Vaud: Accusée de traite d’êtres humains et de prostitution à Lausanne

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VaudAccusée de traite d’êtres humains et de prostitution à Lausanne

La prévenue aurait mis une compatriote nigériane sur le trottoir après l’avoir traînée hors de leur pays en usant de rituels et de menaces.

par
Evelyne Emeri
Cette affaire de traite d’un être humain à des fins d’exploitation sexuelle sera jugée au Tribunal de Montbenon à Lausanne lundi prochain, le 19 décembre.

Cette affaire de traite d’un être humain à des fins d’exploitation sexuelle sera jugée au Tribunal de Montbenon à Lausanne lundi prochain, le 19 décembre.

lematin.ch/Laurent Crottet

Victoria* a 23 ans en 2015 lorsqu’elle rencontre un certain P.. Aînée d’une fratrie de sept enfants, elle le croise dans la station-service qui l’emploie au Nigeria. Elle a dû cesser d’étudier, elle n’a pas les ressources financières. Ce client lui fait miroiter une vie meilleure en Europe: un emploi dans le domaine du nettoyage et un salaire bien plus élevé. L’homme est insistant et la met en contact avec l’accusée. Ressortissante nigériane de 31 ans à l’époque, cette dernière est prête à lui fournir des documents de voyage pour rejoindre la Suisse et lui avancer 30 000 euros que Victoria lui remboursera plus tard. La jeune femme commence par refuser et finit par céder en 2016, sans avertir les siens, sans savoir qu’elle est aux portes de l’enfer.

Accablante plaignante

Voici pour le contexte et pour le début de cette histoire bien éloignée d’un conte de Noël. Lundi 19 décembre pourtant, le procureur Eric Mermoud viendra soutenir une accusation accablante devant le Tribunal correctionnel d’arrondissement de Lausanne. La prévenue de 39 ans, Amina*, est chargée par le récit de sa compatriote. Les infractions retenues sont graves: traite d’êtres humains, subsidiairement ou alternativement encouragement à la prostitution et infraction qualifiée à la loi fédérale sur les étrangers, alternativement incitation à l’entrée et au séjour illégal. Les faits s’étendent de mars 2016 à fin 2017. Selon ses déclarations, une fois piégée, la victime s’en sortira difficilement, tétanisée à l’idée de perdre la vie.

Ongles et poils pubiens

Perdre la vie, c’est une menace que celle qui a fini par porter plainte en novembre 2018 affirme avoir entendue à réitérées reprises de la part de son bourreau présumé. Victoria aurait ainsi participé à une cérémonie rituelle où elle aurait juré de payer sa dette (ndlr. 30 000 euros) sous peine d’être hantée ou de mourir. Elle aurait été contrainte à ingurgiter une boisson dont on ignore le contenu. Des rognures d’ongles, des cheveux et des poils pubiens lui auraient en outre été prélevés. Toujours d’après l’acte d’accusation, convaincue que ce pacte l’empêcherait de souffrir le martyre et la sauverait d’une mort surnaturelle, elle aurait quitté son domicile pour une autre ville du Nigeria. Elle y aurait été stationnée avec une vingtaine d’inconnu(e)s qui attendaient aussi un transfert vers l’Europe.  

Séquestrée en Libye

Victoria aurait ensuite reçu pour instruction de contacter Amina, qui l’attendait dans le nord de l’Italie. En mars 2016, la plaignante prétend avoir quitté le Nigeria en passant par le Niger, direction la Libye. Elle décrit différents modes de transport et une traversée du désert extrême. À son arrivée à Tripoli (LBY) un mois plus tard, son groupe aurait été dispersé. Elle raconte avoir été enfermée avec cinq autres femmes dans une caravane et avoir été battue avec un bâton par des ressortissants libyens qui exigeaient de l’argent. C’est Amina, qui l’aurait extraite de là afin de lui faire traverser la Méditerranée. Entassée avec une centaine d’autres personnes sur un bateau gonflable, la Nigériane aurait été secourue par un bateau, puis débarquée avec les migrants à Lampedusa (Sicile), avant d’atterrir dans un camp situé près de la gare de Rome (I).

Coucher ou mourir

Après une brève hospitalisation, la malheureuse aurait contacté Amina. Les deux femmes auraient alors rejoint Vicenza (entre Vérone et Venise) où vivait la prévenue. Là, Victoria aurait eu droit une seconde fois au rituel odieux déjà subi au Nigeria, avant une première tentative de passer en Suisse avortée, faute de documents d’identité. Sous emprise, la victime n’aurait pas pu échapper non plus à des relations sexuelles forcées avec un ami africain d’Amina, cette dernière brandissant le spectre du pacte mortel. Quelques jours plus tard, elles retentent la Suisse. Et ça fonctionne, selon la plaignante qui dit se retrouver à Lausanne dans l’appartement d’un Camerounais inconnu avec trois autres femmes. Le lendemain, elle comprend qu’elle ne fera jamais le ménage. Et que seuls les trottoirs lausannois de Sébeillon et de Sévelin l’attendent.

Battue avec un bâton

Le Ministère public vaudois affirme ainsi, qu’entre mai 2016 et décembre 2017, Amina a contraint sa compatriote à se prostituer. Que l’accusée récupérait systématiquement l’argent que sa proie gagnait, à savoir un montant correspondant quasiment aux 30 000 euros que Victoria devait rembourser. Et qu’à cela s’ajoutaient 650 francs mensuels pour le loyer et la nourriture. De plus, la victime aurait été surveillée de près, soit par la suspecte, soit par d’autres prostituées mandatées pour le faire. Enfin, elle aurait été régulièrement battue, toujours avec un bâton, et aurait eu l’interdiction d’entrer en contact avec sa famille. En novembre 2017, profitant d’un voyage d’Amina au Nigeria, elle aurait décidé de cesser de payer et filé à Venise avec une autre péripatéticienne.

Des faits contestés

De retour en Suisse, elle serait retournée brièvement sur le trottoir avant de quitter le milieu de la prostitution. Victoria serait sortie de cette dépendance et partie se réfugier chez un de ses clients. «Fleur de Pavé», association qui vient en aide aux travailleuses du sexe, et «Astrée», association de soutien aux victimes de traite et d’exploitation, ont pu la prendre en charge dès mai 2018. De son côté, Amina a fini par se faire arrêter le 15 novembre 2021, plus de deux ans après le mandat d’arrêt émis par le parquet. Les gardes-frontière l’ont serrée dans un train à Mendrisio (TI). Depuis, elle est en détention provisoire à la prison de la Tuilière à Lonay (VD). Elle conteste les charges qui pèsent contre elle.

Pour avoir transféré, entre août 2015 et janvier 2018 depuis la Suisse vers le Nigeria, près de 25 000 francs provenant de l’argent de la traite, le procureur Mermoud renvoie également Amina pour blanchiment d’argent devant la Cour correctionnelle.

*Prénoms d’emprunt

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