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Pandémie«Captain Covid», le nouveau superhéros des tournages hollywoodiens

Comment les plateaux de cinéma ont-ils évolué à l’ère de la Covid-19? On fait le point avec Didier Allouch, correspondant cinéma à Los Angeles pour Canal+.

par
Christophe Pinol
Quelles conséquences la crise sanitaire va-t-elle avoir sur l’industrie hollywoodienne?

Quelles conséquences la crise sanitaire va-t-elle avoir sur l’industrie hollywoodienne?

AFP

La nouvelle avait fait le buzz il y a quelques semaines: le tabloïd britannique «The Sun» avait posté sur son site un enregistrement où l’on entendait Tom Cruise piquer une gueulante contre deux techniciens ne respectant pas les règles de distanciation sociale sur le plateau de «Mission: Impossible 7». «Si je vous revois faire ça, putain, vous dégagez, leur hurlait-il dessus! Je suis au téléphone avec chacun des putains de studios et ils ont les yeux braqués sur nous pour savoir si on peut continuer à faire des films. Nous créons des milliers d’emplois, bandes de cons, et je ne veux plus jamais revoir ça, jamais! Suis-je assez clair? Arrêtez avec vos excuses. Pensez aux gens qui perdent leur putain de maison quand notre industrie s’arrête. Ce n’est pas vous qui allez leur mettre la nourriture sur la table, non? C’est avec ça que je dois réussir à dormir tous les soirs. Alors je suis désolé, mais vous allez maintenant faire ce que je demande. Sinon, vous êtes virés!»

Outre la violence des propos, la bande sonore résume bien la gravité de la situation: comment continuer à faire vivre cette industrie du 7e art dans un pays ravagé par le Covid-19, à l’heure où les studios licencient en masse?

Des conditions de sécurité drastiques

À Los Angeles, les tournages sont d’ailleurs à nouveau au point mort. Après l’habituelle pause annuelle pour les fêtes de fin d’année, tout le monde a été convié à prolonger ses vacances jusqu’au 15 janvier. «C’est du moins la date annoncée, précise Didier Allouch, correspondant de Canal+ à Los Angeles, mais personne ne croit que le travail pourra reprendre à ce moment-là. Début février, peut-être… Voire plus tard. Pour les productions télé, l’arrêt est total. Pour le cinéma, c’est plus flou. Les studios ne démarrent plus aucun gros film mais tentent, tant bien que mal, de finir ceux qui sont en route». Les prises de vues du nouveau «Batman» ou de «Jurassic World: Dominion» ont ainsi pu être achevées juste avant ce deuxième confinement, mais il se murmure que celles de «Mission: Impossible 7» se poursuivent en douce à Londres, malgré une ville elle aussi bouclée. Et d’autres s’exilent en Bulgarie, ou en République dominicaine, pour mettre en boîte leurs dernières séquences. Le tout, sous couvert de conditions de sécurité drastiques. Objectif? Pouvoir ensuite entamer la postproduction, beaucoup plus gérable en matière de distanciation sociale.

Pour leurs plus grosses productions, les majors ont ainsi développé des tournages divisés en 3 zones distinctes, chacune avec leurs propres conditions de sécurité, généralement simplement appelées A, B et C. Le matin, après s’être vus mesurer leur température par capteur thermique, et avoir répondu à un questionnaire basique («Vous sentez-vous malade?» «Avez-vous été en contact avec une personne ayant contracté le virus?»…), les centaines d’employés se retrouvent dispatchés dans leur zone avec leur badge affilié. La A est la plus stricte, car dévolue au réalisateur, au directeur de la photo, aux acteurs, et est censée permettre à ces derniers d’évoluer au moins 15 minutes d’affilée sans masque. La deuxième zone comprend en général les départements maquillage, décor et costume, et la dernière le reste de l’équipe. Une personne avec un badge A a ainsi accès aux zones B et C, quelqu’un de la zone B à la zone C, mais l’inverse n’est pas possible.

Les syndicats font la loi

«The Guardian» décrivait le mois passé un monde irréel, où les acteurs se reposent dans des bulles en plastique, où les maquilleuses évoluent dans des combinaisons de cosmonautes… «Je crois que c’est très exagéré, tempère Didier Allouch… Le directeur de la photo Jacques Jouffret, qui a travaillé durant le premier confinement sur «Songbird» (ndlr: dernière production Michael Bay), m’expliquait que des tests PCR sont bien sûr réalisés tous les matins et quand ils entrent sur le plateau, ils n’en sortent plus avant la fin de la journée, mais tout le monde bosse tout de même à peu près normalement, avec bien sûr masques et gants, mais sans plus».

