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InterviewBen Mazué: «J’écris sur les grands virages de la vie»

L’artiste français sort un sublime 4e album, «Paradis», journal d’une rupture avec la mère de ses enfants. C’est notre coup de cœur.

par
Laurent Flückiger

Finalement, l’année 2020 n’est pas totalement ratée. Elle nous aura apporté «Paradis», le 4e album de Ben Mazué. Vidant son cœur, le Français de 39 ans y couche une écriture d’une justesse presque surnaturelle. Pas besoin d’avoir connu une rupture avec la mère de ses enfants – le fil rouge du disque – chaque mot, chaque virgule des 14 titres résonnent en chacun de nous. Alors que les pages de son journal sont remplies ici d’un arpège, là d’une musique luxuriante avec cordes, chœurs et trompette.

«Qu'est-ce qui nous manquerait d’ici / Moi c'еst nous qui me manque / Toi j’sais qu’c’est nous qui tе manque / Viens on prend tout c’qu’on a planqué à la banque / Et on se barre loin d’ici» chante Ben Mazué dans «Divin exil». Mais l’histoire a mal tourné sur l’île de La Réunion où il était parti vivre quelques mois avec sa famille.

C’est donc en France métropolitaine alors qu’il a déjà ouvert son «Paradis» aux auditeurs depuis quelques jours que nous joignons par téléphone Ben Mazué.

Votre nom revient sans cesse dans la presse ces dernières semaines. Cela vous surprend?

Cela me fait surtout plaisir de voir qu’il y a de l’écho car j’ai l’impression d’avoir fait quelque chose qui venait du fond de moi.

Comme quoi ce n’est pas forcément une mauvaise idée de sortir un album dans une période comme maintenant en France, alors que beaucoup d’artistes ont repoussé leur disque.

Je ne sais pas si on peut parler encore de succès. Mais, de toute façon, je ne me voyais pas faire ça autrement. Un album, c’est un instantané. Quand il est prêt, il faut le sortir. Par ailleurs, c’est aussi une manière de rester debout, de poser du contenu au moment où la culture est désignée comme le cancre de cette diffusion du virus.

Il y a une chanson de l’album qui s’appelle «Quarantaine». Un hasard?

Oui. Je l’ai écrite bien avant cette année, à La Réunion. Il n’y avait pas de confinement, pas de virus, c’était une autre vie.

La rupture avec la maman de vos enfants est le fil rouge de l’album. C’était une évidence d’écrire sur cette histoire?

Oui, c’était une évidence. Parce que j’écris sur les grands virages de la vie: les deuils, les histoires d’amour qui durent, les enfants. Parmi ces moments-là il y a les ruptures sentimentales. Il se trouve que j’en ai vécu une alors c’était plus simple pour moi d’en parler.

Ce disque suit votre 3e album qui s’appelle «La femme idéale» et qui vante dix ans de couple. Ça ne vous a pas porté chance.

Je ne sais pas si c’est vraiment un échec, je ne la présente pas comme ça, d’ailleurs. Cette une histoire d’amour très belle qui s’est terminée. Et l’idée de cet album est de dire qu’il y a des histoires d’amour très belles qui se terminent. Il n’y a pas de salut uniquement dans les histoires qui durent pour toujours, il y a aussi des pourries qui se prolongent. (Il sourit.)

On a l’impression que vous partagez tout dans l’album. Reste-t-il encore des choses que vous avez préféré garder pour vous?

Plein. Il y a des sentiments qui sont très singuliers pour être partagés. Il y a des émotions que je ne sais pas transmettre en étant émouvant. J’écris d’abord des morceaux pour susciter une émotion et il y a plein de fois où ça ne fonctionne pas.

On se reconnaît tous dans ce que vous chantez. Est-ce important pour vous d’écrire sur une émotion commune?

C’est crucial. C’est l’essentiel du processus: écrire pour que ce soit partagé, pour qu’il y ait un écho. Sinon ça n’a pas de sens pour moi. C’est aussi de l’observation, et c’est un peu le nerf de la guerre à nous, artistes.

Pourquoi ce titre d’album, «Paradis», et cette pochette représentant une forêt tropicale?

L’idée était de parler de l’endroit où il a été écrit, La Réunion. J’ai l’impression que je pourrais y passer l’existence entière. Pourtant, à la base, rien ne m’y attache vraiment. Cela vient peut-être des paysages, de la lumière, des gens, du rythme, des odeurs, un ensemble qui me donne envie d’appartenir à cette île. On est allé y vivre en famille durant un an. On a pris une maison, scolarisé les enfants, c’était une forme de résidence pour moi. Un projet d’exil que je vous conseille, c’est un super truc à faire.

