Interview: Barbara Pravi: «Je vais donner le meilleur quoi qu’il advienne à l’Eurovision»
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InterviewBarbara Pravi: «Je vais donner le meilleur quoi qu’il advienne à l’Eurovision»

La chanteuse de 27 ans va représenter cette année la France lors du plus grand concours de chant. Elle se confie sur sa future prestation, le candidat suisse ainsi que ses joies et ses peines qui l’ont aidée à devenir la femme qu’elle est aujourd’hui.

par
Fabio Dell'Anna

Barbara Pravi est «hypercontente» que son titre «Voilà» représentera la France à l’Eurovision.

Interview Fabio Dell’Anna / Montage Laura Juliano

Barbara Pravi est une amoureuse des mots. Dans chaque texte, on peut ressentir exactement les sentiments qu’elle décrit. Dans son titre «Chair» où elle parle notamment de son avortement, ou dans sa reprise de «Kid» d’Eddy de Pretto, où elle donne son point de vue de femme. Sans oublier «Voilà», qui la présente de manière humble et touchante au public qui ne la connaissait pas. Cette chanson représentera d’ailleurs la France à l’Eurovision 2021, le 22 mai prochain. «Je n’y crois toujours pas», nous dit-elle via un appel Zoom, où elle se livre sans barrière et avec le sourire sur cet événement.

Comment est venue l’idée de participer à l’Eurovision?

J’ai déjà travaillé à plusieurs reprises avec les équipes de l’Eurovision, mais pour les enfants. Cette année, j’ai appris qu’il y avait un concours télévisé (ndlr.: Eurovision France) et on m’a demandé d’écrire pour quelques candidats. En commençant à composer, je me suis dit qu’il fallait que je me présente. À condition que je fasse la chanson qui était la plus juste possible et sans aucune concession. Je suis arrivée avec «Voilà» et je leur ai dit: «C’est cette chanson et j’aimerais tel type de scénographie!» J’ai posé les contours de ce que je voulais pour que mon essence ne soit pas dénaturée. Et surtout, il fallait que ça serve à mon projet sur lequel je travaille depuis six ans. Si c’était pour faire des compromis, ça ne m’intéressait pas.

Quel effet ça vous fait de représenter la France?

C’est incroyable! C’est le plus grand concours du monde de la chanson. C’est vraiment énorme. Je suis hypercontente que ce soit avec ce titre car je me sens très française. J’ai plein d’origines de plein d’endroits: j’ai un père serbe, une mère iranienne, une grand-mère juive polonaise et l’autre est juive pied-noir… C’est un gros mélange. Par contre, dans mes influences, qu’elles soient littéraires ou musicales, je suis très influencée par la culture française.

Dans «Voilà», vous dites que vous êtes «une chanteuse à demi». Que voulez-vous dire par-là?

À demi, ça veut dire: à quel moment est-ce qu’on est chanteur? Personne ne m’a jamais entendu chanter, personne ne m’a jamais vue en concert… Donc, c’est un petit jeu de mots pour dire que, tant que je ne suis pas sur le devant de la scène, je suis encore à demi.

Vous avez pourtant beaucoup d’expérience dans le milieu musical, vous avez écrit pour de nombreuses personnes?

Oui, pour Yannick Noah, pour Julie Zenatti ou encore pour le prochain opus de Florent Pagny. J’ai écrit pour beaucoup de monde, mais la carrière d’auteur-compositeur n’a rien à voir avec le fait d’être sur le devant de la scène. Je pense, par exemple, à Claude Lemesle, qui est un parolier incroyable. Il a beaucoup bossé pour Joe Dassin. Si tu ne travailles pas dans le milieu, tu n’as pas forcément beaucoup entendu parler de cet homme-là.

La France a reçu un très bel accueil avec le titre «Voilà». C’est une pression supplémentaire?

Non, pas du tout. Au contraire, je me sens hyperportée. Recevoir de l’amour de cette manière ne me met pas du tout de pression. Les gens n’attendent rien de moi. Si je gagne, je pense qu’ils seront contents. Mais j’ai l’impression que ça dépasse presque le concept de l’Eurovision. Les gens aiment la chanson. Du coup, ils sont heureux que ce morceau représente la France. Quand tu aimes un titre ou un propos, qu’il gagne ou qu’il perde, tu l’aimeras encore. Enfin, j’espère. Je suis plutôt comblée de l’accueil et je vais donner le meilleur quoi qu’il advienne.

Allez-vous changer quelque chose pour la finale du 22 mai à Rotterdam?

J’ai très peur du moment où tu commences à retravailler quelque chose. Parce que justement, c’est ça la pression. Je crois que ce qui fonctionne avec ce morceau, c’est la sobriété et la pudeur. Je vais faire la même chose en mieux. On va travailler précisément chaque lumière pour savoir à quel moment elles s’allument. Je serai aussi habillée un peu différemment. Ce sont des petits détails. Mais quand quelque chose fonctionne, il ne faut pas chercher plus loin.

Avez-vous regardé la concurrence cette année?

Il faut que je m’y mette. J’avoue que, pour l’instant, j’ai un peu peur. Je pense que je me refuse encore à m’avouer que je vais vraiment faire l’Eurovision.

C’est l’artiste Gjon’s tears qui va représenter la Suisse. Le connaissez-vous?

