 et premièrement, je dois sortir de ma blessure, terminer de me soigner. Après, quand on joue, si on joue bien, il y aura toujours des opportunités. Je sais qu’il y a beaucoup de bons joueurs qui arrivent en fin de contrat. Si Servette se maintient et arrive à les garder, ce sera parfait. Sinon, chacun aura son chemin.

La possibilité que ce groupe avec qui vous avez beaucoup partagé explose, qu’est-ce que ça vous inspire?

Quand vous faites un groupe, tout le monde est soudé. Mais avec le temps, chacun a aussi ses propres ambitions. Certains vont partir, d’autres vont venir pour consolider le groupe. C’est ça, le foot: des joueurs partent, d’autres viennent. Et chacun ses ambitions.

Quelles sont les vôtres?

Revenir bien sur un terrain. Et après, je sais quelles sont mes capacités. Je veux m’améliorer encore, continuer mon évolution soit au Servette, soit j’espère beaucoup plus haut.

Lâchez-vous… Le rêve, ce serait où?

Le rêve… Je n’aime pas trop rêver mais… J’aime bien les grands championnats en général. Après, il y a les grandes équipes… Mais ça, il faut bien travailler pour y arriver. En ce moment, je suis blessé, c’est mieux que je reste dans le réel. Ça me rappelle la phrase de mon grand frère: «Petit frère, rêve toujours, parce que c’est le rêve qui te fait avancer». C’est beau… Mais quand tu es blessé, il faut revenir à la réalité. Après, quand tu joues, quand tu te sens bien, libéré, là tu peux te permettre de rêver. C’est ça qui te fait avancer, qui te permet de réussir certains gestes.

Vos deux frères, la famille, ça a l’air très important. Racontez-nous…

Mon grand frère, c’est particulier depuis que je suis tout petit. C’est lui qui m’a offert mes premières chaussures de foot. Il me suit partout, c’est lui qui me tire vers l’avant quand ça va mal, il est toujours aux petits soins. Mon petit frère, on dirait qu’il vit ma passion. Quand j’étais avec les M14 de Servette, il venait toujours avec moi, il faisait tous les déplacements. C’était la mascotte de l’équipe, c’était magique… Et maintenant, il continue lui aussi à me suivre partout.

Parlez-nous de votre enfance, de votre arrivée à Genève…

Je suis né au Cameroun, à Douala. J’ai vécu là-bas jusqu’à l’âge de 8 ans. Quand je suis arrivé ici, je ne me souviens plus bien, c’est vague… Mais il faisait beau – c’était l’été – et quand je suis arrivé chez moi, je suis tout de suite descendu jouer au parc avec des amis que je ne connaissais pas. Ils jouaient sur du gravier, j’ai demandé si je pouvais jouer aussi. Ils m’ont dit «oui» et en fait, j’ai enlevé mes chaussures parce que chez nous au Cameroun, on joue pieds nus. Ils m’ont dit «mais tu fais quoi?» Après, quand ils m’ont vu toucher le ballon, ils ont dit ok. C’est parti très vite. Mon frère s’est renseigné sur les clubs de Genève. Il a vu que Servette était le meilleur alors il a dit «non, ne va pas là-bas, c’est eux qui viendront te chercher quand ils auront besoin de toi».

Il n’avait pas tort, vu la suite…

J’ai joué pour Saint-Jean, puis avec les M14 de Servette mais ensuite ça s’est mal passé avec un entraîneur en M16. Je suis parti à Meyrin, avec des bonnes personnes qui ont cru en moi, qui m’ont fait travailler, avancer, monter directement avec la première équipe. C’est ce qui a fait que Servette s’est intéressé à moi. C’était magique… João Alves s’est intéressé à Kouassi et à moi pendant le même match: je jouais avec Meyrin II ce jour-là, et lui avec les M21 de Servette. On avait flambé, il nous a pris et nous avons fait tout un travail, mentalement aussi. C’est en bonne partie grâce à lui que nous sommes comme ça aujourd’hui.

Le départ de João Alves, pour cette équipe, c’était un peu la «mort du père». Comment vit-on ces choses là?

Quand on est footballeur, on sait que les entraîneurs, ça change. Quand on est attaché à un entraîneur, c’est pas parce qu’il est parti qu’on n’est plus attachés. On l’aime beaucoup. João Alves, je l’aime beaucoup. Mais dans le foot, ce ne sont pas nous qui prenons les décisions.

