Pédopornographie: Addict aux fichiers abjects, le Valaisan télétravaillait et s’ennuyait

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PédopornographieAddict aux fichiers abjects, le Valaisan télétravaillait et s’ennuyait

Jugé cette semaine à Vevey (VD), l’homme de 43 ans admet sa compulsivité déviante. Le Ministère public a requis 40 mois ferme et un traitement.

par
Evelyne Emeri
Détenu à la prison de La Croisée à Orbe (VD), le prévenu connaîtra sa sentence ce jeudi à Vevey. Les juges de première instance rendront leur verdict. (photo d’illustration)

Détenu à la prison de La Croisée à Orbe (VD), le prévenu connaîtra sa sentence ce jeudi à Vevey. Les juges de première instance rendront leur verdict. (photo d’illustration)

AFP

«Un logiciel forensique est connecté à une base de données et détecte automatiquement les fichiers. Le reste de la classification se fait manuellement, avec des filtres. C’est un travail laborieux, long et compliqué vu la violence des fichiers.» L’inspecteur qui est à la barre a passé six ans à la brigade des mœurs de la police cantonale vaudoise. Il est ici pour donner son éclairage sur cette affaire qui met en lumière la pathologie perverse d’un quadragénaire valaisan. Un homme «normal», dira l’une des témoins de moralité, investi socialement, intégré. Un logisticien qui se serait perdu dans les affres du darknet entre juillet 2017 et avril 2021. Qui se dit soulagé d’avoir été arrêté et pas opposé à une éventuelle castration chimique. Aucun de ses proches n’a soupçonné la moindre paraphilie en près de quatre ans. 

David Hamilton, le déclencheur

D’abord fasciné par les photos «artistiques» de David Hamilton et les poses érotiques de ses très jeunes modèles, il admet avoir basculé. Et avoir consulté et/ou téléchargé des fichiers pédopornographiques. Le quadra conteste en revanche leur nombre: entre 134 000 et 184 000 photos/vidéos ont été extraites par les enquêteurs du disque dur de son ordinateur portable et d’un disque dur externe, dissimulé dans une cache. «Ce chiffre est-il courant?» demande la procureure Myriam Bourquin. Réponse du policier: «Je n’en avais jamais vu autant. 300 gigas de données, ça fait vraiment beaucoup. Sur le darknet avec le logiciel Tor, on ne peut pas retrouver les recherches précises ou ciblées». 

«Des cadavres, y a pas plus dégueu. Ce ne sont pas des avatars»

Sandrine Osojnak, présidente du Tribunal de Vevey (VD)

Avocate de la défense, Me Silvia Gutierrez tente: «Parmi les fichiers analysés, lesquels ont été consultés par mon client?». «On ne peut pas le déterminer», précise le policier. «Télécharger ne veut pas dire qu’il les a forcément visualisés?» renchérit la présidente du Tribunal correctionnel d’arrondissement de l'Est vaudois, Sandrine Osojnak. «C’est ça», conclut l’expert. Certains mots seront prononcés, au final très peu, tentant de qualifier ou de décrire décemment, l’un ou l’autre document. Pour convaincre l’accusé à dire pourquoi il a agi de la sorte, deux photos seront montrées par le Tribunal. «Ce petit corps avec des orifices, c’est du David Hamilton»? Le Valaisan ne nie pas, excepté la violence extrême. Qui est pourtant là, devant nos yeux.

Violence extrême niée

«J’ai téléchargé de telles quantités. La violence, non, ça ne m’intéresse pas», insiste-t-il. «Des cadavres, y a pas plus dégueu, des enfants tous nus dans des positions explicites, ce ne sont pas des avatars. Ils sont bien réels», provoque encore la présidente de céans. «J’en ai conscience», répond le Valaisan, à la fois penaud et lucide. Il jure qu’il n’y a rien de volontaire: «Je travaillais beaucoup en télétravail, j’étais plus sur internet. J’avais moins d’activités sociales et plus de temps. Je m’ennuyais. Je consommais beaucoup de porno légal et de la pédopornographie, des sites exhibitionnistes aussi». Jusqu’au jour où, plutôt que de rester retrancher chez lui, seul, en l’absence de sa compagne, addict à son PC, il décide de sortir: «Je voulais voir si ça m’exciterait. C’était juste de l’exhibitionnisme».

«Faut pas croire qu’on est heureux d’être pédophile»

Le prévenu

À quelques jours d’intervalle au printemps 2021, dans le Chablais vaudois, il part courir. Il repère deux jeunes sœurs et montre ses parties. L’une d’elles filme. Il s’enfuit. Second épisode, deux fillettes de 10 ans seront victimes de ces mêmes pulsions: «Je les ai observées, ça ne m’a amené aucun plaisir. Je leur ai proposé de l’argent comme un dédommagement. J’ai pensé qu’elles resteraient plus facilement, que je pourrais sortir mon pénis et qu’elles regarderaient». «Et si elles n’avaient pas réagi?» le questionne la Cour. «Je ne sais pas. Je me serais peut-être masturbé plus longtemps. Je ne suis plus cette même personne. J’ai radicalement changé. J’ai fait un travail d’introspection. Faut pas croire qu’on est heureux d’être pédophile, c’est de la souffrance, une lutte. Je me dégoûte. Avant, j’étais seul avec mon problème. Aujourd’hui, ma petite amie, ma meilleure amie, mon frère et ma psy en prison sont là, en soutien.»

