BD: Ce fric d'Afrique qui a inondé la France, en passant par la Suisse
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BDCe fric d'Afrique qui a inondé la France, en passant par la Suisse

Un livre décortique les scandales politico-financiers entre l'Etat français et ses anciennes colonies. Notre pays a eu son rôle à jouer.

par
Michel Pralong
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C'est grâce à l'affaire dite des biens mal acquis que la justice a pu agir et punir le fils du président de la Guinée équatoriale.

C'est grâce à l'affaire dite des biens mal acquis que la justice a pu agir et punir le fils du président de la Guinée équatoriale.

Solé-Harel/Glénat
Xavier Harel a adapté son enquête en BD. Un moyen efficace de toucher un plus large public et d'expliquer clairement un dossier complexe.

Xavier Harel a adapté son enquête en BD. Un moyen efficace de toucher un plus large public et d'expliquer clairement un dossier complexe.

Solé-Harel/Glénat
Les réseaux de l'argent passent souvent par la Suisse, notamment par l'UBS.

Les réseaux de l'argent passent souvent par la Suisse, notamment par l'UBS.

Solé-Harel/Glénat

Que des pays africains soient impliqués dans le financement de la vie politique française ne date pas de l'affaire de la campagne de Nicolas Sarkozy qui aurait été payée par la Libye de Kadhafi. L'Etat français entretient des relations troubles avec ses anciennes colonies françaises depuis leur indépendance en 1960. Mais l'ampleur de ces trafics d'influence n'a été appréhendée que ces dernières années, notamment grâce à deux affaires judiciaires, celle d'Elf et, plus récemment, celle des biens mal acquis.

En enquêtant sur cette dernière, qui a permis de poursuivre la famille au pouvoir en Guinée équatoriale pour des biens de luxe acquis en France au détriment de son peuple, le journaliste économique Xavier Harel nous décrit tous les rouages d'une mécanisme cynique qui dure depuis des décennies. Son enquête était déjà parue en BD, dans un format plus court, dans «La revue dessinée» en 2015. Glénat lui a proposé de la développer dans cet album, qui profite en outre du jugement rendu dans l'affaire des biens mal acquis fin octobre 2017.

L'économie s'explique bien en BD

«J'étais lecteur de BD, mais je n'avais jamais envisagé de publier une enquête sous cette forme, nous explique Xavier Harel. Lorsque «La revue dessinée» me l'a proposé, j'ai pu constater combien ce média était magique. On peut mettre en images des scènes comme Jacques Chirac ou Dominique de Villepin comptant des valises de billets dans leur bureau. A l'écrit, c'est moins fort. Et dans un documentaire filmé, il faudrait faire une reconstitution, c'est moins crédible».

Outre qu'une BD est également plus facile d'accès qu'un gros livre d'enquête et qu'elle peut donc toucher un plus large public, elle permet également l'utilisation d'outils didactiques très efficaces. «L'économie se prête particulièrement bien à des explications en dessins. On peut décortiquer son fonctionnement graphiquement, comme le cheminement de l'argent du pétrole en dessinant un pipeline.» Et les dessins de Julien Solé sont extrêmement clairs.

De bons rapports avec ses anciennes colonies

Cette BD est formidable. On comprend tout, c'est passionnant. Et totalement déprimant. En gros, pour assurer son approvisionnement énergétique, la France a gardé des relations très fortes avec ses anciennes colonies en Afrique qui en possèdent. Et la France a ceci de particulier que, contrairement à d'autres pays, la majorité de ses anciennes colonies ont acquis leur indépendance pacifiquement. Il était donc plus facile de garder de bonnes relations avec elles.

