Dimanche 23 février 2020 | Dernière mise à jour 01:39

Tennis «Joueur, j’étais tout le temps stressé, le tennis m’a consumé»

Toujours aussi sollicité, Andre Agassi a choisi de mener une vie discrète dans sa ville natale de Las Vegas, où il a longuement reçu «Le Matin Dimanche» à l’invitation de son partenaire Longines.

Image: Keystone

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Vous restez le numéro un mondial le plus âgé de l’histoire, Roger Federer a échoué à vous souffler votre record. Soulagé?

Quel record, dites-vous?

Le numéro un le plus âgé.

Oh… Je l’ignorais. Federer, Nadal, ces gars-là ont battu tellement de records qu’il devient difficile de nous comparer. Je ne pense pas trop à ces choses-là, pour tout vous dire. Encore moins à mon record d’ancienneté.

Quand vous voyez Federer à 36 ans, à un âge où vous teniez à peine debout, que vous dites-vous?

Simplement que Federer est unique. En tout: la grandeur, la justesse, la facilité. Il joue au tennis si «différemment» des autres. Quand je dis «facilité», ne nous méprenons pas: ce n’est pas facile. Mais Federer dégage cette impression de tout maîtriser, d’avoir une solution pour chaque problème. Avec autant d’options, il a le pouvoir d’éviter l’intimidation physique qu’exercent de nombreux joueurs actuels. Il le sait, il peut donc jouer de son apparence smart, user de son intelligence, gérer ses efforts, prendre le temps de soigner ses blessures, apprendre de nouveaux trucs, continuer d’investir dans sa progression. Il y a aussi tout un contexte, certes. Mais nous ne pouvons pas nier que Federer marquera le sport à jamais.

Vous êtes réapparu sur le circuit cette année, à la demande de Novak Djokovic. Trouvez-vous que ce milieu a beaucoup changé?

C’est comme avec vos enfants. Quand vous revenez d’un long voyage, vous vous dites: «Mais qu’est-ce qu’ils ont grandi!» Je ne sais pas comment la nouvelle génération évoluera, mais je vois ces grands gaillards et je constate avec stupeur qu’ils ont encore poussé. Leurs coups sont puissants, leurs mouvements sont rapides, leur taille est immense. Je regarde Kyrgios, je me dis avec une pointe de sarcasme: «Quel choc!» Fondamentalement, notre sport connaît une évolution phénoménale. Les joueurs sont toujours plus grands, plus musclés, plus vifs. Et Federer toujours plus intelligent… Comment voulez-vous percer au milieu d’une telle densité? Cette émulation pousse l’individu à des limites inexplorées.

Mais, à la fin, ce sont toujours Nadal et Federer qui gagnent.

Oui. Le problème des jeunes, c’est que… ils sont jeunes, justement. Malgré leur vélocité et leur puissance, ils ont besoin de plusieurs années pour atteindre la maturité d’un Nadal ou d’un Federer. Maturité technique, tactique, et physique. C’est presque insensé de voir comment ces deux hommes, mais aussi Djokovic et Murray, ont réussi à installer leur supériorité dans la durée, en lui apportant sans cesse une évolution. Aucune génération n’a autant marqué son territoire.

N’est-elle pas aussi davantage attachée aux records que ne l’était la vôtre?

Je le pense, en effet. Je crois que, quand Sampras a battu le record de titres en Grand Chelem, seuls les enragés de tennis savaient quels joueurs il avait devancés exactement. McEnroe, Connors, Laver, ces hommes-là étaient de vrais compétiteurs, mais ils se fichaient éperdument de collectionner les Grands Chelems. Aujourd’hui, c’est le critère absolu, la marque de référence. Les médias ont créé cette attente: leur évolution vers une info rapide et percutante a développé une culture du record à battre. Le changement s’est opéré au début des années 90, c’était très intéressant… Tout à coup, on s’est mis à compter. Mais que signifient vraiment ces chiffres? Borg a arrêté le tennis à 26 ans, lassé. Il n’a pas disputé un seul Open d’Australie parce que c’était trop loin.

Vous non plus, d’ailleurs, au début.

Ne parlons pas de moi, je suis sans rapport avec ce sujet. Lendl a fait une fixation sur Wimbledon. Connors a tout misé sur l’US Open. Chacun a poursuivi des objectifs très personnels, sans soucier de la postérité. Et Rod Laver a écopé d’une longue suspension… Pourquoi tenons-nous tant à créer un lien entre des époques aussi éloignées? Les records sont importants et, à la fois, je suis d’avis que nous leur accordons beaucoup trop de crédit.

Pour nous, Suisses, ils sont particulièrement importants…

Alors soit (rires).

