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Nos légendes Jo Siffert, le chiffonnier devenu pilote de F1

Le 7 juillet, le Fribourgeois aurait dû célébrer ses 84 ans. Mais parce que sa vie c’était la course, il est au ciel depuis bientôt cinquante ans.

La courage et la persévérance ont fait de Jo Siffert un mythe.

La courage et la persévérance ont fait de Jo Siffert un mythe. Image: Keystone

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La plupart des Suisses de ma génération, sexagénaires plus ou moins avancés (je parle de l’âge!), savent encore très bien où ils étaient et ce qu’ils faisaient le 21 juillet 1969, le 11 septembre 2001 et le 24 octobre 1971. 21 juillet 1969, la terrasse du camping de Pramousquier, dans le sud de la France, entre Cavalaire et Cavalière; un écran de TV pour tous, des images – en noir et blanc – à peine perceptibles et, bien que mon grand-frère m’explique qu’il ne sert à rien de regarder le ciel, je suis persuadé que sur cette Lune, si éloignée mais désormais si proche, je le vois, Neil Armstrong qui fait ce petit pas pour l’homme, cet immense pas pour l’humanité.

11 septembre 2001, la rédaction du «Matin», à Lausanne, avant le départ pour un match de hockey sur glace, à Fribourg; on se précipite sur les écrans: «Accident d’avion à New York!», lance un rédacteur. «On va revoir... Mais non, regardez, la tour est déjà en flammes, c’est un autre avion!» Les attentats en direct, le patron qui prend immédiatement les choses en mains: «Ceux qui ne sont pas directement concernés par la rubrique internationale avancent au maximum leur boulot!» Le soir, à la sortie des cinémas, «Le Matin», passé la veille en petit format, offre un numéro spécial; le monde a changé pour toujours. Et puis, 24 octobre 1971...

Une course, c'est une course

24 octobre 1971? Le GP du Mexique annulé après la disparition, quelques mois plus tôt, de Pedro Rodriguez, une course de F1 est organisée sur le circuit de Brands Hatch (Grande-Bretagne) en l’honneur du champion du monde Jackie Stewart. Jo Siffert en est à son 41e départ de l’année, entre GP, manches du championnat du monde sport-prototypes et épreuves de la Canam, en Amérique du Nord. A ceux qui, depuis quelques années, estiment qu’il devrait mieux canaliser ses énergies, il rappelle à chaque occasion que le plus important, dans sa vie, c’est de courir. Même si, comme ce dimanche-là – il a signé, la veille, le meilleur temps des qualifications aux commandes de sa BRM -, l’épreuve ne compte pas pour le championnat.

La «Une» de la «La Tribune» du 25 octobre 1971.

24 octobre 1971, j’ai douze ans et demi; de bon matin, je suis descendu au village pour acheter le journal – à cette époque, dans la campagne neuchâteloise, on ne trouve pas encore la «Tribune de Lausanne», future «Matin», mais bien «La Suisse». Tourner les pages, vite. La chronique sportive, le foot, le hockey et une petite tête de page qui annonce: «Siffert en pole pour la course des champions». La journée commence bien, elle se poursuivra à la montagne, pique-nique automnal à la Joux-du-Plâne qui se prolonge. «Santé Géo! A la tienne, Martha!» Mes parents et leurs amis sont heureux, je m’impatiente: «Eh, on y va, je veux être de retour à la maison pour écouter les «sports» à la radio!» Nous arrivons à temps. Enfin, trop tôt pour ce que j’entends: une triste musique classique sur les ondes. Jo est mort. Un gamin de Valangin, comme tant d’autres, pleure...

Le drame, à Brands Hatch. (Photo: Keystone)

Il était Gavroche, il deviendra Seigneur

Comment expliquer ce phénomène qui perdure (voir le nombre d’ouvrages qui lui sont consacrés, dont une récente bande dessinée; voir aussi, chaque 24 octobre, le nombre de ceux qui vont lui dire merci au cimetière de Fribourg)? Né le 7 juillet 1936, premier enfant de Maria et Aloïs Siffert qui tiennent alors un commerce de fromages et de produits laitiers dans la vielle ville, Joseph - «Seppi», le surnom alémanique – est venu au monde avec un pied droit replié vers l’intérieur; il subit une première opération, il doit garder un plâtre pendant un an et quand on le libère enfin, son pied retombe. Nouvelle intervention, qui réussit cette fois, mais qui laissera le jeune garçon avec une jambe droite un peu plus courte que la gauche. Et une démarche particulière. Cette jambe droite qui sera celle qui actionnera avec tant d’efficacité la pédale de gaz de ses voitures de course, étonnant clin d’œil, comme si son avenir, déjà, était écrit dans les astres.