«Vous êtes un prédateur»

L’émotion s’est évidemment invitée aux débats toute la journée. La charge est particulièrement intense. Et s’accentue encore au moment du réquisitoire de la procureure Myriam Bourquin, perplexe et tétanisée: «J’ai dû regarder certains fichiers. Des actes d’ordre sexuel, pas avec de «simples» cadavres, avec des cadavres mutilés, éviscérés. Je ne savais pas que l’humain était capable de ça». Pour ne donner qu’un seul exemple. «Il n’agit pas de manière impulsive. Tout est calculé. Je n’ai jamais eu à faire à un pédophile qui attire avec de l’argent. Vous êtes un prédateur même si vous n’aimez pas qu’on le dise. Vous avez un attrait pour une sexualité violente, pour la nécrophilie, la zoophilie comme une tentative de revalorisation. Votre responsabilité est entière au niveau psychiatrique, le risque de récidive moyen.»

«Je ne savais pas que l’humain était capable de ça»

Myriam Bourquin, procureure

Pour les fillettes, le ministère public est tout aussi atterré: «De la petite poupée (ndlr. sextoy), on passe à une première sortie, puis à une deuxième. Passer à l’acte avec des billets à la main. La gradation est terrifiante. Et sa culpabilité, écrasante. Il est pleinement responsable de ses actes». Le parquet de requérir à l’encontre de l’auteur présumé: 40 mois de prison ferme assortis d’un traitement ambulatoire, une interdiction d’entretenir des contacts avec des mineurs et une peine pécuniaire de 60 jours-amende à 60 francs le jour. La magistrate retient les infractions de pornographie, de représentation de la violence, d’exhibitionnisme, d’actes d’ordre sexuel avec des enfants et de tentative d’actes d’ordre sexuel avec des mineurs contre rémunération.

«Que faire de Monsieur?»

Du côté de la défense, Me Silvia Gutierrez pose la question du jour: «Que faire de Monsieur? La possession de fichiers, il a reconnu. La différence de leur nombre, l’extrapolation (ndlr. échantillon de fichiers et catégorisation), non. Si on n’arrive pas à savoir si ce sont des mineurs ou des adultes… Dès sa première arrestation, il a dit qu’il n’avait pas visionné tous ces fichiers. Il n’en a consommé qu’une partie. Pour l’extrême violence, oui c’est choquant. À aucun moment, il n’a voulu les regarder. Il ne savait pas ce qu’il téléchargeait. Quand la procureure lui a montré ces images, il a tourné la tête. Il a des tendances pédophiles, mais il ne faut pas tout mettre à sa charge. Il n’y a clairement pas d’intention. L’exhibitionnisme et les fillettes, il a reconnu. On juge les faits, pas les hypothèses. Il ne les a pas touchées. Les actes d’ordre sexuel, non. Lui interdire tout contact avec des enfants, ça revient à lui interdire de travailler: il est formateur d’apprentis.

«Mon client, ce sont deux plaques tectoniques»

Me Silvia Gutierrez, avocate de la défense

La femme de robe de poursuivre: «S’agissant d’un risque de passage à des actes plus graves, l’expert psychiatre dit «Faites attention», pas «Ne le laissez pas sortir». Sa seule évolution possible, ce sont des mesures thérapeutiques. Son certificat de travail est incroyable, le rapport de la prison aussi. Il a une personnalité qui s’intègre. De l’autre côté, il a ses pulsions. Il a lutté tout seul. Il faut faire de la prévention. Mon client, c’est un énorme gâchis. Ce sont deux plaques tectoniques. Au moment de son interpellation, il parle non-stop. Il a tout raconté. La même chose qu’aujourd’hui. Il doit être puni, il le dit». Me Gutierrez prie les juges vaudois de lui octroyer une peine compatible avec ce qu’il a déjà purgé afin qu’il puisse être libéré et traité. 

«Aurait-il été plus loin?»

Pour l’avocate des familles des jeunes filles, Me Priscille Ramoni, il ne fait aucun doute que l’individu doit être condamné pour actes d’ordre sexuel avec des enfants et tentative d’actes d’ordre sexuel avec des mineurs contre rémunération: «Il ne leur a pas proposé des bonbons, mais de l’argent. Il s’en est fallu de peu qu’elles acceptent. Aurait-il été plus loin? À l’époque, il est formateur auprès de mineurs. Il a rusé. Il a minimisé les faits. Dissimulé son visage sous un masque. Il s’était déjà exhibé auparavant devant des adultes. Depuis, les fillettes sont devenues hypervigilantes. Au moindre regard d’un homme, c’est la panique».

Le verdict est attendu ce jeudi.

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