Jeudi 15 novembre 2018 | Dernière mise à jour 00:35

Carrière Footballeur, une vie pas si peinarde

La profession de footballeur, souvent perçue de façon caricaturale, revêt bien des faces cachées. Le travailleur en short n’est peut-être pas toujours aussi veinard qu’il en a l’air.

Image: Lazylamma/Alamy Stock Photo

Journée type d’un travailleur à crampons

Réveil

«L’entraînement, ça commence à 8 heures avec un petit-déjeuner adéquat, après une bonne nuit de sommeil», résume Bernard Challandes. Hygiène de vie. Certains coaches convoquent les joueurs pour une collation commune (8 h 45 au Lausanne-Sport), histoire de nourrir la vie de groupe; et de s’assurer que chacun s’alimente correctement. Avant l’entraînement, les éléments les plus scrupuleux trouvent le temps de faire un peu de musculation; d’autres doivent aller aux soins – massages, physio, ostéo.

Entraînement

En général, début vers 10 h, un peu plus tard s’il y a eu causerie préalable ou séance vidéo. La nature du boulot varie selon les entraîneurs et les cultures. Gelson Fernandes: «En Italie, on travaille beaucoup la tactique, les passes, avec des courses longues, des exercices répétitifs, dans la durée. Une séance dépasse souvent les deux heures. En Angleterre, c’est très court et intense, une heure vingt grand max.» Selon les clubs et le programme, le repas de midi se vit en équipe, ou pas.

Sieste

On touche là un point central, qui oppose deux camps: les pour et les contre. Gelson Fernandes, parce qu’il se couche très tôt («vers 20 h 30») et parce que la plupart des matches de Bundesliga se jouent à 15 h 30, évite la sieste. D’autres la vénèrent. «J’étais accro au sommeil, se souvient Carlos Varela. Dès qu’on avait une heure de libre, je filais au lit.» Les spécialistes, et les clubs souvent, encouragent la sieste. Mais trente minutes, pas deux heures.

Deuxième séance?

La plupart des équipes, en Suisse comme en Europe, n’ont qu’un entraînement par jour, soit quatre ou cinq séances hebdomadaires après déduction des jours de match et des congés (en moyenne un jour et demi par semaine). Des entraîneurs, à l’image de Decastel à Neuchâtel, fixent une deuxième séance l’après-midi (deux fois par semaine). Des clubs ont pour philosophie de garder l’équipe en groupe et à l’œil jusque vers 17 h.

Divertissements

Qu’il quitte le centre d’entraînement à 13 h ou à 17 h, sieste ou non, le joueur a encore pas mal de temps à tuer. Les activités en famille et à la maison sont très bien vues. On insiste sur l’importance d’un troisième bon repas. Et ensuite mieux vaut un bon dodo (Peter Zeidler préconise du 22 h 30-7 h) qu’un vilain combo sortie-alcool-accident de voiture avec demoiselle illégitime sur le siège passager et les paparazzi aux fesses (Wayne Rooney, septembre 2017).

«La souffrance psychologique est très présente»

Avis de l’expert Frédéric Rasera Sociologue à Lyon, auteur de «Des footballeurs au travail», fruit d’une immersion de quatre ans dans un club de Ligue 2.

Comment dire à un maçon qui se lève à 6 heures tous les matins que footballeur est un vrai métier?

Il faut commencer par se détacher des clichés et comprendre
le rapport que les footballeurs eux-mêmes, ces travailleurs si particuliers, ont vis-à-vis de leur activité. Cette vision extérieure qu’on peut avoir, selon laquelle il ne s’agit pas d’un vrai métier, les joueurs l’entretiennent souvent eux-mêmes, en parlant plus volontiers d’une passion que d’un travail. En ce sens, le footballeur est éloigné de plein de secteurs. On peut le relier aux domaines artistiques, par exemple.

Quelles sont les principales spécificités du footballeur?

Il y a d’abord l’absence d’étanchéité entre la vie professionnelle et privée. Ensuite, le footballeur incarne à la fois une main-d’œuvre et un bien qui peut être vendu. Comme tout salarié, il est dans un rapport de subordination face aux ordres d’une hiérarchie, avec des obligations. Les contrats sont souvent courts, avec une protection relativement faible. Sans même parler du risque de blessure: dès lors qu’il n’est pas aligné, un joueur perd en visibilité, donc en valeur. Sa réputation en prend un coup.

Dans ce contexte, la notion de jeu peut-elle perdurer?

On a tendance à opposer la passion pour le foot aux intérêts financiers. Mais, aux yeux des joueurs, les deux se rejoignent. Celui qui vit mal le fait d’être remplaçant, c’est à la fois parce qu’on le prive de sa passion, et d’une visibilité qui, à terme, lui permettra de prouver sa valeur et obtenir un meilleur contrat. La passion peut aussi mener à de grandes souffrances.