Portrait d'une légende. (Photo: Keystone)

A l’école primaire, on le surnomme l’escargot (encore un clin d’œil) parce qu’il semble toujours rêver à beaucoup de choses, mais peu à ses leçons. En revanche, déjà, il échange tout ce qu’il trouve contre des voitures miniatures et ce sens naturel du commerce va s’amplifier au fil du temps, au fil des soucis du quotidien. Parce que la guerre est passée par là, qu’il faut bien aider maman, puisque papa est sous les drapeaux. Le voilà qui va récolter le vieux papier. Bientôt, dans les fermes alentour, on s’habituera à croiser ce gamin timide, mais déjà si convaincant quand il négocie un manteau usé. Il est un peu Gavroche, pas parce que ses parents ne l’aiment pas, bien au contraire, mais bien parce que la rue est son royaume. Comme la course sera sa vie lorsqu’il deviendra un seigneur.

Bremgarten, 4 juillet 1948, le déclic

Quel cadeau, à trois jours de son douzième anniversaire! Joseph, qui a déjà quelques fois conduit la voiture paternelle, accompagne Aloïs Siffert dans les forêts du Bremgarten, à Berne, où se tiennent les GP de Suisse et d’Europe de F1 et de moto. Un week-end tragique, marqué par les accidents mortels de l’Italien Achille Varzi et du Suisse Christian Kautz, comme celui d’un autre Transalpin, le motard Omonono Tenni. Seppi est subjugué par ce qu’il voit, apprécie spécialement les pilotes au style agressif. De retour à la maison, il a ces quelques mots: «Mamie, le dimanche quand je serai grand, j’irai me confesser et communier le matin; l’après-midi, je ferai des courses...» Son destin semble tout tracé, mais les difficultés sont innombrables.

A la fin de l’école obligatoire, il devient chiffonnier «professionnel», un vélo, des sacoches, des mollets encore faibles, mais cette volonté dont on dit qu’elle déplace des montagnes. Après le vieux papier, les anciens habits, ce sont bientôt les douilles de cartouches qu’il récupère au Lac Noir, où les exercices militaires sont nombreux. Et les douilles, ça vaut 3 francs le kilo, ça n’est pas à négliger! Il entame bientôt un apprentissage de carrossier, demande mais se voit refuser, le jour de ses 18 ans, son permis provisoire... parce que les autorités connaissent déjà trop ce jeune homme «pris» quelques fois au volant avant l’âge légal.

Une photo dédicacée de la collection personnelle de notre journaliste.

Ce n’est que partie remise pour quelques semaines. Un premier examen raté – une mauvaise manœuvre au moment de se garer! – et, le 14 septembre 1954, il obtient le fameux document. Ce seront bientôt les premières courses sur deux, puis sur trois roues. Le casque rouge à croix blanche flanquée de deux bandes de la même couleur, qui couvre alors le chef d’un autre pilote fribourgeois, Benoît Musy, va devenir mondialement connu. Sur deux roues, il impressionne dès ses premières tentatives; en side-cars, dans le panier d’Edgar Strub, l’acrobate qui est en lui se révèle. Champion de Suisse 350 cm3 en 1959, il veut plus. Deux roues de plus...

Les experts lui donnent de mauvaises notes

En 1960, il obtient sa licence de pilote automobile, malgré les notes lamentables des «experts» d’alors, qui n’apprécient guère sa propension à freiner beaucoup plus tard que tous les autres et à plonger «à l’intérieur» de l’adversaire dans chaque virage. Il fait ses premières armes avec une Stanguellini Formule Junior rachetée au Genevois Lucien Balsiger, acquiert une Lotus 19 en 1961, année de ses premiers succès internationaux. Autour de lui, après Michel Piller, Jean-Pierre Oberson, bientôt Paul Blancpain, puis Heini Mader vont former la «bande à Siffert», qui n’a pas son pareil pour profiter des buffets généralement offerts lors des cérémonies de remises des prix. Parce que tout l’argent récolté, c’est pour la course, pas pour acheter à manger. «Tout pour la course», comme le rappelle le titre de la biographie de Jacques Deschenaux, qui va devenir son attaché de presse-secrétaire-homme à presque tout faire.