Des familles au pouvoir

Qui dit pétrole, dit argent. Et ceux qui ont pris le pouvoir dans ces anciens bastions de la France en ont largement profité. Pas question du coup de perdre ces privilèges. Elles ont donc tout fait pour rester aux commandes et elles y sont toujours: les Bongo depuis 1967 au Gabon. Les Nguema depuis 1979 en Guinée équatoriale ou encore Paul Biya au Cameroun depuis 1982. Et pour se maintenir ainsi, elles ont su s'assurer le soutien indéfectible de la France en l'arrosant de pétrodollars. Pas seulement le parti au pouvoir, mais toutes les formations, des communistes au FN, ont palpé. Mieux vaut avoir un maximum d'amis, on ne sait pas qui peut gouverner demain. Et l'argent n'a pas servi qu'à financer des programmes politiques ou des campagnes électorales: beaucoup se sont tout bonnement enrichis personnellement.

Ce système a été soigneusement mis en place par la compagnie pétrolière créée par l'Etat français, Elf. Un système de corruption et de trafic d'influence qui a éclaté au grand jour avec l'affaire Elf qui éclate en 1994. «Elle marque le début de l'émancipation des juges qui, jusqu'ici ne regardaient pas là où on leur disait de ne pas le faire», explique Xavier Harel.

Trafic d'influence

Ces pratiques, si elles diminuent de génération en génération et que Elf a été racheté par Total, n'ont pas cessé, comme l'a donc récemment encore montré l'affaire des biens mal acquis. Et si, peut-être, moins de valises pleines de billets circulent, il y a d'autres façons plus déguisées de conserver de bons rapports. La BD cite par exemple les concerts donnés en 2015 en Afrique du Sud par l'orchestre créé par la femme de Manuel Valls, alors premier ministre socialiste. Une tournée parrainée par la Fondation Brazzaville, présidée par un riche homme d'affaires Jean-Yves Ollivier. Qui n'est autre que l'homme de confiance du président du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso. Un mois plus tard, Jean-Yves Ollivier recevait la légion d'honneur des mains de... Manuel Valls.

Riche Afrique

On ne va pas vous raconter toute la BD, mais ce qui est sidérant, c'est de se rendre compte que ces pays d'Afrique sont richissimes. Dans les années 1980, le Gabon était le plus grand importateur de champagne par habitant au monde: une bouteille pour trois habitants. Evidemment, elles ont surtout été bues par la famille présidentielle. En fait, l'Afrique n'est pas sous perfusion, elle prête plus d'argent qu'on ne lui en prête. Sauf que cela se fait surtout en fuite de capitaux: 550 milliards de dollars qui sont partis dans des paradis fiscaux depuis 10 ans.

Merci la Suisse

Et donc, en Suisse. Comme d'habitude, on s'attendait à voir notre pays concerné, et pas pour les bonnes raisons. Ces fonds transitent dans nos banques, dont l'UBS souvent citée. Les cinq sociétés à qui appartenaient un luxueux immeuble parisien (en fait au fils du président de Guinée équatoriale) étaient toutes domiciliées en Suisse, comme le racontait à l'époque «Le Temps». On dit sans cesse que les choses bougent, que ces pratiques sont en train de disparaître, mais dans le scandale 1MDB en Malaisie, on retrouve encore des banques suisses, sans compter les procès pour évasion fiscale aux Etats-Unis ou en France.

Tout cet argent soustrait ne bénéficie évidemment pas à des populations africaines, dont bon nombre de partis européens ont beau jeu dès lors de fustiger l'immigration massive vers un prétendu Eldorado européen. Si les Africains étaient moins pauvres chez eux, ils ne viendraient pas et cette enquête montre que financer l'aide au développement (que veulent diminuer ces mêmes partis) est sans doute moins efficace que si l'on empêchait ces dictateurs démocratiquement élus de rester au pouvoir.

Prochaine BD sur la Suisse

Xavier Harel a aimé réaliser cette enquête en BD et c'est donc en BD qu'il adaptera l'année prochaine l'un de ses documentaires de 2016: «La Suisse, coffre-fort de Hitler». Un sujet que le rapport Bergier avait permis de bien défricher à l'époque chez nous, mais moins connu chez nos voisins.

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