Inédits: Anne Frank, sensuelle comme jamais

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InéditsAnne Frank, sensuelle comme jamais

À l'occasion des 70 ans du «Journal d'Anne Frank» sort «L'intégrale» qui rassemble près de 30% de passages nouveaux, ainsi qu'une quarantaine de contes et autres histoires rédigés par l'adolescente.

par
Anne-Sylvie Sprenger
Le Matin Dimanche
Anne Frank avait commencé à écrire trois autres ouvrages avant d'être déportée dans les camps de la mort.

Anne Frank avait commencé à écrire trois autres ouvrages avant d'être déportée dans les camps de la mort.

AFP

Que ceux qui se sont passionnés pour le «Journal d'Anne Frank» se précipitent! «L'intégrale», publiée en cette année marquant le 70e anniversaire de l'édition de ce livre-culte, tient largement ses promesses. Sous ses abords d'ouvrage scientifique (et donc censément rébarbatif), se cachent de véritables perles: la version originale de ce témoignage unique est ici augmentée de près d'un tiers en passages totalement inédits, où l'on découvre une Anne Frank plus féroce et sensuelle que jamais.

Pour comprendre l'apparition de ces inédits, il n'est pas inutile de revenir à la généalogie de ce fameux «Journal», publié originalement en 1947, puisqu'il en existe aujourd'hui quatre versions distinctes. Explications. Anne Frank a tenu son journal du 12 juin 1942 au 1er août 1944. Jusqu'au printemps de 1944, elle écrivait des lettres pour elle seule, qu'elle adresse à une amie fictive baptisée Kitty, personnage d'une série de romans de Cissy van Marxweldt, très populaires à l'époque. C'est la version originale, la version que l'on appellera plus tard la «version a».

Au printemps 1944 se produit en effet un «événement qui aura une grande signification pour Anne en tant qu'écrivain», formule la traductrice allemande Mirjam Press­ler. À la radio, l'adolescente entend, à la radio de Londres, le ministre de l'Education du gouvernement néerlandais en exil dire qu'après la guerre, il faudrait rassembler et publier tout ce qui pourrait témoigner des souffrances du peuple néerlandais sous l'occupation allemande, journaux intimes compris. «Anne, qui a déjà confié depuis longtemps à son journal qu'elle veut devenir journaliste ou écrivaine après la guerre, se sent alors motivée pour retravailler son propre journal dans l'optique d'une future publication», explique la traductrice.

Confidences scandaleuses

Ce n'est pourtant pas cette «version b» qui fut éditée en 1947, lorsque le père d'Anne Frank, seul survivant, décida d'exaucer le vœu de sa fille. Otto Frank rédigea alors une troisième version abrégée à partir des deux versions d'Anne Frank: la version c. «Le texte devait en effet paraître dans une collection où la longueur des volumes était prédéterminée par l'éditeur néerlandais», peut-on lire dans l'avant-propos de «L'intégrale». Une exigence éditoriale qui permettait alors également au père de l'auteure de censurer certains passages jugés tour à tour trop impudiques ou dans le seul but «de préserver la mémoire de sa femme et de ses autres compagnons d'infortune de l'Annexe. Anne avait écrit dans son journal entre 13 et 15 ans et y manifestait ses antipathies et des conflits avec la même franchise que ses sympathies.»

Le père d'Anne Frank est décédé en 1980. L'Anne Frank Fonds de Bâle, légataire universel d'Otto Frank, décide en 1986 de constituer une version actualisée du journal en y insérant des passages de tous les textes désormais disponibles. En 1991 est parue l'édition définitive établie par la traductrice Mirjam Pressler, soit la «version d», un tiers plus longue environ que l'édition publiée dans les années 1950.

Un corps en éveil

Ce que l'on découvre alors dans ces passages inédits? Tout d'abord la transformation, toujours plus tangible, de la jeune enfant qui se transforme, physiquement d'abord, jusqu'à s'éveiller soudain à ses désirs de femme. Le lundi 2 novembre, elle finit ainsi sa lettre par un post-scriptum tout dénué de pudeur: «J'oubliais de te donner une nouvelle capitale: je vais probablement avoir bientôt mes règles. Je m'en aperçois parce qu'il y a une sorte de substance gluante dans ma culotte et maman me l'a prédit. Je meurs d'impatience, ça a tellement d'importance, dommage seulement que je ne puisse pas mettre de serviettes hygiéniques car on n'en trouve plus non plus, et que les tampons de maman ne conviennent qu'aux femmes qui ont déjà eu un enfant.» Une confidence que l'adolescente regrettera d'ailleurs, un an et demi après, rajoutant dans son carnet une note où elle se qualifie de «vraie godiche», manquant de «délicatesse» et avec un «sans-gêne inimaginable».