Dans ce livre, publié en 1972, le journaliste raconte: «Que ce soit en affaires ou pour faire une plaisanterie, Seppi possède un pouvoir presque magique. Avec un minimum de mots, tel un fakir, il hypnotise, ensorcèle, convainc chacun de faire presque n’importe quoi, et surtout ce qu’il veut.» Officieux champion d’Europe de formule Junior en 1961, Siffert et sa bande vont passer à la formule 1. Une première victoire hors-championnat (Syracuse en 1963), un accident au même endroit l’année suivante – hospitalisé avec une clavicule fracturée, il est «victime» d’un enlèvement qu’il a lui-même organisé pour rejoindre plus rapidement la Suisse! -, Joseph Siffert, le pilote indépendant qui avait obtenu de si mauvaises notes à son cours de licence, bat bientôt le grand Jim Clark lors du GP de la Méditerranée, toujours en Sicile, cette fois à Enna. A plus de 200 km/h de moyenne: «Siffert va trop vite pour moi», concèdera l’Ecossais.

Rob Walker, Porsche, la gloire

Plus rien, désormais, ne l’arrête. A chaque week-end sa course, de la F1 à la F2, du sport-proto 3 litres au proto 2000 cm3 des courses de côte, il est partout. Engagé en F1 par le mécène écossais Rob Walker – un arrière-petit-fils de Johnnie Walker, le prince du whisky -, Siffert trouve l’homme qui lui faut pour encore progresser. Parallèlement, il devient pilote d’usine Porsche – quatrième des 24 Heures du Mans 1966 -, une marque dont il sera le pilier jusqu’à sa mort. A Brands Hatch, le 21 juillet 1968, il remporte son premier GP comptant pour le championnat du monde de formule 1 (Lotus-Ford), après une bagarre extraordinaire avec la Ferrari de Chris Amon.

Un abonné aux podiums. (Photo: Keystone)

En Suisse, son courage et sa persévérance font de lui un mythe, adoré, mais tout aussi rapidement raillé quand les abandons se succèdent. S’il est désormais un pilote professionnel, payé – bien payé! – il n’a en rien perdu son goût des affaires. Engagé en fin d’année pour une série de courses en Argentine – la Temporada -, Jo découvre dans un vieux garage, sur le chemin qui le mène de Buenos Aires à Cordoda, une Ford T 1921 en parfait état de marche. L’affaire est réglée pour 450 dollars. Reste à organiser – et à financer – le rapatriement en Europe. Avec la complicité de Juan Manuel Fangio, le plus grand de tous, il fait passer la guimbarde pour une voiture ayant participé aux courses de la Temporada, le voyage devient du même coup gratuit! Touche-à-tout génial, il est devenu le meilleur spécialiste du monde des courses sport-prototypes – même s’il n’a jamais gagné les 24 Heures du Mans.

Il convainc bientôt Porsche de s’intéresser aux épreuves nord-américaines de la Canam, très rémunératrices, devient le conseiller technique des productions de Steve McQueen lors de la réalisation du film «Le Mans», déniche voitures, pilotes et mécaniciens pour le tournage, des services qu’il facture en fonction du budget d’une grande production américaine: «Quand ils ont vu la note, ils se cramponnaient un peu aux whiskys qu’ils commandaient pour oublier. Mais ils n’avaient pas le choix», dira-t-il à son biographe quelques semaines plus tard.

15 août 1971, les 60 ans de maman

Alors que Ferrari s’intéresse à lui pour la F1 – mais il y a conflit d’intérêts avec Porsche, en sport-prototypes -, «Seppi» signe en 1970 pour une nouvelle marque: il devient pilote d’usine March, mais d’abandons en problèmes techniques, il ne marquera pas, pour la première fois depuis longtemps, le moindre point en championnat du monde. En 1971, le voilà chez BRM avec celui qui est son équipier et grand adversaire chez Porsche en endurance, le Mexicain Pedro Rodriguez.

15 août 1971, triomphe en Autriche.

