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CensureC'est quoi le souci avec les seins?

La chaîne de télé américaine «Fox News» est sous le feu des critiques suite au floutage de poitrines nues sur un Picasso. Une pudibonderie qui fait régulièrement rage.

par
Raphaël Pomey

Du cubisme au porno, il y a plus qu’un pas. Un véritable Grand Canyon. Cette semaine, cela n’a pas empêché la chaîne d’information Fox 5 New York de traiter l’œuvre de Picasso «Les femmes d’Alger (version O)» avec la même frilosité qu’un film de Rocco Siffredi.

La «faute» de la toile? Celle-ci, datant de 1955, comporte plusieurs poitrines dénudées. Horreur! Cet affront au puritanisme a visiblement beaucoup choqué la chaîne de télé, qui couvrait la vente de la toile au prix record de 167,6 millions de francs. Du coup, les seins de ces dames d’Alger se sont vus recouverts d’une zone de flou durant le reportage. «Même la télé du Vatican ne serait pas allée aussi loin», déplore Pierre Keller, ancien directeur de l’École cantonale d’art de Lausanne.

Cet accès de pudibonderie lui semble d’autant plus absurde que les musées d’art sont remplis de seins et de sexes: «Il est vrai que de nombreuses statues grecques ont perdu leur zizi», rigole le Vaudois. Plus sérieusement, il voit dans cette affaire, qui affole Twitter, la marque d’une censure qui prend de plus en plus de place dans le monde de l’art, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique.

D’un côté ou de l’autre de l’Atlantique? Ce n’est pas la vision de la bouillante députée genevoise Salika Wenger. Celle-ci s’insurge contre une vision du monde typiquement américaine où les femmes seraient «soit des mères, soit des prostituées». «C’est une résurgence du protestantisme des premiers habitants de ce pays.» Et d’enfoncer le clou: «Cette négation du corps est la preuve qu’il manque deux ou trois cents ans de civilisation à l’Amérique.»

Le genre d’affirmations face auxquelles le politologue américano-suisse Daniel Warner met en garde. «Oui, cette affaire est ridicule, mais elle est le fait d’une minorité. Simplement, celle-ci jouit d’une certaine influence, notamment chez Fox.» Il pointe du doigt les éléments les plus conservateurs du parti républicain, en particulier ceux issus des Eglises fondamentalistes.

Pour lui, cette nouvelle affaire de seins n’a pas grand rapport avec le scandale du téton de Janet Jackson, dévoilé à la mi-temps du Super Bowl de 2004: «C’était lors d’un show familial. Tout le monde s’était offusqué!»

Les Etats-Unis imposent une sensibilité qui n’est pas la nôtre L’américanisation du monde ne passe pas que par la malbouffe, Kim Kardashian, et le cinéma hollywoodien. Elle est aussi à l’œuvre au niveau des sensibilités, par exemple face à la nudité. La place hégémonique des sociétés américaines dans la culture et les médias y contribue grandement. Elle leur permet d’imposer au monde entier un système de valeurs taillé pour un public vivant aux Etats-Unis. Les seins sont au cœur de toutes les attentions. Pour peu qu’on y décèle l’ombre d’un téton, Facebook censure. Quel est le problème? Le réseau social est un site grand public, et exhiber sa poitrine à tout va n’est pas un droit humain. C’est vrai, mais traquer des photos d’allaitement sur des profils privés n’est pas défendable. Et ce principe de nudité zéro imposé au monde dépasse largement les photos personnelles. Cette semaine, la chaîne Fox News a cru bon de flouter un tableau de Picasso, sur lequel on pouvait voir trois paires de tétons cubistes. Absurde.

Ce souci de ne choquer personne se confond souvent avec le ménagement de la frange la plus conservatrice, lorsqu’il ne tourne pas carrément à la dérive puritaine. Si le problème restait cantonné aux Etats-Unis, on ne trouverait rien à y redire. «A Rome, fais comme les Romains» dit l’adage. Le problème, c’est que Facebook & Co imposent leur morale «made in USA» au-delà des frontières traditionnelles. Et que les nouveaux Romains ont un peu tendance à se croire partout chez eux.

La culture européenne dans laquelle s’inscrit aussi la Suisse est la culture du corps. Fondée sur l’héritage gréco-latin, redécouvert à la Renaissance. On évitera soigneusement de tomber dans l’antiaméricanisme primaire. Mais questionner le modèle au nom de notre identité et de notre culture n’est pas seulement légitime, c’est un devoir.

Le «Nipplegate» Ce mega-scandale a éclaté en 2004 avec l’apparition de la poitrine de Janet Jackson lors de la mi-temps de Super Bowl.

Raideur virtuelle Sur Facebook, les images de poitrine sont impitoyablement bannies, sauf rares exceptions.

Les Etats-Unis imposent une sensibilité qui n’est pas la nôtre

L’américanisation du monde ne passe pas que par la malbouffe, Kim Kardashian, et le cinéma hollywoodien. Elle est aussi à l’œuvre au niveau des sensibilités, par exemple face à la nudité. La place hégémonique des sociétés américaines dans la culture et les médias y contribue grandement. Elle leur permet d’imposer au monde entier un système de valeurs taillé pour un public vivant aux Etats-Unis.

Les seins sont au cœur de toutes les attentions. Pour peu qu’on y décèle l’ombre d’un téton, Facebook censure. Quel est le problème? Le réseau social est un site grand public, et exhiber sa poitrine à tout va n’est pas un droit humain. C’est vrai, mais traquer des photos d’allaitement sur des profils privés n’est pas défendable. Et ce principe de nudité zéro imposé au monde dépasse largement les photos personnelles. Cette semaine, la chaîne Fox News a cru bon de flouter un tableau de Picasso, sur lequel on pouvait voir trois paires de tétons cubistes. Absurde.

Ce souci de ne choquer personne se confond souvent avec le ménagement de la frange la plus conservatrice, lorsqu’il ne tourne pas carrément à la dérive puritaine. Si le problème restait cantonné aux Etats-Unis, on ne trouverait rien à y redire. «A Rome, fais comme les Romains» dit l’adage. Le problème, c’est que Facebook & Co imposent leur morale «made in USA» au-delà des frontières traditionnelles. Et que les nouveaux Romains ont un peu tendance à se croire partout chez eux.

La culture européenne dans laquelle s’inscrit aussi la Suisse est la culture du corps. Fondée sur l’héritage gréco-latin, redécouvert à la Renaissance. On évitera soigneusement de tomber dans l’antiaméricanisme primaire. Mais questionner le modèle au nom de notre identité et de notre culture n’est pas seulement légitime, c’est un devoir.

Simon Koch, Rédacteur en chef adjoint

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