Et Sébastien Fournier, sa patte, c’est quoi?

Lui, c’est un travailleur. C’est bien pour le groupe, ça apporte à chacun une autre vision. João Alves avait amené sa vision, lui amène la sienne. Si tu assimiles tout ça, c’est intéressant pour les performances. Comme nous sommes jeunes, nous avons beaucoup à apprendre. C’est une chance d’avoir Fournier.

On a envie de revenir à cette jolie anecdote du terrain de gravier. Le foot a donc été votre premier moyen d’intégration?

Oui, absolument. Déjà en Afrique, tous les dimanches, j’allais au stade tout petit pour amener de l’eau à mon grand frère, qui jouait. Moi je voulais tout le temps jouer et il me disait «mais noooon, t’es trop petit». Après quand je suis arrivé ici, ça a aussi joué un rôle important. Dès qu’on te remarque comme un bon joueur, on parle de toi autrement, on t’estime. Dans mon quartier [Cité Vieusseux pour ceux qui connaissent], à une époque, on faisait des tournois et une fois, j’avais fait des trucs de dingues… Après ça, j’étais en un sens reconnu. Une autre fois, avec Saint-Jean en Italie, pour un tournoi à Rimini, j’avais été très bon apparemment parce que des équipes italiennes voulaient que je fasse le pas pour aller là-bas.

Vous aviez quel âge?!?

J’avais 10 ans, 12 ans… Mais bon, ma mère n’était pas foot du tout…

Et vous, aussi jeune, vous seriez parti en Italie?

Ouais. Vous savez, depuis tout petit, à l’école, je n’avais qu’un truc à la bouche: devenir joueur professionnel. Déjà à Douala c’était comme ça. Il n’y avait que ça. Mais pour une maman, ça n’était pas un vrai métier. Quand j’ai signé mon premier contrat professionnel, en 2010 avec Servette, elle était très contente. Après, c’est allé très vite. Je savais ce que je voulais, j’ai appris mon nouveau poste de latéral – avant j’étais ailier. J’ai fait mes preuves, j’ai eu la chance de faire des bons matches avec la sélection M21, notamment contre l’Espagne j’étais très content… Et après, tout bonheur a son malheur on va dire. J’étais tellement bien… Vous savez, c’est comme un gamin: vous me donnez un ballon, je suis trop content. Si on me dit «lève-toi», le matin, je ne suis pas content. Mais si on me met un ballon sous le nez, j’y vais tout de suite.

C’était la tactique de votre maman?

Non, elle non… (Il se marre). Elle, son truc, c’était plutôt de dire, dès que j’allais un peu moins bien à l’école: «François, tu vas arrêter le foot…» Directement, les notes remontaient, elle jouait sur ça, c’était bien vu.

Le gamin, en général, il rêve avant tout de marquer des buts. Le fait d’avoir reculé dans le terrain, même si vous restez offensif, ça a constitué une frustration?

Moi je n’ai jamais été un joueur qui rêvait forcément de marquer des buts, de se montrer. Je suis une personne qui aime faire des passes de but, depuis tout petit. Mon frère me disait tout le temps «tire, mais tire, frappe!» Si je marque, tant mieux, hein, ça fait toujours du bien… Mais je suis très heureux quand je fais les passes de but.

Arrivez-vous à prévoir ce que vous ressentirez après votre prochain centre décisif, par exemple sur le 2-1 de la 88e le week-end prochain contre Saint-Gall?

Ce serait magique! Déjà si j’ai la chance de jouer sans avoir mal, ce serait extraordinaire. Et puis on va dire que ce sera l’occasion de montrer à Saint-Gall ce que je vaux. Le truc, c’est que je n’avais pas pu me donner à fond contre eux au premier tour [le 23 septembre, défaite 2-0 au cours de laquelle, diminué par ses douleurs au genou, il était passé au travers]. Après, si j’ai la chance de donner le 2-1 à la 88e…

Ce serait une revanche sur le sort?

Oui, par rapport à tous les moments difficiles que j’ai eus, on peut dire ça. Ce serait bien. Ce serait une libération. (Le Matin)

Créé: 06.04.2013, 16h38

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