Lundi 23 septembre 2019 | Dernière mise à jour 04:09

Football Philippe Piat: «Le football est une zone de non-droit»

Interview du président de la Fédération internationale des footballeurs professionnels (FIFPRO). L’organisation défend les intérêts de 65'000 joueurs dans 60 pays.

Philippe Piat, président de la FIFPRO: «On ne se rend pas compte qu'un joueur, à la fin de sa carrière, ça devient un pauvre type.»

Philippe Piat, président de la FIFPRO: «On ne se rend pas compte qu'un joueur, à la fin de sa carrière, ça devient un pauvre type.» Image: AFP

PHILIPPE PIAT EN DATES

1942
Naissance à Casablanca. Il commence sa carrière de joueur à Cannes en 1963.

1965
Il passe professionnel à Strasbourg. Il disputera quelque 250 matches de première division.

1969
Il succède à Michel Hidalgo à la tête du syndicat des pros français. Il est toujours en poste.

2005
Il accède à la présidence de la FIFPRO, syndicat mondial qui regroupe 65'000 joueurs.

2007
Il quitte la présidence de la FIFPRO pour prendre celle de la division Europe.

2013
Pour la seconde fois, il est élu à la tête de la FIFPRO pour un mandat de quatre ans.

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- Philippe Piat, pour le public, footballeur est un métier génial. Quel est l’intérêt pour un joueur d’être syndiqué?

- Dès qu’il y a un problème, soit de reconversion, de contrats, de règlement, de sanctions, on s’aperçoit que les règles de droit ne sont pas respectées. Le foot, c’est un no man’s land juridique, il faut le dire. Donc, on est là pour essayer de rectifier les choses quand elles sont excessives.

- Vous qualifiez le football de zone de non-droit. Pourquoi?

- Je vous répondrai par un exemple symptomatique. Tout le monde veut lutter contre le dopage, y compris nous. Mais les réglementations qui sont en train d’être mises en place pour tenter d’obtenir les Jeux olympiques de 2024 (ndlr: Paris est candidat) permettraient aux pouvoirs sportifs de contrôler un joueur de foot – ou un autre athlète – pendant la nuit. Avant, c’était de 6 heures à 21 heures, maintenant, ce serait même la nuit, à 3 ou à 4 heures du matin. Il faut attendre 6 heures du matin pour déloger des terroristes. Mais les sportifs, on pourrait les contrôler à 3 heures. Ça me paraît anormal. Les droits des citoyens ne sont pas respectés. Donc on va intervenir là-dessus pour dire «Oui, nous sommes pour les contrôles antidopage, mais en respectant quand même les règles de droit».

- Est-ce que la propriété tierce (TPO) fait partie de la zone trouble?

- Oui. Avec la TPO, une société ou une banque peut être propriétaire de la jambe gauche ou droite d’un joueur. Quand ce joueur va être transféré, cette organisation, ce fonds de pension ou cette banque va toucher un pourcentage du transfert. Cela signifie aussi que l’intérêt des clubs ayant reçu un prêt de ces organismes et qui doivent le rembourser, c’est d’obliger le joueur à accepter un transfert.

- Que se passe-t-il si le joueur refuse?

- Si le joueur refuse d’être transféré, parce qu’il a un contrat et veut le respecter, il s’expose à des représailles. On ne le fait plus jouer, on le fait s’entraîner avec la troisième réserve… C’est quelque chose d’anormal. La TPO est aussi porteuse de germes de combines. Quand un fonds de pension, par exemple, est propriétaire de trois joueurs dans plusieurs équipes, on peut imaginer que quand deux clubs concernés se rencontrent, l’intérêt du fonds pourrait être qu’une équipe gagne plutôt que l’autre. Avec un risque de manipulation.

- Peut-on qualifier ce système d’esclavagisme moderne?

- On peut le dire. Bien sûr, cela fait bizarre de tirer un parallèle entre certains joueurs qui gagnent beaucoup d’argent et l’esclavage. Mais sur la forme, il existe. Un joueur n’est pas un salarié comme les autres. Un joueur est capable d’accepter et d’avaler beaucoup de couleuvres pour pouvoir jouer.

- Pensez-vous que l’interdiction de la TPO par la FIFA en 2015 a changé les pratiques?

- Il est un peu prématuré pour tirer un bilan. Mais j’ai la ferme conviction que cela va continuer, sous d’autres formes, plus cachées. Quand ce n’était pas interdit, on le faisait au grand jour. Maintenant, que c’est interdit, on va trouver des astuces pour contourner l’interdiction. Le football est coutumier du fait. Quand il y a une nouvelle règle, la première réaction, c’est de chercher comment la contourner.

- Parlons du système des transferts. Est-ce un marché libre?

