Lundi 18 novembre 2019 | Dernière mise à jour 10:11

Tennis Vingt ans plus tard: Martina Hingis réhabilitée

Dans un texte magnifique, «Le caprice Hingis», Arnaud Jamin revisite la finale de Roland-Garros 1999. Avec une tendresse particulière pour la Suissesse.

Opposée à Steffi Graf, Martina Hingis s'était effondrée sur le Central de Roland-Garros, en ce samedi 5 juin 1999.

Opposée à Steffi Graf, Martina Hingis s'était effondrée sur le Central de Roland-Garros, en ce samedi 5 juin 1999. Image: AFP

Le romand d'Arnaud Jamin, «Le caprice Hingis», a été publié aux éditions Salto. (Image: DR)

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Dans la grande bibliothèque des corps en mouvements, il y a les livres de sport, les livres sur le sport et ceux, plus rares, qui prennent appui sur le sport pour le sublimer. C’est cette performance que réalise Arnaud Jamin dans «Le caprice Hingis», publié aux éditions Salto à l’occasion du 20e anniversaire de ce qui est peut-être la plus belle finale dames de l’histoire de Roland-Garros. Le «Hingis-Graf» du 5 juin 1999, il y a pile 20 ans en ce mercredi (6-4, 5-7, 2-6).

Au départ, le projet n’a rien de particulièrement ambitieux. L’auteur propose sa lecture d’une finale qu’il a choisi de revoir (via la version de la BBC, avec commentaires de Virginia Wade), parce qu’il y voit «une bataille suprême» et qu’«un drame va avoir lieu». La suite est une affaire de talent. Et à l’évidence, Arnaud Jamin n’en manque pas lorsqu’il s’agit de décrire les mécanismes par lesquels le jeu de Martina Hingis diffuse ses charmes.

«Il y a une formule Hingis, brillante et admirable. Elle dit: chaque recoin du court possiblement m’appartient, chaque ligne attend que je l’atteigne, chaque endroit attend ma prochaine balle. Incessant ballet dans tous les sens. Fuite et cris. Le tennis, à ce niveau, est une musique libre qui creuse l’espace du court. Ces rebonds et ces silences? Des joies et des notes de violences contenues. Avec Hingis, les angles sont vivants et des coins inconnus du court se mettent à apparaître en un claquement de tamis. Par petites touches, elle déclenche des épiphanies. Et dès que le point est gagné, elle tourne le dos et marche comme si de rien n’était vers le ramasseur de balles. Ce qui vient de se passer est normal. Son petit air indifférent à cet instant est un délice.» (p. 29)

Martina Hingis montre que sa balle est bonne, sous les yeux de son adversaire Steffi Graf. Cela ne suffira pas à convaincre l'arbitre.

Au-delà du bonheur des mots, l’intérêt du livre tient aussi dans le parti pris de l’auteur face «au drame», cette décision d’arbitrage qui fait imploser la Suissesse alors qu’elle mène 6-4, 2-0. «C’est capital: cette balle, foncièrement et concrètement est bonne. Mais la vie ne sera plus la même après elle. Déclic, déraillement, destruction de tout ce qu’est Hingis et de tout ce qu’elle représente. Un éclair vient de frapper l’espace de cette finale. Furtivité radicale du mal. Parce que le juge de ligne annonce en criant «FAUTE!» (p. 52)

Martina Hingis avait essayé de faire entendre raison à l'arbitre Anne Lasserre, en vain.

La description des minutes qui font alors basculer cette finale dans une confusion éternelle installe une tension fascinante. Vingt ans après, nous sommes sur le Central, à regarder l’arbitre Anne Lasserre et sa juge de ligne penchées devant l’impact introuvable. «Les secondes sont lourdes comme des balles de plomb. Une ambiance de désastre est en train de s’étendre sur toute la terre orangée, comme une pluie poisseuse. L’odeur qui remonte du sol est celle de la destruction. Ces deux représentantes de l’ordre de la partie scrutent la marque de la balle et comme si elle avait disparu ou jamais existé, elles ne voient rien. Le doute est absolu. L’univers entier, en même temps, fixe ce tout petit coin de terrain qui a disparu des empreintes habituelles du monde. Cette balle victorieuse de Hingis vient d’être dérobée à la vérité.» (p. 53)

Pour Arnaud Jamin, Martina Hingis «a raison contre la Raison». Et ce que la foule reçoit alors comme le caprice d’une enfant gâtée est en réalité une trahison du sens. La Saint-Galloise est piégée comme Joseph K. «(…) la scène qui se déroule n’est pas qu’une faute d’arbitrage. C’est une saignée au milieu des ors de Roland. Le rouge terrifiant des géraniums posés derrière les chaises des joueuses en atteste. Sueur du public qui maintient le costard et les manches longues malgré la chaleur et qui observe, gêné mais assoiffé, Martina Hingis et son bandeau blanc se vider de sa substance sur le court. En observant bien, on peut voir Franz Kafka dans un coin d’ombre, près des photographes. Il prend des notes, il écoute les voix autour de lui. Ces cravates serrées qui maintiennent l’ordre du monde et l’organisation de son spectacle ne vont pas se dénouer.» (p. 61)

Trompée, huée, humiliée, Martina Hingis vivra, cet après-midi-là, un supplice terminé dans les bras de sa mère. Son attitude sera conspuée sur le fait, puis critiquée à froid. Vingt ans plus tard, elle est contextualisée avec une subjectivité brillante – peut-être même jusqu’à la réhabilitation – par un roman: «Le caprice Hingis».

Martina Hingis, alors âgée de 18 ans, s'était effondrée dans les bras de sa mère, Melanie Molitor, avant de recevoir le trophée de la perdante de la finale. Images: 3 x AFP/Keystone.

Créé: 05.06.2019, 12h29

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