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FootballBrésil : les jeunes délaissent le foot et descendent dans la rue (PAPIER D'ANGLE)

Par Yana MARULL BRASILIA, 18 juin 2013 (AFP) - Si les jeunes sont dans la rue au Brésil, ce n'est pas pour y jouer au foot, contrairement à l'image forgée à l'extérieur sur le pays du "futebol" : ils profitent au contraire de la Coupe des Confédérations pour manifester en masse et signifier leur indignation, liée aux revendications d'une classe moyenne en expansion ces dix dernières années.

Avec 250.000 personnes dans les rues, les manifestations de lundi ont été les plus massives en vingt ans, et ont surpris les Brésiliens, généralement peu enclins à protester, surtout après une décennie de progrès social, en termes de revenus et d'emplois. "C'est une première étape pour montrer que nous ne sommes pas un peuple mort. Il y en a qui pensaient que le Brésil arrêterait tout pour le football, qu'on ne vivait que pour ça", a dit à l'AFP, Bruno Pastan, un petit entrepreneur de 24 ans qui arborait en guise de cape un drapeau de ce pays et qui s'exprimait du toit du Congrès national (parlement) de Brasilia envahi lundi soir par les manifestants. Les manifestations ont débuté à Sao Paulo (sud), contre l'augmentation des prix dans les transports publics. A l'aide des réseaux sociaux, dans un pays qui compte pas moins de 90 millions d'internautes, soit la moitié de la population totale, les manifestations se sont étendues à d'autres villes et ont adopté d'autres slogans. Avec en tête de liste la dénonciation des dépenses publiques colossales engagées pour la Coupe des Confédérations et le Mondial-2014, évaluées à plus de 15 milliards de dollars (plus de 11 milliards d'euros), et que les protestataires réclament pour la santé et l'éducation. "Si ton fils tombe malade, emmène-le au stade!", lançait une manifestante, dans une allusion à la situation précaire des hôpitaux et aux énormes sommes englouties dans la construction des stades. Le mouvement brésilien semble proche de celui qui agite la Turquie ou l'Egypte. "Il y a un profond changement social en toile de fond, marqué par l'ascension d'une nouvelle classe sociale", analyse l'économiste André Perfeito, de l'entreprise de consultants Gradual Investimentos. Ces dix dernières années, souligne-t-il, le Brésil a vu quelque 40 millions de ses citoyens accéder à la classe moyenne, qui représente désormais plus de la moitié de la population, ainsi qu'une explosion de la consommation, induite par l'usage du crédit, et une augmentation notable de la scolarisation. Mais depuis deux ans et l'arrivée au pouvoir de la présidente Dilma Rousseff, qui a succédé à Lula, la croissance économique est en net repli (2,7% en 2011, 0,9% en 2012), et les prix sont en hausse, 6,5% en mai sur les douze derniers mois. Ce qui se répercute directement sur le porte-monnaie. "Où est la guérillera? ", ont demandé devant le Congrès lundi de nombreux manifestants, à l'adresse de la présidente de la République qui avait par le passé lutté contre la dictature, mais dont le gouvernement a perdu huit points de popularité en raison de l'impact de l'inflation, selon l'institut de sondages Datafolha. Le Brésil a agi pendant des années pour le pouvoir d'achat, mais n'a pas réglé certains problèmes élémentaires. "De grandes parties de la population, principalement urbaine, sont mécontentes de l'état pitoyable des transports collectifs, du système de santé désastreux et de la grande violence, une situation compensée pendant des années par une amélioration des salaires et de l'emploi" qui atteint ses limites, affirme à l'AFP Ricardo Antunes, sociologue à l'Université de Campinas. La Coupe a servi de vecteur à l'expression de cette indignation, "avec ces stades monumentaux qui ont coûté des sommes faramineuses", précise-t-il. Après des années de scandales politico-financiers, les manifestants dénoncent la corruption et sont descendus dans la rue sans signes d'appartenance aux partis et aux syndicats, qu'ils insultent d'ailleurs copieusement. "L'insatisfaction vise désormais tous les grands partis qui ne résolvent pas les problèmes", explique Virgilio Caixeta, professeur d'histoire à l'Universitré de Brasilia. Mme Rousseff a déclaré mardi qu'il fallait écouter la voix "du changement" exprimée dans la rue, et que son gouvernement le ferait. Après des années de progrès sociaux et économiques, le Brésil a vu "surgir des citoyens qui réclament plus et ont droit à plus", a-t-elle affirmé. La présidente a aussi souligné qu'au-delà de services publics de qualité, les Brésiliens voulaient la fin de la corruption. "Ce message émanant de la rue est un rejet de la corruption et de l'usage indu de l'argent public", a-t-elle jugé. ym/ybl/bds

(AFP)

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