- Non, il est anticoncurrentiel. On voit bien que ce sont toujours les mêmes clubs qui ont les meilleurs joueurs et que ce sont toujours les mêmes clubs qui obtiennent des résultats. Le foot, le système des transferts est devenu un monstre. Raison pour laquelle la FIFPRO a déposé une plainte à la Commission européenne le 18 septembre 2015.

- Dans la pratique, comment le système est-il perverti?

- Prenez un joueur qui avait signé un contrat de cinq ans et à qui il reste un an et demi d’engagement. S’il arrive à la fin de son contrat, il n’y a plus d’indemnités pour son club. Donc, le but du club est que le joueur ne soit jamais en fin de contrat pour pouvoir espérer le vendre. On va donc voir le joueur et on lui dit: «Tu gagnais 20'000 euros par mois, on va te donner 25'000 et tu rajoutes deux ans». Le joueur répond: «Non, je ne suis pas intéressé». Le club fait monter les enchères: «Allez, on te donne 30'000». Le joueur: «Je ne suis pas intéressé». Le club: «40'000?». Le joueur: «40'000? OK j’accepte». Et il prolonge de deux ans. Ça signifie que son salaire a été augmenté non pas parce qu’il est bon. Son salaire a pris l’ascenseur pour allonger sa durée de contrat de manière à pouvoir le vendre.

- Avez-vous un exemple concret?

- Celui de Patrick Vieira. Il jouait en Angleterre et il lui restait deux ans de contrat au mois de juin. On lui a proposé une prolongation de trois ans, avec une augmentation de salaire. Il a signé le 15 juin. Du coup, il lui restait cinq ans de contrat. Mais le 5 juillet, on l’a vendu en Italie. C’est la démonstration qu’on ne l’a pas fait signer un contrat pour le faire travailler, mais pour pouvoir le vendre le plus cher possible en Italie. Le joueur est un produit, ce n’est plus un employé. C’est contre cela que l’on veut lutter.

- Cela vaut pour qui? Les stars?

- Non, pas seulement. Chaque fois qu’on met le nez ou le doigt dans un transfert, on s’aperçoit qu’il y a quelque chose d’irrégulier. Le système mondial est irrégulier. Il est basé sur des choses anormales. Donc ceux qui veulent exister sont obligés de se plier au système.

- C’est-à-dire?

- Tous les transferts donnent lieu, soit à des rétrocommissions aux agents, soit à des surcommissions, soit à des manipulations de prêts de joueurs, soit – certains le disent – à du blanchiment, et peu importe la division. Cela vient du fait que, dans le football, il n’y a pas de valeur étalon. Si vous vendez votre voiture 10 millions, on est capable de dire: «C’est impossible, elle ne les vaut pas». Un joueur, on ne peut pas dire s’il vaut trois, quatre ou cinq millions. A partir de là, on peut imaginer tous les montages. D’ailleurs, chaque fois qu’il y a des enquêtes judiciaires, on s’aperçoit que les pratiques sont toujours contestables.

- La FIFPRO lutte aussi contre le fléau des manipulations. Est-ce que des joueurs vous avertissent de tentatives de trucages?

- Non. Il y a quelques années, on s’était mis d’accord avec l’UEFA pour avoir un numéro spécial pour que les joueurs approchés puissent communiquer d’une manière anonyme avec nous. Finalement – et je ne sais pas pourquoi –, ce numéro n’a pas été mis en place. Donc pour l’instant, rien ne se passe. De temps en temps, des joueurs me font quand même des confidences, comme ça, mais il n’y a pas de suivi particulier.

- En cas de manipulations,les joueurs et leurs familles subissent-ils des pressions, voire des attaques physiques?

- Oui, et nous l’avons écrit dans le Blackbook publié en 2012. Certains joueurs pleuraient en nous expliquant comment ça s’était passé. Ils pleuraient! Ils se sont retrouvés dans un système qui les broyait. Il y a un antagonisme entre ce qui est doré dans le foot et le reste. On ne se rend pas compte que le doré, c’est la petite partie émergée de l’iceberg.

- On vous sent ému…

- Oui, parce ce que le système est faux. Les règles ne sont pas respectées. On adule des gens pour rien. On ne croit que ceux qui gagnent de l’argent. On ne se rend pas compte qu’un joueur, à la fin de sa carrière, ça devient un pauvre type. Il n’a joué qu’au foot, il n’a pas fait d’études. On se moque des joueurs parce qu’ils s’expriment mal devant les médias. Mais ils n’ont pas de formation. On les critique quand ils ne chantent pas la Marseillaise. Quand ils font des excès, ils sont cloués au pilori. Aussi par nos politiques. Mais qu’est-ce qu’ils font à l’Assemblée nationale? Ils s’entre-tuent, ils disent n’importe quoi, alors qu’ils devraient donner l’exemple. Aujourd’hui, il faudrait dénoncer beaucoup de choses. Mais la magie du sport, les intérêts font que l’on ferme les yeux sur tout ce qui ne va pas.

Créé: 23.04.2016, 11h23

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