Dans «Quand je marche», on a l’impression d’entendre, en direct, vos pensées qui partent dans tous les sens. Comment avez-vous écrit cette chanson?

C’est un processus un peu particulier. J’avais envie de faire une chanson sur le fait que parfois, la seule solution qui nous reste c’est d’aller marcher. J’ai commencé par écrire une première version, qui n’était pas bien. Et Guillaume Poncelet, avec qui j’ai réalisé l’album et qui sait tout faire – pianiste virtuose, trompettiste hors pair, beatmaker –, s’est mis à jouer les accords que l’on entend. J’ai alors commencé à noter toutes les choses que je devais faire. C’est venu d’une traite.

«Paradis» est en effet très divers sur le plan musical: piano, cordes, trompette, un peu de sons électroniques, des chœurs… Tout est joué uniquement par vous deux?

Tout à fait. En studio, nous avons essayé de faire tout ce que nous savions faire. Parfois, quand nous étions un peu bloqués, nous faisions appel au beatmaker 2Be. Comme sur «Nulle part» et «Le cœur nous anime». Il a aussi composé la musique de «Les jours heureux».

Vous laissez souvent beaucoup de place à la musique, avec des plages instrumentales à la fin de vos chansons. Pourquoi?

Cela dépend des titres. Sur «Tu m’auras tellement plu», l’idée était de finir en beauté. Dans tous les sens du terme. Guillaume Poncelet écrit pour des orchestres. Alors, j’avais envie d’utiliser cette compétence. Pour «Les jours heureux», c’est pour dire qu’on arrive à la fin de l’album, qu’on a enfin tourné la page et qu’on est prêt pour une nouvelle histoire.

À quoi ressemblera «Paradis» sur scène?

Je ne joue jamais avec beaucoup de musiciens, car, à chaque fois sur scène, je raconte une histoire. Comme lors de la tournée précédente, ils ne seront que deux: un pianiste et un guitariste percussionniste.

La liste des artistes pour qui vous avez écrit est très longue. De qui vous sentez-vous le plus proche?

De Jérémy Frérot, qui est un ami. Je le connais depuis très longtemps, j’ai commencé la musique avec lui. Il sait ce qu’il veut, ce qu’il peut me demander. J’ai pas mal travaillé sur son nouvel album qui va bientôt sortir.

On a écrit pour vous sur «Paradis»?

Oui. «Parents», qui parle des child free (ndlr.: les gens sans enfants par choix). J’ai confié ce morceau au groupe Ma Pauvre Lucette. C’est très agréable de chanter les chansons des autres. On ne les interprète pas de la même manière, on a envie de dire aux gens à quel point on les trouve belles. Quand on écrit, on n’expose pas ce genre d’émotion. On dit: avez-vous vu comme c’est moi? Pas comme c’est beau.

Il y a une règle dans le livre de l’amour qui dit: surtout ne sort pas avec un DJ, un acteur ou un chanteur

Ben Mazué

Soyons optimistes pour 2021: on vous verra sur les scènes suisses?

Bien sûr. C’est un des endroits où je prends le plus de plaisir à jouer. C’est un public attentif, enthousiaste, curieux, présent. J’ai une longue histoire avec la Suisse, avec Voix de Fête notamment. J’ai des grands souvenirs de concerts et d’après-concerts aussi. (Rires.)

À la fin de l’album, vous dites que vous rêvez d’une histoire d’amour nouvelle. Où ça en est?

(Gêné.) C’est déjà super d’en être là, de savoir qu’une page se tourne. C’est très difficile de clore une histoire, c’est plus facile d’être prêt pour une nouvelle.

Pas de lettres enflammées de fans depuis la sortie de votre album?

Pas tant que ça, franchement. Chanteur, ce n’est pas l’idéal. Il y a une règle dans le livre de l’amour qui dit: surtout ne sort pas avec un DJ, un acteur ou un chanteur.

Ben Mazué, «Paradis» (déjà disponible). Infos: benmazue.com

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4 commentaires
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Régina

01.12.2020 à 11:35

Mettre des mots magnifiques sur les maux de la vie. Écoutez aussi La mer est calme, 14 ans, 25 ans, 35 ans et d'autres encore... C'est grandiose !

Angelyca17

01.12.2020 à 10:53

1. On écoute, on lit c'est qui : c'est lui 2. Il dit des mots justes sur sa vie, nos vies a avec une musique qui nous emporte...au paradis 😉 non mais sur un petit nuage... 3. On a besoin de poète, de musicien, de chanteur ..d'artistes sur terre Merci Ben

Piaf

30.11.2020 à 10:13

1. C'est qui ? 2. Encore un illuminé qui croit changer le monde... 3. Ben rien 😅