Maison de l’horreur à Orbe (VD) - A-t-il étranglé son épouse avant de la congeler et l’emmurer? 
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Maison de l’horreur à Orbe (VD)A-t-il étranglé son épouse avant de la congeler et l’emmurer?

Libre, le Vaudois de 56 ans sera jugé principalement pour meurtre les 17 et 18 mai prochains par la Cour criminelle d’Yverdon.

par
Evelyne Emeri
22 octobre 2016: la police tombe sur une scène de crime improbable. Elle découvre une femme de 55 ans, emmurée sous une maison à Orbe (VD). Son mari – le couple est séparé et vit en cohabitation – est arrêté.

22 octobre 2016: la police tombe sur une scène de crime improbable. Elle découvre une femme de 55 ans, emmurée sous une maison à Orbe (VD). Son mari – le couple est séparé et vit en cohabitation – est arrêté.

Le Matin/Yvain Genevay – Facebook

Un vrai polar, depuis le début. L’affaire d’Orbe reste un mystère quatre ans et demi après les faits. L’acte d’accusation vient encore appuyer l’énigme et cette interrogation centrale: quel est le degré d’implication de D.*, le mari de la défunte, dans le décès de M.-L.* Ceci au point que le procureur Laurent Contat a retenu des accusations alternatives. Autrement dit, il soutient deux versions. Une manière rarissime de procéder, mais qui permettra au Tribunal criminel d’arrondissement de la Broye et du Nord vaudois d’avoir toute la latitude de juger ce dossier et ses zones d’ombre qui perdurent.

Ils vivaient reclus

Tout est sordide: le contexte, le crime, «l’ensevelissement», la maison délabrée, laissée à l’abandon – une dépendance du vétuste manoir de Montchoisi –, et les deux protagonistes. Le couple était officiellement séparé depuis 2012 et continuait à cohabiter. Il ne travaillait plus et vivotait sur la rente AI et les prestations complémentaires perçues par Madame, Monsieur ayant mis un terme à sa profession de cuisinier. Si leur fille ne vivait plus avec eux depuis 2004, son frère cadet partageait encore le domicile parental au moment des faits. D. et M.-L. vivaient reclus, selon les propres termes de leurs deux enfants. Leur mère ne sortait quasi plus et leur père vivait en ermite, excepté pour son activité de pompier volontaire.

Elle voulait déménager

Selon l’acte d’accusation, tous deux souffraient de troubles dépressifs majeurs. La victime avait été diagnostiquée schizophrène et ne cachait pas ses idées suicidaires. Mais plus que tout, elle nourrissait l’espoir de se séparer physiquement de son ex-conjoint. Le prévenu, lui, repoussait cette échéance du déménagement de M.-L., lui faisant croire qu’il avait trouvé un logement pour elle dans la région, voire à l’étranger. Au dernier moment, les pseudos projets tombaient chaque fois à l’eau. L’accusation soutient que D. lui mentait constamment et que cela engendrait de nombreux conflits dans le couple. Ce serait la raison de leur ultime dispute, fatale pour la mère de famille.

Version 1: étranglée

Voici la première version retenue par le Ministère public: le 16 juillet 2016, soit plus de deux mois avant la découverte du corps de M.-L., une violente altercation aurait eu lieu entre les époux. Madame ne supportait plus de vivre sous le même toit que D. Ce jour-là, elle aurait appris qu’une fois encore, il lui aurait raconté des mensonges et qu’elle n’était pas sur le point de pouvoir déménager. Excédée par ces affabulations à répétition, elle s’en serait prise violemment à son mari physiquement et verbalement, lui révélant même qu’il ne serait pas le père de leur fils. Blessé, comprenant qu’il allait la perdre définitivement et qu’il n’aurait plus de quoi vivre, D. serait alors sorti de ses gonds dans un mélange de colère, de tristesse et de désespoir. Il aurait alors empoigné le cou de sa femme avec ses mains, serrant suffisamment longtemps et fortement pour que mort s’en suive et qu’elle s’écroule à terre.

