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FootballBehrami: «Je me sens reconnu à ma juste valeur»

Meilleur joueur suisse de la campagne, Valon Behrami est aussi devenu le «parrain» de l'équipe nationale. Paroles d'un chien fou devenu vieux sage.

par
Mathieu Aeschmann
Valon Behrami se confie au journaliste du «Matin».

Valon Behrami se confie au journaliste du «Matin».

Freschfocus

Valon Behrami, est-ce qu'à 28 ans vous jouez le meilleur football de votre vie?

En tout cas, je sors de ma meilleure saison en club. Du coup, lorsque j'arrive en équipe nationale, je me sens bien et ressens la confiance du groupe. Je crois être arrivé à maturité. Cela dit, j'espère bien continuer à progresser, notamment en frappant davantage au but. Parce qu'il faut bien avouer que je ne marque pas souvent.

Sepp Blatter a dit que vous «ne receviez pas un hommage à la hauteur de vos performances». Est-ce que vous vous sentez trop peu apprécié?

Bon, les mots de Sepp Blatter me font évidemment plaisir car il connaît bien le monde du football. Mais aujourd'hui, je me sens reconnu à ma juste valeur. Depuis deux ans, j'ai même l'impression de revenir à la maison lorsque j'arrive en équipe de Suisse. Le sélectionneur a réussi à m'apporter quelque chose. Une forme de tranquillité qui m'a fait progresser. En fait, j'ai franchi un palier lorsque j'ai compris qu'il fallait que je me concentre sur mes qualités. Réaliser ses propres limites est capital pour exploiter son potentiel.

Justement, le rôle de milieu défensif est souvent ingrat. Le grand public ne voit pas son importance. Est-ce que cette tâche vous a toujours attiré?

Non. Le plaisir de lutter pour les autres est venu petit à petit, avec la maturité. Il y a d'abord eu cette blessure au genou qui m'a fait perdre de la vitesse et m'a obligé à revenir au milieu. J'ai alors appris à aimer cet enchaînement simple: gagner le ballon et le donner proprement. Aujourd'hui, j'adore ce rôle. Et j'aime sentir que mes coéquipiers reconnaissent son importance.

Xherdan Shaqiri a dit il y a peu qu'Ottmar Hitzfeld «avait rajeuni depuis six mois». Vous confirmez?

Je crois en effet qu'il a un peu changé. A son arrivée, le sélectionneur a voulu imposer des règles très strictes. Puis il a remarqué que les joueurs étaient jeunes, qu'il fallait cultiver leur enthousiasme. Alors à force, il a laissé passer certaines choses. En un sens, on peut dire qu'il a rajeuni.

Quelles étaient ces règles si strictes?

Il s'agissait surtout d'un emploi du temps très chargé. Réveil musculaire avant le petit-déjeuner, stretching après le repas du soir, autant de mesures qui tranchaient avec la gestion de Köbi Kuhn et n'ont pas été très bien accueillies. Avec le recul, je me dis qu'il s'agissait peut-être d'un passage obligé pour comprendre le niveau d'exigence d'Ottmar Hitzfeld.

Quelle est l'influence du sélectionneur dans votre évolution récente?

Grâce à lui, je me sens important sur et en dehors du terrain. Surtout parce qu'il m'a donné la responsabilité de m'occuper des jeunes joueurs albanophones. Avec leur caractère, ils ont parfois plus de facilité à écouter un aîné que le sélectionneur. J'ai donc la mission de parler avec eux pour que le message passe plus vite.

C'est pour cela que Granit Xhaka vous a qualifié lundi de «grand frère»?

Il faut déjà bien comprendre que nous partageons tous la même histoire. Ce lien me permet de savoir tout de suite si l'un d'eux va mal. A ce titre, nous sommes presque une fratrie au sein de laquelle je suis celui qui écoute et fait passer les messages. Un rôle de grand frère que j'aime beaucoup et qui porte ses fruits. Vous savez, je sais d'où on vient et la chance que l'on a de vivre cette vie de footballeur. J'insiste donc auprès des jeunes sur le fait qu'il ne faut pas baisser la tête à la première difficulté. Car il serait trop dommage de gâcher notre chance.

Vous avez un exemple de discussion menée avec l'un d'eux?

Prenez Granit Xhaka, il a traversé une période difficile ce printemps, en perdant sa place dans son club. C'est dans ces moments de doute qu'il faut beaucoup parler. Déjà parce que Granit est à la fois très jeune et très important pour l'avenir de l'équipe suisse. Mais aussi parce que personne n'a fait cet effort pour moi quand je traversais des épreuves.

Vous avez eu le sentiment à l'époque de devoir vous débrouiller seul?

Oui, surtout en équipe nationale. Je lisais beaucoup de critiques négatives dans les journaux. Parmi les joueurs d'expérience d'alors, aucun n'est venu vers moi pour me remonter le moral ou me dire que je faisais des erreurs. Et pourtant j'ai eu des comportements déplacés. J'étais jeune, célibataire et je gagnais beaucoup d'argent. Ma tête avait enflé et, malheureusement, personne n'est venu me prévenir que certaines attitudes pouvaient froisser mes coéquipiers. Pour moi, être un grand joueur, c'est aussi faire attention à ce genre de choses.

Si on vous comprend bien, l'équipe de Suisse d'aujourd'hui est plus soudée humainement que celle de 2006 ou de 2010?

En effet. Je sens aujourd'hui que personne dans cette équipe ne se considère exclu ou moins important que le voisin. Après deux jours parmi nous, un nouveau se sent au même niveau que tous les autres. Il n'y a pas de clan. Le mérite de ce changement revient au sélectionneur.

Entre le joueur de l'ombre qui lutte pour l'équipe et le grand frère qui écoute ses coéquipiers, il y a un parallèle évident. Avez-vous évolué sur et hors du terrain de la même manière?

Je le crois. Mais c'est le temps qui m'a naturellement conduit sur cette voie. Et je dois dire que cette double responsabilité fait que je me sens aujourd'hui très bien dans ma peau.

Une question piège pour terminer: que choisissez-vous entre un quart de finale de Coupe du monde avec la Suisse, comme en 1954, et un Scudetto avec Naples?

(Rires.) Je suis désolé pour la Suisse, mais gagner un Scudetto avec Naples, c'est le genre d'expérience qui change une vie. Mais attention, si vous me dites «gagner la Coupe du monde», alors je change d'avis tout de suite!

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