Publié

FootballAleksander Ceferin: «Je n'aime pas la frime»

Aleksander Ceferin dirige l’UEFA depuis une année et demie sans monopoliser les médias. Cela ne l’empêche pas de savoir où il va.

par
Patrick Oberli
Nyon
Le nouveau président de l'UEFA Aleksander Ceferin ne monopolise pas l'attention des médias.

Le nouveau président de l'UEFA Aleksander Ceferin ne monopolise pas l'attention des médias.

Keystone

En septembre 2016, Aleksander Ceferin avait surpris le monde du ballon rond en accédant à la présidence de l’UEFA. Depuis son installation à Nyon (VD), c’est son style de management qui surprend. Réputé grand travailleur, le Slovène préfère l’ombre à la lumière, estimant qu’un leader n’a pas besoin d’apparaître tous les jours dans les médias pour exister. Cela n’empêche pas celui qui pratique le karaté de savoir où il va.

Dans un monde où l’argent coule à flots, l’ancien président de la Fédération slovène a fait de la lutte contre les inégalités sa priorité. Il promet des mesures prochaines pour éviter que le fossé entre les clubs les plus riches et les autres ne se creuse. Une stratégie qui, assure-t-il, est soutenue aussi bien par les fédérations que par les clubs.

À 50 ans, l’homme, sûr de lui, se sent capable de relever le défi. D’autant qu’il envisage déjà un deuxième mandat. Rencontre avec un homme au verbe clair, aux antipodes de dirigeants stars qui ont marqué le football durant les vingt dernières années.

----------

Aleksander Ceferin et ...

… l’attribution du Mondial 2026

«Je ne veux pas parler des candidatures du Maroc et de celle, conjointe, des États-Unis, du Canada et du Mexique. Le processus d’évaluation est encore en cours. Je suis surtout très content que les statuts de la FIFA ont changé et que le choix appartient aux 211 membres du Congrès et non plus au comité exécutif. Dans les faits, en tant que vice-président de la FIFA, je ne vais pas voter. Donc je ne veux pas me prononcer.

Tout comme il est certain que je ne vais pas dicter aux membres européens ce qu’ils doivent voter ni leur dire ce que je pense. Le processus est démocratique et chacun doit voter comme il le sent. Je ne veux rien imposer, ce ne serait pas fair-play. Je ne ferai pas non plus de lobbying. C’est aussi une part du changement dans la gouvernance. S’il y avait une candidature européenne, je ferais du lobbying. Je ferais tout ce je peux pour aider une de nos associations. Mais publiquement. Encore une chose: lorsque j’étais président de la Fédération slovène, à chaque fois que l’on voulait m’imposer un choix, je votais l’inverse.»

… la FIFA

«Les relations entre l’UEFA et la FIFA sont bonnes. Également celles entre Gianni Infantino et moi. Je ne comprends pas pourquoi l’UEFA et la FIFA devraient être en concurrence. L’UEFA a ses propres compétitions, la FIFA maîtrise les règles du jeu et la Coupe du monde. Chaque mésentente nuit au football. Parfois, nous ne sommes pas d’accord, mais on essaie de trouver un compromis. Le risque de clash avec les lancements de la Ligue des nations et la Coupe du monde des clubs?

À mes yeux, ce sont des choses bien différentes. La Ligue des nations va débuter en septembre. Elle est approuvée par tout le monde et suscite l’enthousiasme. Désormais, toutes les équipes européennes auront une réelle chance de se qualifier pour l’Euro. C’est un projet fantastique – ce n’est pas le mien, donc je peux le dire – qui va changer le football européen. Les droits TV ont été vendus en un claquement de doigts. En ce qui concerne la Coupe du monde des clubs, nous n’en savons pas assez. C’est une idée, pas encore discutée et ni approuvée par personne.»

… les inégalités

«L’équilibre concurrentiel entre les équipes est le problème le plus important du football moderne. Il faut veiller à ce que la situation actuelle perdure. Chaque équipe doit pouvoir entrer dans les compétitions. Le rêve doit rester vivant. Pour cela, nous devons agir. Mais pas en fixant un «salary cap» classique, qui n’est pas autorisé par les lois européennes. Nous prévoyons plutôt d’introduire, peut-être dès la saison prochaine, une «taxe de luxe».

Le principe: si un club dépense plus qu’il ne doit, il va payer une taxe sur la différence. Nous devons encore décider comment nous distribuerons cet argent. Nous comptons aussi nous occuper du problème des prêts de joueurs. Aujourd’hui, les clubs les plus riches peuvent acheter tout le monde, ce qui affaiblit les autres équipes. Nous allons décider soit de limiter le nombre de prêts, soit simplement les interdire. Enfin, nous voulons aussi fixer des limites au nombre de joueurs sous contrat. Pour éviter les aberrations comme ce club italien qui en recense 103!»

… les affaires de corruption

«Chaque affaire est un problème. Heureusement, il n’y a pas eu beaucoup de personnes de l’UEFA qui ont été impliquées. La gestion de ces affaires n’est pas du ressort de l’UEFA. D’autres autorités s’en occupent et nous ne voulons pas interférer. Les temps ont changé. Quand je suis arrivé, j’ai tout scruté dans le détail. Car je ne voulais pas être blâmé pour quoique ce soit. Ma conclusion a été que l’UEFA était et est une organisation propre. Vous ne pouvez plus diriger ce type d’organisation comme il y a dix ou quinze ans.

D’ailleurs, tous les leaders puissants sont partis. Vous ne pouvez plus agir comme si l’organisation était la vôtre. Vous ne pouvez plus engager votre cousin et le payer des millions. J’étais avocat criminaliste dans le passé, donc je sais qu’avec les médias sociaux, les coopérations entre États, banques, etc., tout finit par sortir. Aujourd’hui, les gens sont assez intelligents pour comprendre que l’on ne peut plus agir comme il y a vingt ans.»

… la discrétion

«Je l’ai toujours dit et je le pense. Les stars du football sont les joueurs. Si certains politiciens du sport estiment qu’ils sont des superstars, c’est une grosse erreur. De toute manière, vous n’êtes seulement important que quand vous êtes en poste. Les gens sentent si vous êtes un leader, pas besoin de le montrer tous les jours dans les médias. Communiquer est nécessaire pour l’UEFA. Mais il ne faut pas draguer les médias pour sa promo personnelle. Je n’aime pas la frime et je ne changerai pas. Ce mode de management me permet peut-être d’éviter les pressions. Je n’en ai jamais subi malgré les enjeux financiers. Personne ne m’a jamais poussé à faire quelque chose.

Peut-être parce que personne ne me connaît personnellement. Je ne participe pas à des anniversaires fantaisistes et ne vais pas sur des gros bateaux pour des réceptions. Chaque weekend, je rentre chez moi. Et ici, à Nyon, à la fin de la journée, je vais juste chez moi pour dormir. J’ai aussi une maison dans la forêt vierge de Slovénie. Le premier voisin est à 15 km. Et puis j’apprécie l’Afrique, ses déserts sont fantastiques. Quand vous les traversez, c’est comme si vous étiez au milieu de la mer. Un ami me répète toujours: «Allez! Tu as assez d’argent pour dormir à l’hôtel et tu dors sous une tente.» C’est une manière de vivre que j’aime.»

Votre opinion

Trouvé des erreurs?Dites-nous où!