Les footballeurs sont-ils souvent malheureux?

La souffrance psychologique est très présente, il y a de la déception en permanence. Avant chaque match, sur vingt-cinq ou trente individus, onze apprennent la veille, voire le matin même, qu’ils sont dans le bon wagon. Pour tous les autres, c’est une douleur.

Qu’on n’a pas le droit de montrer…

Ce sont les normes de la virilité: il faut montrer qu’on est dur au mal, sur les plans physique et mental. Et puis il y a cette injonction tacite, selon laquelle on ne doit pas trop exprimer son mécontentement, au nom du collectif.

Comment atteindre ce but sacré du collectif – gagner – sachant qu’il est poursuivi par des individus que l’on taxe volontiers d’égoïsme?

Voilà la grande tension du métier: on prône une mobilisation infaillible pour le collectif, alors qu’on est dans un univers ultra-individualisé, que ce soit au niveau des conditions d’emploi ou de la concurrence naturelle qui régit un groupe.

Comment les nerfs tiennent-ils?

Les entraîneurs, les staffs doivent être garants d’un ordre social – ils disent tous que c’est leur mission la plus complexe. Beaucoup de choses se jouent en privé, ne se disent pas publiquement. Les joueurs eux-mêmes évoquent souvent un monde de requins, de «langues de pute» comme ils disent.

Intéressant: peut-on développer?

Comme ce dévouement au collectif est prépondérant, tout se dit dans le dos, en catimini. Un remplaçant en fin de contrat dont le concurrent se blesse, par exemple, ne pourra jamais dire ouvertement qu’il s’agit d’une bonne nouvelle. Cela débouche sur une espèce de mauvaise conscience, sur une forme d’hypocrisie, qui pèse sur eux.

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Qu’il s’agisse d’évacuer une défaite ou de relativiser un succès, le footballeur aboutit très souvent à la même conclusion, entre la douche et le micro: «On va continuer à travailler.» Donc footballeur est un travail. Mais est-ce un vrai métier et, si oui, à travers quels prismes le comparer aux autres? Déjà, c’est du mi-temps. Et, a priori, la place de parking est gratuite – quand la boîte n’organise pas le trajet en bus ou en avion, tous frais payés et sieste obligatoire.

Mais au diable les clichés! Déjà parce que la photographie n’est pas la même, qu’on soit au Real Madrid ou en deuxième division bulgare. Ensuite, les footballeurs, qu’on associe volontiers aux coupés sport et aux jolies filles qui vont avec, ne ressemblent pas toujours à leur réputation. Ces types en short qui sont payés pour taper dans un ballon, parfois grassement, ont-ils un boulot aussi génialement cool que leur emploi du temps quotidien le laisse penser?

Oui et non. Sous le vernis, il y a souvent du cambouis. D’ailleurs il serait injuste, sous prétexte qu’ils sont jeunes, beaux et riches, d’en vouloir aux joueurs qui enquillent les millions en s’entraînant une heure et demie par jour. «On est au cœur du problème: la rémunération d’un travailleur a-t-elle à voir avec le nombre d’heures effectuées? interroge Bernard Challandes, fraîchement nommé sélectionneur du Kosovo. D’un peintre qui vend une fortune un tableau un peu simpliste, parce qu’il a un nom, on ne dit rien? Et un acteur de cinoche, qui prend 10 millions par film? On ne peut pas raisonner comme ça: le salaire, ce n’est pas des heures. C’est du talent. Or le talent, comme le monde, est injuste.»

Les footballeurs sont des privilégiés et ils le savent. Mais n’allez pas leur demander comment se passe cette vie au Club Med. «Bien sûr que c’est un métier, je l’ai fait pendant quinze ans (ndlr: 1974-1989), s’offusque un peu Michel Decastel, aujourd’hui entraîneur de Neuchâtel Xamax. Un métier extraordinaire, il faut le hurler haut et fort, mais exigeant.» De plus en plus exigeant, alors qu’on s’entraîne de moins en moins.

«Cinq entraînements par semaine? Ça me paraît peu, on faisait la même chose dans un club de quartier il y a cinquante ans», s’étonne Jean-Pierre Egger, qui a tantôt travaillé dans l’athlétisme (Werner Günthör, Valerie Adams), le saut à skis (Simon Ammann), le basket (équipe de France) ou la voile (Alinghi). «Je me demande si, à force de réduire les unités de travail, on n’encourage pas l’oisiveté de certains, qui occupent leur temps libre avec des jeux vidéo.»