Le 15 avril 1944, quelques mois seulement avant son arrestation, Anne Frank «reçoit son premier baiser». Elle racontera l'épisode tout en détail le lendemain: «Il me serrait fort contre lui, mon sein gauche touchait sa poitrine, mon cœur battait déjà, mais nous n'en avions pas fini.» Le 17 avril, l'adolescente s'étonne alors de son audace: «Crois-tu que papa et maman approuveraient que j'embrasse un garçon sur un divan un garçon de dix-sept ans et demi avec une fille de près de quinze ans? À vrai dire, je crois que non, mais dans cette affaire je ne peux m'en remettre qu'à moi-même.» Ou encore: «Pourquoi ne nous embrasserions-nous pas, en des temps comme ceux-ci? Pourquoi attendrions-nous d'avoir l'âge convenable? Pourquoi nous poserions-nous beaucoup de questions? (…) Je me sens tellement calme, tellement en sécurité à être là dans ses bras et à rêver, c'est si excitant de sentir sa joue contre la mienne, c'est si merveilleux de savoir que quelqu'un m'attend…» Et d'ajouter: «Mais, car il y a un mais, Peter voudra-t-il en rester là? Bien sûr, je n'ai pas oublié sa promesse, mais… c'est un garçon!»

L'idylle dure quelque temps. «Pris de vertige, nous nous pressions l'un contre l'autre, encore et encore, pour ne plus jamais cesser, oh!» s'écrie encore Anne Frank le 28 avril 1944. La jeune fille n'en est pas moins tourmentée par des questions d'ordre moral: «Et revoilà cette question qui ne me lâche plus: «Est-ce que c'est bien?» est-ce bien de céder si vite, d'être si passionnée, aussi passionnée et pleine de désirs que Peter lui-même? Ai-je le droit, moi, une fille, de me laisser aller ainsi? Je ne connais qu'une seule réponse: «J'en ai tant envie… depuis si longtemps, je suis si solitaire et j'ai enfin trouvé une consolation!»

«Il s'agit d'une histoire d'amour, même si on peut se demander si Anne était amoureuse du vrai Peter van Pels ou si elle ne faisait que projeter sa soif d'émotions sur son «personnage idyllique», soulève Mirjam Pressner, dans un des quatre essais que propose également cette «Intégrale». Une interprétation qui lui semble «confortée par la solitude dans laquelle elle retombe, après des semaines de ravissement»…

Un désamour impitoyable

Dans cette édition augmentée, le lecteur découvrira également d'autres facettes de l'adolescente, notamment la fureur qu'elle ressent à l'égard de sa mère, qu'elle avoue texto ne pas parvenir à aimer, en février 1944: «Que savons-nous de nos pensées réciproques? Je ne peux pas lui parler, je ne peux pas regarder avec amour au fond de ces yeux froids, je ne peux pas, non jamais! s'enflamme-t-elle. Si elle avait au moins un côté d'une mère compréhensive, que ce soit la douceur, ou la gentillesse, ou la patience, ou autre chose; j'essaierais sans arrêt de me rapprocher d'elle. Mais cette nature insensible, cet être moqueur, l'aimer, cela me devient chaque jour plus impossible.»

Dans la même lettre, l'adolescente se révèle tout aussi implacable envers le manque de chaleur entre ses parents, incriminant cet état à son père, qui n'aurait selon elle jamais aimé sa femme, ce qui l'aurait «délabrée intérieurement. Elle l'aime plus qu'aucun autre, et il est dur de voir ce genre d'amour rester toujours sans réponse.» Outre ces confidences censurées jusque-là, le lecteur de cette «Intégrale» pourra également découvrir la plume de la jeune fille s'essayer à d'autres styles, à travers notamment d'une quarantaine de contes et autres histoires, mais aussi quelques lettres et poèmes. Anne Frank a également commencé à rédiger trois autres ouvrages: le roman «La vie de Cady», un «Livre de l'Égypte», qu'elle construit à partir de notices encyclopédiques, et encore «Le livre des belles phrases», où elle recueille ses citations préférées tirées de ses lectures qu'elle accompagne de ses propres sentences, telles que «Quand on n'a rien à dire, on parle beaucoup», ou encore «Le silence peut être aussi bien le fruit du désespoir que de la conviction».

Septante ans après la publication du «Journal d'Anne Frank», il y a encore tant à découvrir de cette personnalité hors du commun, cette véritable femme de lettres…

Le top 10 des livres tous rayons confondus du 27.11 au 2.12

1: La dernière gorgée de bière Ariane Ferrier, BSN Press 2: Le miracle Spinoza Frédéric Lenoir, Fayard 3: L'ordre du jour, Éric Vuillard, Actes Sud 4: La nature dans ma vie, Sara Marquis, Michel Lafon 5: Astérix 37 - La Transitalique, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, Éd. Albert René 6: La sorcière, Camilla Läckberg, Actes Sud 7: Ô bel été! Chansons éternelles, Marc Aymon et Cosey, L'Astronaute Productions 8: Eunoto, Les noces de sang, Nicolas Feuz (autoédition) 9 Origine, Dan Brown, JC Lattès 10: Le chat du rabbin 7 - La tour de Bab-El-Oued

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