Le 15 août 1971, pour les soixante ans de sa maman, il l’invite au GP d’Autriche. C’est le baptême de l’air de Mme Siffert, la deuxième victoire en championnat du monde de formule 1 de Jo. Deux mois plus tard, au seizième tour d’une course organisée en l’honneur de Jackie Stewart, John Surtees voit soudainement devant lui la BRM de Seppi zigzaguer, visiblement suite à l’éclatement d’un pneu. Un premier choc à gauche, un autre à droite, la monoplace se retourne, «vole» par-dessus l’abri des commissaires, s’écrase et explose. Une jambe fracturée, vraisemblablement sans connaissance, il meurt presque instantanément, asphyxié. Sans souffrir. Le 29 octobre, près de 50'000 personnes assistent à ses obsèques en ville de Fribourg: «Les plus imposantes que j’ai vues depuis celles de Sir Winston Churchill», dira alors Rob Walker, son ancien patron, un peu son papa en course.

Près de 50'000 personnes ont assisté à ses obsèques. (Photo: Keystone)

«Seppi vivait sa notoriété avec simplicité»

Il est indiscutablement «le» grand témoin. Non seulement parce qu’il a été le premier des désormais nombreux biographes, mais surtout parce que, plusieurs années, l’étudiant en droit promis à une belle carrière était devenu l’ombre de Jo Siffert. La vie de Jacques Deschenaux aurait été bien différente s’il n’avait pas, un jour, rencontré le pilote fribourgeois.

Passionné de sport automobile, de sport tout court, l’ancien chef du service des sports de la Télévision suisse romande est toujours aussi étonné face au «phénomène Siffert», l’intérêt que, si longtemps après sa disparition, il provoque encore. Seppi, lui-même, aurait-il pu imaginer cela? «Je ne pense pas. Jo vivait dans le présent et dans le futur immédiat, il ne regardait pas à si long terme. Jamais il n’a attrapé la grosse tête, il vivait sa notoriété avec sympathie. Son but, ce n’était pas d’écrire l’Histoire, c’était de continuer d’écrire sa propre histoire. Mais que son souvenir soit toujours aussi invraisemblable, c’est vraiment étonnant. La BD qui lui a été consacrée a connu un succès formidable, des gens qui n’étaient pas nés quand il courait connaissent toute son histoire. Des gars comme lui, entourés d’une telle aura aussi bien en Suisse alémanique qu’en Suisse francophone, il y en a peu dans le sport suisse: le cycliste Ferdi Kubler, le skieur Bernhard Russi, Seppi et, naturellement, Roger Federer.»

Mais comment expliquer? «C’est cruel à dire, mais une mort tragique augmente souvent le phénomène. On le voit très bien quand on compare Ayrton Senna et Alain Prost. Ensuite, concernant Seppi, il y avait bien sûr son histoire, celle d’un gars simple qui se débrouille comme il le peut.» On dit qu’il était timide, c’est vrai? «Il avait beaucoup de réserves. Son parcours scolaire n’avait pas été brillant; à la maison, il parlait l’allemand et le français, c’est dire que comme la plupart des bilingues, il ne maîtrisait parfaitement aucune des deux langues. Idem avec l’anglais, qui était déjà si important en sport automobile. Mais il apprenait, il voulait apprendre. Aussi bien Rob Walker que les dirigeants de chez Porsche ont été très importants à ce niveau, parce qu’un pilote professionnel devait savoir se tenir. Il n’était pas complexé par sa jeunesse difficile, mais il savait qu’il n’était pas né avec une cuillère en argent dans la main. Cela forge le caractère.»

Avec son épouse, en février 1971. (Photo: Keystone)

On dit aussi qu’il était un dur en affaires? «Parce qu’il avait besoin de s’attirer les bonnes grâces pour continuer, il savait convaincre. Les dernières années, comme j’assumais toute son administration, le courrier de centaines de fans à qui il fallait répondre, il me payait pour ce travail; on mangeait régulièrement ensemble mais, en fin de saison, il y avait le traditionnel repas où l’on discutait de mon «salaire»; eh bien, c’étaient des négociations à n’en pas finir. Et pour des sommes qui étaient très modestes!» Il avait toujours le dernier mot? «Imaginez, bien sûr! Et moi, j’étais tellement heureux de faire partie de cette aventure. C’était fou pour un jeune homme passionné de sport automobile. Ma vie aurait été totalement différente sans cette rencontre et souvent je me dis que la personne qui m’a le plus apporté après mes parents, eh bien il a fallu que cette personne meure pour que je puisse faire ma propre carrière.»

Jean-Claude Schertenleib

Créé: 22.05.2020, 14h11

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