Motocyclisme – Bernard Jonzier retrace la carrière de Thomas Lüthi
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MotocyclismeBernard Jonzier retrace la carrière de Thomas Lüthi

L’ancien commentateur mythique de la RTS revient sur le parcours du pilote bernois avant sa dernière course, dimanche à Valence.

par
Chris Geiger
Thomas Lüthi avait triomphé en 2005 en catégorie 125cc.

Thomas Lüthi avait triomphé en 2005 en catégorie 125cc.

LMS

318 départs en Grand Prix, 65 podiums – dont 17 victoires – et 12 pole positions: les chiffres de Thomas Lüthi de carrière sont impressionnants. A 35 ans, le Bernois s’apprête à quitter le paddock dimanche à Valence après 19 saisons passées au sein des trois catégories mondiales de la moto. Le principal fait d’armes du pilote Kalex reste évidemment son titre planétaire décroché en 125cc en 2005, trois ans seulement après ses débuts.

Alors commentateur à la RTS, Bernard Jonzier s’en souvient. Ses cordes vocales aussi. Le journaliste évoque avec passion la carrière de «Tom-Tom» en cinq points.

Ses premiers points sur la scène mondiale

«Tom avait effectué ses débuts en 2002 au Grand Prix d’Allemagne en remplacement d’un pilote blessé. Il n’avait d’ailleurs attendu que trois courses pour marquer ses premiers points, à Estoril. Je me souviens qu’il pleuvait énormément. C’est dans de telles conditions que les pilotes doués se révèlent généralement. Malgré un matériel peu performant, il avait alors réussi à prendre la 9e place.

»Avec les autres journalistes suisses, on s’était dit qu’il allait bientôt exploser. Et on ne s’était pas trompé: dès la course suivante, il avait roulé en tête du Grand Prix du Brésil, mais avait malheureusement fini par chuter. On dit toujours que si un pilote tombe mais qu’il va vite, alors il a du potentiel. Lors de ses premières courses, Tom roulait d’ailleurs comme un néophyte et devait apprendre à se calmer. Mais comme il n’avait pas d’expérience, il disait devoir dépasser ses limites pour les connaître. Il s’est d’ailleurs cassé la clavicule à maintes reprises. C’est dans ces moments-là qu’on a vu son incroyable abnégation.

»Plus globalement, je me rappelle qu’à ses débuts il n’y avait pas vraiment de structure pour la presse en marge des courses. On allait le trouver et il était surpris qu’il y ait 5 ou 6 journalistes qui s’intéressent à lui. Il ne se rendait pas compte qu’il devenait une figure du sport motorisé en Suisse et que le grand public se passionnait pour lui.»

Thomas Lüthi a fait ses premiers pas en Championnat du monde en 2002.

Thomas Lüthi a fait ses premiers pas en Championnat du monde en 2002.

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Son triomphe en 125cc

«Ce titre, obtenu lors du dernier Grand Prix à Valence en 2005, reste évidemment dans ma mémoire. Si on m’avait dit que je commenterais un jour le titre mondial d’un pilote suisse, j’aurais alors répondu que je suis certes passionné, mais surtout réaliste. Car l’année où il a été champion du monde, il n’avait de loin pas la moto la plus rapide. A l’inverse, il avait une vraie intelligence de course et un fair-play très «suisse». Il était d’ailleurs devenu l’un des pilotes les plus précoces à triompher, toutes catégories confondues.

»Quand on y repense, il s’agit d’un exploit d’autant plus incroyable qu’il n’existe ni filière pour les jeunes, ni circuit en Suisse. C’est un peu comme si l’équipe de Suisse de football était devenue championne du monde sans disposer de terrain sur son territoire. De plus, Tom n’était pas prédestiné à prendre le départ de courses de moto. Il a commencé grâce à l’un de ses amis d’école, qui faisait de la Pocket Bike. Son copain avait alors parié que, si Tom le battait lors d’une course, sa famille lui céderait une moto à un prix avantageux. Et c’est évidemment ce qu’il s’est passé.

»Pour la petite anecdote, avec son manager Daniel Epp, ils n’avaient pas négocié de primes avec les sponsors, ni une éventuelle promotion en Moto2 avec les usines en cas de titre. Ça doit d’ailleurs être le seul pilote de ces 30 dernières années à avoir vécu pareille mésaventure. Mais ça s’explique par leurs traditionnelles modestie et honnêteté. Il a également toujours été fidèle à ses partenaires et à son équipe. Il a même refusé certains ponts d’or offerts par des sponsors étrangers après ce titre.»

Ses titres de vice-champion du monde en Moto2

«Cette catégorie de la Moto2 lui convenait bien, notamment lors de la première des deux années où il a été vice-champion du monde (ndlr: 2016 et 2017). Il avait malheureusement joué de malchance car il n’avait pas la bonne marque d’amortisseurs. Avec un petit peu de réussite et un petit concours de circonstances favorable, je suis persuadé qu’il aurait pu être champion du monde. Il se battait pourtant avec des gars comme Johann Zarco, qui est devenu dernièrement l’un des meilleurs pilotes du monde. Il avait alors un talent similaire au Français. C’est d’autant plus dommage que sa promotion en MotoGP soit arrivée dans la foulée, au mauvais moment.»

Thomas Lüthi a dû s’incliner devant Johann Zarco en 2016.

Thomas Lüthi a dû s’incliner devant Johann Zarco en 2016.

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Son impuissance en MotoGP

«Ça me désole car les gens disent qu’il n’a pas réussi sa promotion en MotoGP en 2018. Il faut toutefois savoir qu’il est arrivé au pire des moments dans un Team en faillite, dont le chef mécanicien trempait dans des transactions financières louches. Les motos avaient d’ailleurs été séquestrées durant une période, privant notamment les pilotes de séances d’essais. On lui avait également promis une Honda de l’année précédente, mais Tom s’était retrouvé avec une moto qui datait de deux ans auparavant.

»Il avait alors un handicap d’une seconde et demie par rapport aux meilleures motos, qui venait s’ajouter à l’apprentissage de cette nouvelle catégorie. Dani Pedrosa l’avait d’ailleurs prévenu que cette moto avait tout d’un piège. Cette saison à zéro point avait démoralisé Tom, notamment en raison de la presse suisse alémanique qui s’était montrée injustement méchante.»

Son rebond en Moto2

«Il est retourné dans la catégorie inférieure en 2019 où il a réussi à renouer avec le succès et à se battre à nouveau pour le titre (ndlr: 3e du championnat du monde), alors que la majorité des pilotes qui échouent en MotoGP ne retrouvent jamais la confiance et sont éjectés des catégories mondiales.

»A cette occasion, Tom a une nouvelle fois démontré toute sa volonté pour se prouver à lui-même ainsi qu’aux autres qu’il était toujours un très bon pilote et que son échec en MotoGP était avant tout dû à un matériel défaillant. Il était conscient qu’il avait les moyens de se battre et a démontré une force morale incroyable. Tom est d’ailleurs quelqu’un de têtu et il a toujours fait preuve d’un sacré caractère.

»Son chef mécanicien, Gilles Bigot, disait d’ailleurs qu’il en voulait trop et qu’il voulait tout contrôler. Il a fini par lui faire confiance et a trouvé un compromis: donner ses impressions, mais se libérer la tête en contrepartie. Cette stratégie lui a permis de réaliser une superbe année en 2019 et de monter sur le podium final.»

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