Tout dépend visiblement en fait des productions. Si les protocoles de sécurité semblent dorénavant en tout cas bien rodés, après quelques ratés inévitables en début de pandémie, ce sont aujourd’hui les syndicats (ceux des acteurs, des réalisateurs…) qui dictent les règles: à quel rythme tester les gens sur le plateau, comment déterminer qui doit être mis en quarantaine lorsqu’une personne positive est identifiée, combien de temps cette dernière doit rester à l’écart… Et à quelques détails près, elles s’uniformisent de plus en plus.

«Captain Covid» à la rescousse

«Les plateaux ont surtout vu arriver un nouveau personnage, continue le journaliste français: le directeur de la sécurité du virus. Ici, on l’appelle «Captain Covid». Il est aujourd’hui la personne la plus puissante sur un tournage parce qu’il a le pouvoir de tout arrêter en 1 seconde. Il est indépendant du studio et si quelque chose ne va pas, il renvoie tout le monde à la maison pour deux ou trois jours. C’est un nouveau métier. Plein d’amis qui ont perdu leur boulot se sont lancés dans une formation de ce type. C’est très bien payé et il y a une forte demande». Leur boulot? Rappeler à l’ordre les gens qui ne positionnent pas correctement leur masque ou ne respectent pas les distances, vérifier la conformité des tests PCR sur le plateau… Car pour les personnes régulièrement en contact avec les acteurs, le café du matin s’accompagne dorénavant d’un coton-tige dans le nez. Et le capitaine en question a tout pouvoir: «Il y a quelques semaines, poursuit Didier Allouch, j’avais justement rendez-vous sur un tournage pour réaliser un reportage. J’avais mes gants, mon masque, évidemment fait mon test avec les justificatifs en poche, les lingettes… Mais le Captain Covid n’a pas voulu me laisser entrer parce que mon test n’avait pas été effectué dans leur propre laboratoire…»

Alors pour protéger au maximum tout ce beau monde, les studios n’hésitent pas à réquisitionner des centres de villégiature entiers. Parce qu’il y a bien entendu la sécurité à assurer pendant les heures de travail, mais également en dehors. Et moins les gens sont en contact avec le monde extérieur, plus facile est la gestion du virus. Pour «Jurassic World: Dominion», l’un des premiers blockbusters à avoir repris le chemin des plateaux en juillet dernier, tout le monde avait été bouclé pendant 4 mois à Londres. On parle ainsi de 36 000 tests Covid-19 effectués durant cette période, non seulement pour l’équipe du film mais aussi pour le personnel hôtelier. À plus de 100 dollars le test, l’addition grimpe déjà à près de 4 millions de dollars. Et lorsque le tournage se retrouve interrompu pour cause de contamination, comme c’est arrivé pendant deux semaines pour «The Batman» – son interprète principal, Robert Pattinson, ayant visiblement contracté le virus – il faut y ajouter 2 millions de dollars supplémentaires par jour. Quoi qu’il en soit, l’enveloppe coronavirus d’un film se monte aujourd’hui à 10 ou 15% de son budget total. «L’enjeu est effectivement monumental, confirme notre correspondant. En ce sens, Tom Cruise n’a pas tort. C’est du boulot pour plein de monde pendant longtemps et c’est vraiment stupide de remettre ça en cause juste pour regarder un match de foot sur un écran, comme le faisaient les deux techniciens à qui il a passé un savon. Avec la vague monstrueuse que connaît à nouveau L.A., on ne peut rien lâcher».

Quel avenir pour Hollywood?

Mais alors quelles conséquences tout cela va-t-il avoir sur l’industrie hollywoodienne? «On ne mesure encore pas l’ampleur de cette crise, conclut Didier Allouch. Les studios naviguent à vue… Je suis en train de réaliser un doc sur le sujet, j’interviewe plein de monde et personne n’a la moindre idée où on va. On ne sait pas comment les salles vont se remettre de la prédominance qu’a pris le streaming, on ne sait pas quel sera l’impact de la décision de la Warner de diffuser son catalogue 2021 en même temps en salles et sur HBO Max, on ne sait pas si les gens reviendront en salles à la réouverture… Une chose est sûre: il y aura des conséquences. Lesquelles? Il est encore trop tôt pour le dire…»

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