Version 2: chute violente

Dans la seconde version, le parquet retient le même déroulement des faits avec une fin différenciée: D. aurait, de manière indéterminée, bousculé et poussé M.-L. si violemment qu’elle serait tombée à terre, aurait heurté sa tête, se blessant grièvement et perdant connaissance. Malgré les constatations de lésions traumatiques, les médecins légistes n’ont pas pu établir les causes du décès. En raison de l’état d’altération du corps de la défunte, ils sont également dans l’impossibilité de confirmer ou d’infirmer l’intervention d’un tiers et pas davantage une potentielle pendaison (ndlr. suicide) évoquée en cours d’enquête. Quant aux experts consultés, ils estiment que l’accusé ne souffre pas de troubles mentaux graves d’un point de vue psychiatrique. Ils ne se prononcent du reste pas sur le degré de responsabilité pénale de D.

Placée dans un congélateur

Si le tribunal devait retenir la version de la chute et de la perte de connaissance, la question de l’omission de prêter secours se posera alors. Le procureur Contat ne manque pas de relever que le prévenu ne se serait pas inquiété de M.-L., inanimée au sol. Était-elle encore en vie ou pas? Pompier bénévole, D. connaît les gestes de premiers secours qu’il n’aurait pas prodigués. Il n’a pas non plus appelé les urgences. La suite est encore plus lugubre: l’homme, âgé aujourd’hui de 56 ans, aurait transporté son épouse – inconsciente ou morte selon les deux hypothèses avancées – au sous-sol et l’aurait placée dans un congélateur durant deux mois.

Emmurée avec son frère

Entre le 16 juillet 2016, date de la survenance du drame, et le 22 octobre 2016, date de la découverte de la dépouille, D. a caché à tout le monde, y compris à ses enfants, que M.-L. était décédée, faisant croire qu’elle s’était absentée. À la mi-septembre 2016, il a déplacé le cadavre dans un «tombeau» qu’il avait fabriqué discrètement sous le vide sanitaire du perron de leur maison. Il n’a rien laissé au hasard puisqu’il l’a même scellé au béton afin que la défunte ne soit jamais découverte. Pour dissimuler ses travaux, il avait construit un couvert en bois. Pour sa voiture, affirmait-il à ses voisins. Nous n’évoquerons pas les insupportables détails du transfert du cadavre entre le congélateur et le «tombeau», tout au plus que D. a emmuré M.-L. avec un médaillon «porte-bonheur», un yoghourt au moka et l’urne de son frère «pour qu’elle ne se sente pas seule». Le meurtrier présumé a admis l’avoir «inhumée».

Il comparaîtra libre

Mi-octobre 2016, la fille du couple qui vit en France ne comprend pas pourquoi elle ne peut plus joindre téléphoniquement sa mère. Si elle se contente dans un premier temps des explications évasives de D., elle revient quelques jours plus tard à Orbe, y dort même ignorant tout de l’horreur qui s’y trame. Le Vaudois finira par lui avouer où se trouve M.-L., leur fille ira le dénoncer à la police quelques heures plus tard. Arrêté et placé en détention provisoire, il sera libéré six mois plus tard, le temps d’écarter le risque de collusion. Le risque de fuite et de récidive n’avait pas été retenu par le parquet. Toujours domicilié dans la région d’Orbe, il comparaîtra libre dès le 17 mai, à Yverdon.

Qualifications multiples

D. devra répondre de meurtre, alternativement d’homicide par négligence, d’omission de prêter secours, d’atteinte à la paix des morts et d’escroquerie, subsidiairement d’obtention illicite de prestations d’une assurance sociale ou de l’aide sociale (ndlr. pour avoir continué à toucher les rentes de la défunte).

*Identités connues de la rédaction

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