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UNIVERSITÉ«Après le plagiat, voilà le CV trafiqué»

Toujours en place, le professeur neuchâtelois auteur d'un livre truffé de passages repompés se révèle aussi être peu regardant sur sa biographie.

par
Ludovic Rocchi
Keystone

Le professeur au centre de la crise qui mine la Faculté des sciences économiques de l'Université de Neuchâtel a gravement gonflé son curriculum vitae. Voilà encore un «détail» qui semble avoir échappé à la vigilance des autorités neuchâteloises, qui ont pourtant déjà enquêté mille heures sur le dossier (lire ci-contre). Cette nouvelle révélation s'ajoute à une impressionnante série de dérapages – dont du plagiat – imputables à ce professeur québécois en place depuis douze ans à Neuchâtel. Propulsé directeur de l'Institut de l'entreprise peu après son engagement en 2001, Sam Blili a fait forte impression. S'autoproclamant comme «un des premiers universitaires à avoir scientifiquement observé et analysé le phénomène du commerce électronique», il a fait valoir un CV trafiqué sur trois points essentiels au moins.

C'est ce qui ressort de notre enquête auprès de ses anciens collègues et professeurs de l'Université du Québec, à Trois-Rivières, au Canada. A lire le CV daté de 2011 de Sam Blili, il aurait été «cofondateur de l'Institut des PME (50 personnes, trois facultés)» à l'Université du Québec. Idem pour la «Chaire de recherche Bombardier» dotée de plusieurs millions de dollars. Enfin, il aurait aussi cofondé le Réseau international de chercheurs en PME.

Québécois fâchés

Ces références que le professeur aime à citer à ses interlocuteurs depuis son arrivée à Neuchâtel sont toutefois bidon! «Samir – c'est son vrai prénom d'origine tunisienne – n'a jamais eu de poste à responsabilité chez nous à Trois-Rivières!» confirme Pierre-André Julien, professeur émérite de l'Université du Québec et cofondateur réel de son Institut de recherche sur les PME. «Voilà environ huit ans, nous sommes tombés un peu par hasard sur son CV affiché en Suisse, raconte Pierre-André Julien. Nous avons alors demandé à Samir de corriger ces inventions. Il a toujours dit qu'il le ferait. Mais il n'en a rien été et nous avons laissé tomber.» Le prof québécois reste toutefois fâché: «Il ne nous fait pas un bon renom!» Et que dire d'une importante publication de l'Institut de Trois-Rivières que Sam Blili a allégrement plagiée dans son livre «La Suisse qui gagne»? «Nous l'avons appris en lisant votre journal sur Internet, explique Pierre-André Julien. A l'époque, j'avais mis Samir sur un projet de livre, mais il n'a jamais rien rendu. Ensuite, il a publié en Suisse, sans que nous recevions une copie de son livre.» Cette affaire de plagiat n'étonne guère les ex-collègues québécois de Sam Blili, sachant qu'ils avaient déjà repéré sa tendance à gonfler ses prouesses. «Samir était d'un orgueil et d'une ambition extraordinaires, conclut Pierre-André Julien. Sa manière de se faire appeler «Sam», pour que ça sonne mieux au niveau international, résume bien le personnage.»

Toutes ces informations ne sont pas difficiles à obtenir. Mais, visiblement, les autorités académiques neuchâteloises n'ont jamais poussé la curiosité jusqu'à passer un coup de fil à Trois-Rivières. Ni lors de l'engagement de Sam Blili. Ni depuis qu'une enquête interne a été ouverte il y a six mois, après les premières révélations du «Matin» sur les méthodes douteuses du directeur de l'Institut de l'entreprise. Personne jusqu'ici ne lui a donc demandé de s'expliquer sur son CV trafiqué, tout comme sur le plagiat. Questionné hier à ce sujet, son avocat Michel Bise a répondu qu'il ne ferait aucun commentaire.

Il serait pourtant intéressant que Sam/Samir Blili s'explique sur les responsabilités qu'il s'est visiblement inventées lorsqu'il travaillait au Québec. Et qu'il explique aussi pourquoi il a fait effacer ce CV du site Internet de l'Institut de l'entreprise depuis qu'une enquête est ouverte. Une parade plutôt inefficace, puisque ce CV se retrouve en deux clics de souris sur un moteur de recherche.

Gnaegi va refiler la patate chaude

Le ministre neuchâtelois de l'Education, Philippe Gnaegi, s'apprête à rendre les clés de son département sur un goût d'inachevé. En tout cas en ce qui concerne le scandale qui couve au sein de l'Université. Mis au courant de l'ampleur des dégâts dès l'automne dernier, y compris des soupçons de plagiat, il a d'abord dit vouloir trancher avant la fin de 2012. Puis il a dit vouloir laisser les autorités universitaires enquêter elles-mêmes en profondeur et donc prendre leur temps. Malgré mille heures d'enquête et l'audition de 25 personnes pendant cinq mois, l'enquête interne a débouché sur des conclusions soporifiques, rendues le mois dernier en pleine campagne électorale. Prenant très au sérieux la défense du professeur au cœur du scandale, s'estimant mobbé par ses collègues, cette enquête a en fait surtout envenimé la crise couvant à la Faculté des sciences économiques. Puis, le 24 avril, les révélations du «Matin» sur l'ampleur du plagiat contenu dans un livre obligatoire pour les étudiants du professeur Sam Blili ont poussé Philippe Gnaegi à enfin annoncer l'ouverture d'enquêtes administratives. Battu lors des élections, Philippe Gnaegi réfute avoir laissé s'enliser le dossier, dont va toutefois bel et bien hériter le nouveau gouvernement. «Le Conseil d'Etat a été saisi du dossier peu de temps après une enquête minutieuse et approfondie du conseil de l'Université. Nous avons donc réagi rapidement», se défend le ministre sur le départ.

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