À l’époque de son incursion dans le football (GC et Marseille), le préparateur physique neuchâtelois préconisait entre huit et dix séances hebdomadaires. Aujourd’hui, il y en a deux fois moins, et pourtant la vie est devenue plus rude. «En dix ans, l’intensité a augmenté. Attention, hein, ça y va», souligne Gelson Fernandes, qui explique que la multiplication des matches ne cesse de donner de l’importance aux plages de récupération. L’international suisse, 31 ans, a connu dix clubs dans six pays différents, couru sous les ordres de 31 entraîneurs. Il admet qu’avec le Suédois Sven-Göran Eriksson à Manchester City (saison 2007-2008), c’était plutôt zen. Ses employeurs les plus rudes? Freiburg et l’Eintracht Francfort de Niko Kovac, cette année. L’Allemagne donc.

L’ex-milieu de terrain du FC Sion ne songerait pas une seconde à se plaindre de son quotidien. Mais il réfute la thèse d’une profession en bois: «Ce qu’il faut bien comprendre, c’est la notion de temps libre. Je ne vais pas me balader en ville, l’après-midi, je ne fais pas ce que je veux. En fait, mon temps libre, il n’est pas libre. Le joueur doit faire attention à tout. Quelqu’un de normal, le vendredi à 17 heures, il est en week-end.»

Une vie qui peut basculer en un clic – et là, ce n’est pas un cliché. «Dans le temps, on pouvait profiter un peu entre les matches, se rappelle Decastel. Maintenant, avec les réseaux sociaux, il suffit d’une photo derrière une bière pour faire des dégâts. Ça modifie complètement la façon d’aborder la compétition et sa carrière.»

Oui, le footballeur professionnel a de la chance. Mais cette chance est fragile et gagnée de haute lutte. «C’est un secteur où il y a énormément d’apprentis et très peu de diplômés, image Challandes. Pour espérer subsister, il faut se consacrer pleinement à son job. On ne voit pas toujours, quand on met un joueur de 22 ans dans la balance, les sacrifices qu’il a consentis dès 14-15 ans.» Pas un week-end, pas une soirée arrosée – ou presque. Les vacances? Un international a deux semaines l’été, avant ses enfants en général.

Des employés suivis à la trace

Carlos Varela, joueur de Ligue nationale A dans les années 1990 et 2000, a aimé son métier comme un fou. «Mais j’en ai bavé, aussi. Avec Christian Gross, à Bâle, il n’y avait pas de place pour autre chose, il nous disait clairement: «Mettez la famille et le reste de côté, on est en mission.» Lorsqu’il quitte Genève, son club (Servette) et ses potes à 22 ans, Varela ne s’impose pas tout de suite à Saint-Jacques. Il se rappelle les nombreux vendredis soir passés à l’hôtel, tout en sachant qu’il ne jouerait pas le lendemain avec les pros mais le dimanche en espoirs, tandis que les copains faisaient la fête. «J’en ai chialé. C’est dans ces moments-là que tu t’accroches ou que tu envoies tout balader.»

Sélection naturelle et permanente. «Les gens voient l’entraînement comme une partie de plaisir, grince Varela. Mais tu y joues ta place, ton avenir des fois. Tous les jours, tu dois montrer qui tu es, tu es jugé en permanence, c’est lourd. Il y a eu des semaines où je ne sortais pas de chez moi. De tristesse, parce qu’on me voyait comme quelqu’un que je n’étais pas. Au bout d’un moment, même si cela a toujours été ma passion, tu oublies que c’est un hobby.»

Les autres, non, qui continuent à taxer de petits égoïstes prétentieux ceux qui parfois, en réalité, sont des bêtes de travail et d’humilité. «De plus en plus de joueurs font appel à des coaches extérieurs, raconte Patrick La Spina, entraîneur technique auprès des juniors du FC Bâle. Ils le font parfois même en cachette, parce qu’on est dans une société où il faut progresser. Et parce qu’ils estiment que ce qu’on leur propose en club n’est pas assez pointu. Les joueurs passent pour des abrutis, mais ils ne le sont pas. Ils sentent très vite s’ils sont dans un contexte qui les fait progresser ou pas.»

«Avant d’entrer dans ce milieu, j’avais aussi cette image un peu légère des footballeurs, explique Christophe Payot, journaliste devenu agent de joueurs. Aujourd’hui, j’ai un grand respect pour eux. Les mecs, ce sont des formule 1, leurs performances sont décortiquées à chaque entraînement par des GPS, ils ne peuvent plus se cacher. On ne se rend pas compte de la pression. Je connais des joueurs qui n’ont pas de vie, qui vont vomir avant un match tellement c’est lourd. L’environnement est de plus en plus oppressant.»

Un peu comme si ces jolis salaires, il fallait les payer. Pas seulement les dépenser en coupes de champagne. «J’en ai connu, des gars qui arrivaient bourrés à l’entraînement, mais ceux-là n’ont pas duré», témoigne Varela. Finalement, la chute est assez morale: footballeur est un vrai métier, à condition d’être exercé et honoré en tant que tel. Exactement comme comptable ou boulanger. (Le Matin)

Créé: 07.03.2018, 19h52

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