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Football Plaidoyer pour Iniesta: par pitié, ne t'en va pas!

Andres Iniesta vient d'annoncer son départ du Barça. Une hérésie pour notre journaliste Florian Müller, qui tente une dernière fois de le convaincre de rester.

Image: Keystone

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Il est la lumière – pas que par le clair de lune de son teint –, le chemin et la vérité. Phare de nos nuits d’hiver, lueur de foi au bout du tunnel de l’individualisme triomphant, bouée infaillible dans l’océan du désenchantement. Un homme, un seul, pour matérialiser l’expression du principe fondateur du football: l’altruisme. Quand le jeu se dénue de tout intérêt, carriériste ou matérialiste, pour se dévouer à l’effort collectif. L’incarnation épurée d’un sacrifice infaillible aux valeurs du jeu.

«Porque te vas»

Parce qu’Andres Iniesta est tout ça, et bien plus encore, il s’agit aujourd’hui, dans un cri du cœur désespéré, de tenter de lui faire entendre raison. «Non, Andres, ne pars pas. C’est trop tôt, trop soudain. Le football n’est pas prêt.» Personne n’est irremplaçable, nous apprend la société consumériste dès notre plus jeune âge. Personne, sauf Iniesta. Il suffit de formuler une question pour comprendre qu’Andres Iniesta échappe à la règle: connaissez-vous quelqu’un qui déteste Andres Iniesta? Tous, et même les ennemis jurés du Barça – à commencer par l’Espanyol et le Real – oublient leurs rancœurs quand le mythe se dresse devant leurs yeux. L’anomalie fait figure de formidable exception et révèle le caractère sacré du bonhomme. Alors, lorsqu’on nous parle de pinard qu’il tenterait de refourguer aux Chinois, notre cœur se serre, l’air se fait rare, on étouffe. Non, on ne veut pas en entendre parler. Exclu.

Car il fallait le voir, samedi dernier encore, en finale de Coupe du Roi. Faire tourner en bourrique des Sévillans bien calés au premier rang de la représentation. La marge du gamin de Fuentealbilla – à part ses cheveux évanescents, il n’a pas pris une ride – était encore telle qu’on ne peut se résoudre à accepter ce gâchis.

Il s’en tamponne le coquillard, vraisemblablement, de notre désarroi. Difficile de lui en vouloir, d’ailleurs, lui qui n’a joué que par conviction et jamais par intérêt. Mais puisqu’il ne faut rien regretter, il s’agit de prendre le taureau par les cornes et de tout tenter pour le retenir. «Non, ne pars pas. Ne t’en va pas: sur la pointe des pieds ou à reculons. Peu importe. Fais volte-face, reste. Sinon, et là on passe aux menaces concrètes, plus jamais il ne fera beau. Parce qu’on chantera sans discontinuer «Porque te vas», assurément un coup dur pour tes vendanges.»

C’est qu’Andres Iniesta n’a jamais fait de bruit. S’il avait pu jouer masqué, pour jouir d’un parfait anonymat, gageons qu’il aurait sérieusement considéré cette option. Pas à pas, en équilibre sur la cime d’un football à la fois esthétique et efficace, sans se désunir. Ne jamais renoncer à ses principes: chercher la solution par le jeu, toujours, et ne pas céder aux tentations des arrière-pensées calculatrices.

Les systèmes ont changé, ses coéquipiers aussi, mais lui est toujours resté fidèle à la caresse initiale. De ce contact premier, coup de foudre sensoriel, entre le ballon et son pied, qui a valeur de conviction. C’est que, quand on est dans le vent, on a souvent le destin de la feuille morte. Andres Iniesta n’a jamais été au sommet de la courbe de la hype. Trop discret, trop chétif, trop modeste.

Et pourtant, son empreinte est profonde et indélébile, sans doute aussi parce qu’elle dépasse les clivages partisans. À l’image de ce but qui offrait à l’Espagne sa première Coupe du monde, au paroxysme du Mondial sud-africain en 2010. Une reprise bluffante de sang-froid, au bout des prolongations, et cet hommage à Dani Jarque inscrit au feutre, comme un enfant, sous son maillot. La dédicace au capitaine du rival barcelonais, décédé six mois plus tôt, vaudra à Iniesta le respect inconditionnel de tout le royaume.

La grâce au service du jeu

Et puis il y a le style. Un raffinement de chaque instant dans un ballet à la chorégraphie millimétrée. Jamais un mouvement parasite, une touche en trop ou ne serait-ce que l’esquisse d’une fioriture. Andres Iniesta danse sans effort, d’un coup de reins à l’autre. Chacun de ses contrôles suspend le temps, chacune de ses inspirations précipite les battements du cœur. La grâce au service du jeu, encore et toujours, dans une frénésie déliée.

Peut-être pourrait-on lui adresser tout au plus un reproche. Par altruisme, Iniesta n’a pas assez pris sa chance. Car les rares fois où il s’est résolu à armer ses frappes en dehors de la surface, les étoiles ont dansé le menuet avec la lune. Comme lors de cette demi-finale de Ligue des champions face à Chelsea en 2009, où au bout du temps réglementaire il s’en est allé nettoyer la lucarne de Petr Cech. Frapper au but, sans scrupule. En voilà une bonne raison, s’il en fallait encore, de rempiler pour une saison de plus.

Créé: 29.04.2018, 10h26

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