Or vous affirmiez il y a quatre ans que Nadal était le plus grand, notamment parce qu’il avait battu très souvent Federer (23-15).

(Il coupe.) Ce n’est pas la seule raison, mais, oui…

Après l’année que nous venons de vivre (4-0 en faveur de Federer), vous maintenez?

Absolument. Mais encore une fois, quelle importance? Mon choix est purement arbitraire. Avec un zeste de mauvaise foi, je pourrais tout aussi bien défendre une vision opposée et vous prouver que Federer est le meilleur. Ce débat n’a aucun fondement rationnel, il se résume à des «et si…», «et si…», «et si…» C’est juste un débat, voilà. Ce n’est rien qu’un débat démocratique et, navré pour les 8 millions de citoyens suisses, mais je vote Nadal. Principalement pour la raison que vous citez: un joueur ne peut pas être considéré comme le meilleur de tous s’il a été battu autant de fois par un adversaire.

Reviendrez-vous sur le circuit aux côtés de Djokovic?

Nous avons convenu de nous retrouver en Australie. Nous échangeons sur une base régulière. Si Novak sent que je peux l’aider, je serai là.

De quel genre d’aide a-t-il besoin?

Je dirais que Novak possède 90% des prérequis pour redevenir le meilleur. Il peut y arriver sans moi. Voilà ce que je crois. Mais je sais aussi que, s’il apprend à faire certaines choses différemment, s’il modifie 10%, il peut devenir encore meilleur. La vie change, pour tout le monde. Un jour, il faut intégrer des paramètres tels que la famille ou le succès. Ce n’est pas toujours simple d’y trouver son équilibre, son bien-être, son identité. Mon but est que Novak y parvienne plus facilement.

Est-ce davantage un travail psychologique que technique?

À partir d’un certain stade, vous en apprenez moins sur le sport que le sport vous en apprend sur vous-même. C’est troublant, je vous le promets! Là, vous pouvez seulement apprendre à devenir efficient. À définir clairement vos objectifs. À trouver le moyen le plus simple de les atteindre. Aujourd’hui, Novak emprunte des chemins tortueux. Il est tellement fort physiquement que ses détours ne l’ont pas épuisé. Moi, joueur, je n’aurais jamais pu me perdre autant. Dans ma relation avec Novak, si je peux utiliser son intellect et son esprit d’analyse pour l’amener à lutter avec son cœur, si je peux l’aider à connaître très exactement son but quand il monte sur un court, le tennis, j’en suis sûr, deviendra beaucoup moins dur.

Pepe Imaz est-il toujours présent?

Qui?

Pepe Imaz, le «gourou».

Je n’ai aucun contact avec cette personne. Je traite directement avec Novak.

En tant que joueur, vous étiez programmé pour être égoïste et narcissique. Aujourd’hui, vous vous consacrez entièrement aux autres. Comment une telle transformation s’est-elle produite?

La vérité n’est pas aussi caricaturale. Dans le tennis, tout votre temps consiste à atteindre un seul objectif: gagner. Rien d’autre n’existe. Une carrière, c’est de l’intensité, c’est une obsession permanente. Je ne parlerai pas de narcissisme, même s’il peut survenir une certaine forme de repli sur soi. Peu à peu, toute votre vie est réduite à un but, vous construisez une équipe autour de vous et plus rien n’interfère dans votre relation à l’objectif. Vous vivez avec le stress, du matin au soir. Le stress que tout soit parfait, que tout soit effectué dans le bon ordre. Cette vie vous consume. Je vous le promets: cette foutue compétition vous consume. Tout n’est plus que mandat: le mandat de bien manger, le mandat de bien récupérer, le mandat de bien endurer.

Avez-vous aimé reprendre l’avion et la vie que vous aviez quittée? Voyez-vous le tennis différemment?

Mais je vois tout différemment! À commencer par le tennis. Je vais à Paris, je vais à New York, je vois les joueurs qui traversent cette existence sereinement, ou pas. Moi, sur un court, je n’ai jamais ressenti la moindre pression. Mon problème, c’était le stress. Le stress que tout soit anticipé, rangé, réglé. Le stress que toute mon attention soit entièrement focalisée sur le tennis. Énormément de stress… Aujourd’hui, dans mon travail avec Novak, je découvre l’exact opposé. Je n’ai aucun stress. Mais je ressens une forte pression, et ça change tout.

Vous découvrez la pression?…

Oui, exactement. Quand je jouais, où était la pression, franchement? Je ne faisais rien de compliqué: bouge tes pieds, fixe la balle, reste concentré, fais ton job, et ce qui doit arriver arrivera. À l’inverse, quand vous posezun jugement et que votre conseil peut guider l’action d’une personne toute une vie, parce que cette personne croit en vous, votre grand espoir, votre seul espoir, c’est que vous ayez raison. Ça, c’est de la pression.

