Maladie: Beat Richner: la recherche perpétuelle des fonds le rongeait
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MaladieBeat Richner: la recherche perpétuelle des fonds le rongeait

Le pédiatre décédé dimanche supportait mal de devoir quémander sans cesse de l'argent pour garantir la gratuité de ses hôpitaux.

par
Victor Fingal
En février 2007, la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, avait profité de sa visite d'Etat au Cambodge pour rencontrer deux fois le Dr Beat Richner.

En février 2007, la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, avait profité de sa visite d'Etat au Cambodge pour rencontrer deux fois le Dr Beat Richner.

Yvain Genevay/Le Matin

Plus jeune, avec ses lunettes souvent mal ajustées et son stéthoscope qui pendouillait, Beat Richner, décédé dimanche à 71 ans, avait quelque chose de Coluche. Il aimait aussi faire rire. Beatocello, le personnage de cabaret qu'il avait créé s'était métamorphosé au fil du temps en ambassadeur burlesque des hôpitaux Kantha Bopha à Phnom Penh et Jayavarman VII, près des temples d'Angkor à Siem Reap: cinq établissements, complétés par une maternité destinée aux mères porteuses du VIH, et dont le budget annuel total s'établit à 40 millions de francs. «Je suis le docteur CP 80-60699-1» aimait-il à répéter lors de ses spectacles afin de susciter les dons.

Chaque année, point d'orgue de ses collectes, le gala offert par le cirque Knie lors de son passage à Zurich au mois de mai. «Je dois me forcer à jouer encore et encore en public,» m'avait-il confié. Mais il se faisait violence pour sa cause, cette réparation, disait-il, que l'Occident devait au Cambodge. «C'est à cause des Français que les Khmers rouges ont existé, à cause de la présence de l'ONU que le sida s'est propagé, à cause des Américains lors de la guerre du Vietnam qui a largement débordé sur le Cambodge que je dois soigner aujourd'hui encore des nouveaux-nés mal formés à cause de l'agent orange.»

Mais une autre dure réalité le faisait souffrir. «L'argent, toujours l'argent, me confiait déjà le pédiatre lors de ma première visite à Phnom Penh en 1995, ça me ronge. Il y a des jours où je ne peux pas dormir et je me demande comment nous allons trouver les sommes nécessaires pour faire fonctionner les hôpitaux» Mais le diable d'homme trouvait toujours des solutions, des donateurs petits et grands, des actions pour sensibiliser les gens à sa cause. À Siem Reap en 2006, où il présentait chaque samedi un show destiné à des Khmers et des touristes détournés sur le chemin des célèbres temples, il offrait trois solutions. «Nous demandons aux jeunes de donner leur sang, aux personnes âgées, de l'argent. Et à ceux qui sont entre deux, de donner les deux.»

L'OMS accusée de génocide passif

L'autre facette de Beat Richner n'était pas au goût de tous. Ses formidables coups de gueule lui avaient attiré bien des inimitiés. «L'Organisations mondiale de la santé nous accuse de pratiquer une «Rolls-Royce» de la médecine, incompatible avec les moyens dont disposent les pays pauvres. Mais sans ces moyens, nous ne pouvons pas endiguer ces maladies.» La réplique aux critiques avaient été à la hauteur du personnage. «Une médecine pauvre pour des gens pauvres dans des pays pauvres: c'est une politique qui a abouti à un génocide passif.» L'un des exemples favoris pour étayer ses propos, se cristallisait sur un médicament, le chloramphénicol. «Cela fait des décennies que cet antibiotique est jugé dangereux en Europe et n'est plus prescrit. Mais l'OMS continue de le maintenir dans ses listes. On le trouve dans n'importe quelle pharmacie de Phnom Penh où il est en vente libre. Je reçois régulièrement des enfants dans mes hôpitaux qui sont victimes de ce médicament.»

«Je ne suis pas le Dr. Schweitzer»

Musicien et engagé dans le lutte contre la maladie dans un pays du Tiers Monde, Beat Richner détestait qu'on le compare au Docteur Albert Schweitzer. «Son action est dictée par la foi, ma démarche est parfaitement laïque. Il s'agit d'une dette que nous avons tous collectivement envers le Cambodge qui était avant toutes ces présences étrangères un pays plus florissant que ne l'est la Thaïlande aujourd'hui.» Mais dans un cadre privé, il était nettement moins critique envers le médecin organiste de Lambaréné au Togo. Dans sa maison de style coloniale qu'il possédait alors près de l'hôpital Kantha Bopha à Phnom Penh, il m'avait fait écouter des enregistrements du Dr. Schweitzer. «J'aime beaucoup son interprétation des oeuvres de Jean-Sébastien Bach. Peut-être aussi l'un de mes compositeurs préférés dont je joue des partitions au violoncelle.»

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