Bien sûr! Il est très sympa et il chante superbien. Il m’a envoyé un message juste avant l’Eurovision France pour me dire: «Si tu gagnes, tu seras ma plus rude concurrente.» Je lui ai répondu: «Mon petit chat, je ne suis en concurrence avec rien du tout. Je fais juste des câlins et des bisous.» (Rires.) Depuis on se parle un petit peu. Je l’aime beaucoup.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans la musique?

Je chante depuis toute petite. J’étais mauvaise à l’école et durant mes études supérieures. À un moment donné, je me suis dit: qu’est-ce qui te fait vraiment vibrer? Écrire, raconter des choses… Cela a commencé un peu comme ça.

Quel est votre premier souvenir musical?

J’avais 6 ans, j’étais dans la classe de la fille de Capitaine Flam (ndlr.: Richard Simon, l’interprète du générique). Il avait un studio d’enregistrement à la maison. J’y suis allée enregistrer en a cappella un petit bout des «Dix commandements». (Rires.)

Vous avez repris «Kid» d’Eddy de Pretto et «Note pour trop tard» d’Orelsan en réécrivant les textes du point de vue d’une femme. Comment vous est venue cette idée?

De la même façon que me viennent toutes mes idées, c’est très instinctif. Quand j’ai entendu «Kid», je trouvais géniale cette façon de dénoncer les injonctions sur les hommes. Et je me suis dit: c’est marrant, je n’ai jamais entendu la pareille pour les femmes. J’ai écrit le texte un peu comme ça, sans but. Et puis est arrivé le 8 mars (ndlr.: la Journée internationale des droits des femmes), je me suis souvenue de cette chanson, qui n’a pas sa place sur mon prochain album. J’ai décidé de tourner un clip. Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’elle fonctionne aussi bien. «Note pour trop tard» a été pensé exactement de la même manière.

«Chair» parle de votre avortement et de votre construction en tant que femme. Ce titre a-t-il été compliqué à écrire?

J’ai mis à peu près six ans à rédiger cette chanson. J’ai beaucoup écrit sur le sujet dans des carnets. C’est pour cela qu’elle est si précise. Comme mon titre «Malamour», ce morceau nécessite un certain recul. Il faut avoir un regard un peu guéri de la situation pour pouvoir parler de manière douce et pertinente, sans que ce soit encore trop dans la colère et la tristesse.

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette période?

Ce qui était très douloureux, c’est que j’avais 17 ans quand je me suis fait avorter. Le géniteur me tapait dessus. C’est pour ça que je dis que les titres «Malamour» et «Chair» sont très liés. Ces deux chansons en parallèle posent des questions sur la façon dont tu te construis dans ton corps, dans ta sexualité, dans ton rapport à toi, alors que les premières expériences d’épanouissement personnel que tu vis sont douloureuses. Cela conditionne tout le rapport de ta façon de recevoir l’amour, de le donner, d’accepter les choses. Je crois que, s’il ne m’était pas arrivé de telles histoires, il y aurait probablement beaucoup de choses dans ma vie professionnelle que je n’aurais pas acceptées. Mais ce n’est pas grave. Aujourd’hui, j’ai compris, j’ai appris et j’ai moi-même mis mes barrières et mes limites.

Est-ce que l’on peut guérir de ce genre de traumatisme?

Oui, mais il faut le vouloir. Il faut beaucoup de volonté. Il faut aussi beaucoup de gens bienveillants autour de toi. Je crois que la puissance de la musique et, surtout, de l’écriture a été thérapeutique. Il faut utiliser les mots pour parler de ces blessures qu’on a à l’intérieur. Cela nous aide à devenir un peu maître de nous-mêmes. Aujourd’hui, quand j’en parle, je sais quelle porte j’ouvre et je peux la refermer.

Suite à ces histoires, votre confiance en l’autre en a-t-elle pris un coup?

Non, pas du tout. Je suis quelqu’un de très optimiste. Au contraire, j’ai dû apprendre à doser. Avec moi, tu pars avec un capital confiance de 100%. Par contre, je suis vachement plus vigilante envers certains signes. J’ai beaucoup plus de respect pour moi et quand, parfois, je sens qu’il y a des petites choses qui me dérangent dans des relations amicales ou amoureuses, j’essaie d’en parler. Si je me rends compte que la personne n’est pas réceptive, après une troisième discussion je sais qu’elle ne pourra pas faire partie de mon cercle très proche. J’ai besoin de pouvoir tout dire à quelqu’un et vise versa. Mais si ce n’est pas possible, ce n’est pas grave. Cela ne veut pas dire qu’on n’est plus amis. Il y a juste un décalage humain et c’est OK.

Est-ce que votre album arrive bientôt?

Début septembre, j’espère. J’ai bien avancé, il y a deux titres qui vont sortir juste après l’Eurovision. Avec la vidéo de «Voilà» et les deux prochains morceaux, cela constituera un court-métrage.

Si vous gagnez l’Eurovision, qu’imaginez-vous qu’il se passera ensuite?

Oh! Je n’en sais rien. J’espère que je ferai le tour du monde, qu’ils ouvriront les frontières et que je pourrais aller chanter dans tous les pays du monde. J’ai très peu voyagé et j’avoue que je serais très heureuse d’aller rencontrer des gens et leur culture. Monter sur scène un peu partout serait l’aboutissement d’un rêve.

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