Euro 2020 - Aux Pays-Bas, la marée montante
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Euro 2020Aux Pays-Bas, la marée montante

Ce début d’Euro redonne des ailes au fervent peuple néerlandais, qui avait presque oublié comment on s’enflammait. La vague orange est en train de prendre de l’ampleur.

par
Florian Vaney
AFP

Il y a comme un malaise. Le supporter néerlandais est loquace, toujours enthousiaste à l’idée de parler de son équipe nationale, de son jeu, de ses failles, de l’engouement qu’elle génère. Comme si c’était aussi naturel pour lui que de réciter ses livrets pour un écolier. Le verbe sûr, un sourire fièrement accroché à son visage, il se lance alors volontiers dans de grandes tirades, ne manquant à aucun prix de faire référence aux glorieuses idoles d’un autre temps. Sauf lorsqu’un sujet débarque sur la table, source du malaise: le passage à vide des générations 2016 (non qualifiée pour l’Euro) et 2018 (qui ne s’est pas envolée pour la Coupe du monde).

Le silence des «Oranjes» sur ces échecs dit sans doute plus que des mots. La blessure est là, tapie dans l’ombre jusqu’à ce que le couteau remue dans la plaie. Après une moue, et/ou une succincte tentative d’explication désarticulée, ils se replient, changent de direction ou de thème de discussion. C’est que le supporter orange est taquin. Interrogatif concernant le passé récent des Pays-Bas, nous voilà aussitôt charrié des derniers résultats de l’équipe de Suisse. C’est qu’il y a du grain à moudre, en ce moment…

Plus prudent qu’ambitieux

Dans la réalité, les Néerlandais ont fait face à ce qui s’appelle un trou dans les générations. Pas illogique pour un pays de 17 millions d’habitants. Mais particulièrement douloureux pour un peuple sans cesse habitué à posséder certaines des plus grandes stars de la discipline, ainsi que l’équipe nationale qui en récolte les fruits. Le déclin de certains, la retraite d’autres (Wesley Sneijder, Arjen Robben, Robin van Persie, Klaas-Jan Huntelaar), l’apparition tardive de la relève: la sélection a connu le creux de la vague.

Alors à Amsterdam et autour, on est devenus prudents. Contraste avec l’arrogance à laquelle certains fans ont parfois été associés. Avant que la qualification pour les huitièmes de finale de l’Euro soit actée (grâce à la victoire de jeudi contre l’Autriche), peu se risquaient à envoyer leurs protégés plus loin que les quarts de finale. Le mot final n’apparaît même jamais.

La Johan Cruyff Arena d’Amsterdam.

De là, il n’y a qu’un pas à effectuer avant d’imaginer que, peut-être, le très affectueux peuple hollandais aime moins son équipe qu’avant, au temps des Patrick Kluivert, Edwin van der Sar, Johan Cruyff. Au temps où ses défilés rendaient chaque ville où il passait orange de monde. «C’est beaucoup plus complexe, détaille un journaliste local. Moi aussi, je suis un peu déçu de l’ambiance générale. Sachant en plus qu’on a le privilège d’accueillir nos propres matches de l’Euro. Mais le Covid bouleverse tellement la donne…» Seulement le Covid? «Principalement, oui. Et puis, bon, peut-être que le coach aussi.»

L’homme s’appelle Frank de Boer. Aux yeux des fans, il inspire généralement le dégoût et la colère. Mais aussi et surtout, depuis une semaine, l’espoir. Un sélectionneur à la fois virus et remède. «Joker, sourient deux supporters, également amoureux de l’Ajax. Il a remporté quatre fois le titre national pour nous. Alors quoi qu’il fasse, à nos yeux, il aura toujours le bénéfice du doute.» Une façon légère d’évacuer une problématique qui ne l’est pas tant que ça.

Un système pour tous les (dés)unir

Dans un pays attaché à son passé, les traditions font loi. Alors lorsque Frank de Boer brise l’historique 4-3-3 pour en faire un 3-5-2 (ou 5-3-2), les nerfs des fans s’emballent. «Pourtant, il faut bien reconnaître que les qualités de nos joueurs collent bien avec ce système», poursuit le journaliste. À l’image de Denzel Dumfries, grandiose sur un couloir droit qu’il a fait sien depuis le début du tournoi.

La joie des fans néerlandais après la qualification pour les 8es de finale.

«En réalité, Frank a un seul gros défaut: celui d’être entraîneur des Pays-Bas, sourit Finn, un bénévole employé du côté d’Amsterdam dont le stand peine à attirer du monde. Ça fait de lui une cible accessible aux critiques. Louis van Gaal, Ronald Koeman, c’étaient de super sélectionneurs aussi. Ça na pas empêché les suiveurs de remettre chacun de leurs choix en question.»

«Après la victoire contre l’Ukraine, certains de nos fans ont bloqué une route. Je crois qu’ils ont eu des ennuis.»

Un bénévole actif sur le site d’Amsterdam

C’est que derrière sa réputation de fine connaisseuse, la marée oranje est loin de résister aux tendances habituelles du monde du ballon rond: le besoin de donner son avis sur tout, la baisse d’intérêt quand les défaites pointent, la culture du «j’y étais» lorsque des grosses affiches se présentent. «On avait réussi à obtenir un ticket pour l’Euro 2000, se souviennent deux assidus. À côté de nous, un couple tout habillé en orange ne savait même pas qui était Patrick Kluivert. On aurait pu commettre un meurtre ce jour-là.»

C’est tout le défi autour de cet Euro pour les Pays-Bas: faire repartir une flamme loin d’être éteinte, mais devenue fragile. Beaucoup s’accordent pour souligner que le match d’ouverture, remporté face à l’Ukraine, fut le meilleur de l’ère de Boer, celui à avoir suscité le plus d’émotions. Un bon point de départ. Au même titre que les scènes de joie observées jeudi après la qualification pour les 8es de finale. Avant que la sécurité ne vienne séparer les derniers fêtards.

Budapest, nouveau point de départ?

Difficile de manifester de l’engouement dans ce climat. «Après l’Ukraine, certains supporters ont bloqué une route. Je crois qu’ils ont eu des ennuis, raconte Finn. C’est dur à vivre, parce qu’il y a quelques mois, on pensait vraiment que tout serait ouvert pour l’Euro.» Si les abords de la Johan Cruyff Arena respiraient bien le football en marge du deuxième match face à l’Autriche, le centre-ville est lui resté particulièrement calme, résonnant simplement au son de quelques passes d’armes verbales (et amicales) entre suiveurs des deux camps.

Reste que partout, un sentiment prédomine. Celui que la marée oranje a fini de sommeiller et qu’elle simpatiente à l’idée de retrouver son ampleur passée. «Les gens se chauffent petit à petit, oui. Encore une victoire, peut-être deux, nous feraient beaucoup de bien», note le journaliste. À la sortie du stade jeudi, les premiers chants à retentir parlent de Budapest. Là où les Pays-Bas iront jouer leur huitième de finale. Là, aussi, où le Covid n’est qu’une problématique secondaire. Là où tout recommencera comme avant?

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