Et quels conseils donnez-vous à vos enfants?

Je n’ai aucun objectif pour mes enfants. Jaden Gil (16 ans) joue au baseball à un bon niveau, la vie décidera s’il fait carrière ou non. Je suis simplement heureux qu’il n’ait pas choisi le tennis. En tant que parent, je ne veux pas comprendre avant l’heure les défis que mon enfant devra affronter. Le tennis, je le côtoie depuis trente ans. J’en sais beaucoup trop. Le seul conseil honnête que j’aurais pu donner à mes enfants s’ils avaient choisi ce sport, c’est: «Va à l’école, va à l’école!» En baseball, je n’y connais rien.

Quelle relation entretenez-vous avec votre propre père, qui, lui, vous avait poussé dans le tennis?

Nous nous voyons presque chaque weekend, il vit à une quinzaine de minutes de chez moi. Le temps est passé… Je le comprends. Probablement mieux, d’ailleurs, qu’il ne me comprend moi-même. Mais c’est OK, tout est clean. Tout est compassion. Il est lui, et je lui montre de la compassion. Voilà… Mon père a vécu une enfance très pauvre, sans beaucoup d’amour. Les toilettes de la maison, c’était un trou dans le sol. Mon père voulait que ses enfants aient une meilleure vie que lui, qu’ils réalisent le rêve américain.

Boris Becker nous a avoué que, dans son livre, il avait glissé «quelques exagérations». Il a ajouté: «Comme Andre.» C’est vrai?

Il ne serait pas correct de parler d’exagérations. Mais j’ai résumé toute une vie sur 400 pages et, pour que les gens comprennent qui j’étais, pour qu’ils comprennent le voyage intérieur que j’ai vécu, j’ai retenu des moments spécifiques. J’ai mis trois ans à construire ce récit. J’ai pris part au choix de chaque mot. Mais vous savez ce que l’on dit: un film n’est jamais aussi bon qu’un livre, et un livre n’est jamais aussi long que la vie. J’ai opéré une sélection. Mais des exagérations, non. Aucune.

Vous racontez notamment ce moment où le fait d’ôter votre perruque, de raser vos derniers cheveux et de vous montrer tel que vous êtes, est ressenti comme une délivrance. Pensez-vous que de nombreux joueurs sont aujourd’hui esclaves de leur image?

Depuis la généralisation des réseaux sociaux, nous vivons avec le besoin irrépressible de susciter l’empathie. Mais je crains que ce ne soit une fausse idée. Passer son temps à se décrire suscite moins d’empathie que de curiosité malsaine. Si vous intervenez avec justesse, à des moments précis, vous pouvez fendre le bruit. Mais, si vous réagissez à chaque rumeur sans savoir qui vous êtes, le message devient inaudible. Il faut parler vrai, sinon de vilains échos vous reviennent en retour. La célébrité est un mégaphone, un puissant et dangereux mégaphone.

Las Vegas vient de subir un grave attentat. Comment le vit-elle?

C’est la réalité de notre monde. Cette réalité est maintenant dans nos jardins, dans nos maisons. Elle reflète aussi ce que nous sommes ici, en tant que communauté. Les gens, quand ils viennent en vacances, ne voient qu’un côté de Vegas. Mais ce qu’ils voient n’est pas l’esprit de la ville, l’esprit de conquête, l’esprit d’indépendance, l’esprit communautaire de Vegas. Nous avons bâti cette cité au milieu du désert. Les gens ne viennent pas pour découvrir la vision et la résilience qui ont présidé à ce projet; pourtant, notre communauté compte 2 millions d’habitants, le quart de la Suisse. C’est pourquoi, depuis seize ans, je défends Vegas partout. On parle des hôtels, des casinos: je défends Vegas. Je défends cette cité pour qu’elle soit reconnue de tous. Je dis: «Parle de Vegas autant que tu veux, mais c’est l’une des meilleures villes du monde. Non pour ce qu’elle offre, mais pour ce que des gens y ont bâti à partir d’un tas de poussière, avec la volonté de survivre à tout.» Le récent attentat a bien reflété cet aspect de Vegas.

Sortez-vous dans les casinos?

Les résidents ne vont presque jamais au centre. Nous avons notre vie, nos habitudes et nos restaurants, dans des zones préservées.

Votre vie est ici? Pour toujours?

Dans trois ou cinq ans, nos enfants auront terminé leur scolarité obligatoire. Je ne sais pas où nous irons ensuite, avec ma femme, car nous voulons rester actifs. Je continuerai de voyager, c’est certain. Mais Vegas sera toujours chez moi.

Créé: 12.11.2017, 13h09

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