Football: Cela s'est passé un 12 avril: Delémont élimine le grand Xamax
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FootballCela s'est passé un 12 avril: Delémont élimine le grand Xamax

En ce lundi de Pâques 1982, l'équipe jurassienne de première ligue avait créé la sensation face à la troupe de Gilbert Gress, qui sortait des quarts de finale de Coupe de l'UEFA.

par
Renaud Tschoumy
Héros du jour, le buteur Jean-René Moritz est porté en triomphe par les supporters delémontains sur la pelouse de la Maladière.

Héros du jour, le buteur Jean-René Moritz est porté en triomphe par les supporters delémontains sur la pelouse de la Maladière.

Bist/Le Démocrate

En ce lundi de Pâques 12 avril 1982, j'avais 18 ans. Jurassien de naissance «exilé» à Neuchâtel quatre ans plus tôt, j'étais fan de foot - donc de Xamax. Ce jour-là, je n'étais pourtant pas allé assister au quart de finale de Coupe de Suisse Xamax (LNA) - Delémont (1re ligue), à l'ancienne Maladière.

Les motifs? D'abord, ça n'allait être qu'une formalité pour les «rouge et noir», qui sortaient d'une formidable campagne européenne: ils venaient en effet de se faire éliminer d'un souffle par le SV Hambourg, au stade des quarts de finale de la Coupe de l'UEFA (défaite 2-3 à Hambourg après avoir mené 2-1, match nul 0-0 à Neuchâtel avec une reprise sur le poteau de Don Givens en fin de match - aaaargh, j'enrage encore!).

Et puis, et puis... mon cœur m'avait fait prendre le chemin de Winterthour. Non pas au vénérable stade de foot de la Schützenwiese, mais à l'Eulachhalle, où se produisait Iron Maiden, groupe de heavy metal dont j'étais - et suis toujours - un fan absolu. C'était la première tournée du nouveau chanteur Bruce Dickinson, je ne pouvais pas rater cette étape suisse du «Beast on the Road World Tour».

Iron Maiden sur scène plutôt que Xamax - Delémont, en ce lundi de Pâques 12 avril 1982. Image: DR.

Iron Maiden sur scène plutôt que Xamax - Delémont, en ce lundi de Pâques 12 avril 1982. Image: DR.

Mais avant le show, je devais quand même m'assurer de quelque chose, en l'occurrence de la qualification de Xamax. À cette époque, il n'y avait pas de portables, pas d'Internet, rien... à part les cabines téléphoniques. Il fallait alors composer le 164 après avoir mis une piécette, et on tombait sur un disque qui nous égrenait les résultats sportifs en continu. On était en Suisse alémanique, donc quand j'ai entendu la voix féminine annoncer «Xamax Neuenburg - Delsberg, null zu eins», j'ai cru avoir mal compris. J'ai donc recomposé le 164. «Xamax Neuenburg - Delsberg, null zu eins...»

C'était donc vrai! Delémont, le club de mon enfance, au sein duquel j'avais accompli mes premières saisons de junior, était venu éliminer mon nouveau club de cœur! 1-0! À la Maladière, là où le Sparta Prague, Malmö, le Sporting Lisbonne et le SV Hambourg n'avaient pas réussi à marquer le moindre but durant la première épopée européenne des «rouge et noir».

C'était le grand Xamax de Gilbert Gress. Avec Karl Engel dans les buts, Serge Trinchero en patron de la défense, le jeune Philippe Perret et Didi Andrey au milieu du terrain, Robert Lüthi (qui ne jouait pas ce jour-là), Walter Pellegrini et l'Irlandais Daniel «Don» Givens en pointe.

Les Sports-Réunis Delémont du capitaine Philippe Rossinelli, latéral droit de son état, étaient venus se qualifier sur la pelouse de ce Xamax-là. Grâce au but d'un certain Jean-René Moritz, qui avait coupé la trajectoire d'un centre de Rossinelli devant le stoppeur Stéphane Forestier, pour battre Engel d'un tir croisé à ras de terre pris des seize mètres. On jouait la 81e minute du match, l'exploit était en marche.

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«Il ne se passe pas quinze jours sans qu'on ne m'en parle»

Jean-René Moritz, buteur

Jean-René Moritz est devenu le héros de tout un canton ce jour-là. Il a aujourd'hui 63 ans, il est toujours propriétaire d'un magasin de cycles et motos à Delémont... et toujours aussi sollicité «C'est incroyable, il ne se passe pas quinze jours sans qu'un de mes clients ne me parle de ce but, explique-t-il. Pourtant, cela fait 38 ans, il devrait y avoir prescription! Des fois, quand des personnes plutôt âgées viennent au magasin avec leurs petits-enfants, ils leur disent: «Tu sais qui c'est, ce Monsieur? C'est celui qui a éliminé Xamax!» Ça me met presque mal à l'aise parfois.»

Comme le buteur le dit lui-même dans un reportage de la RTS datant de mai 2016 (voir-ci-dessous), «on va m'en parler jusqu'à ma mort».

Moritz se souvient parfaitement de ce but: «J'ai un peu mis un vent à Forestier, rigole-t-il. J'ai coupé le centre de Philippe devant lui et j'ai tiré sans me poser de questions. On peut essayer ce geste 50 fois et le rater chaque fois. Là, j'ai réussi le parfait enchaînement contrôle-tir. Et j'ai placé le ballon exactement là où il le fallait pour qu'Engel ne puisse pas le sortir.»

Philippe Rossinelli, aujourd'hui 66 ans et actuel entraîneur de Delémont (leader du groupe 2 de 1re ligue Classic avant l'interruption des compétitions), se souvient aussi parfaitement de cette action de jeu: «Sur le moment, je n'avais pas dans l'idée de déborder. À l'époque, la Maladière n'était pas complètement fermée. J'avais gagné un duel du côté lac et mon idée première était de dégager hors du terrain pour gagner du temps. Mais j'ai un peu trop poussé mon ballon, et j'ai vu qu'un boulevard s'offrait à moi. J'ai alors continué et j'ai mis la balle au centre. Jean-René a fait le reste.»

Déplacement dans les voitures privées

Avec le recul, Rossinelli ne sait toujours pas comment cet exploit a été possible. «Je me souviens qu'à la veille du match, on était allés faire un pic-nic d'équipe, avec nos familles, au-dessus de Vicques, se souvient-il. On était fiers d'affronter Xamax, mais déçus de ne pas jouer à la maison. Et le lundi de Pâques, on s'était déplacés à Neuchâtel à bord de nos voitures privées.» Autres temps, autres mœurs...

Avant le match, dans les couloirs de la Maladière, le capitaine Rossinelli et son entraîneur-joueur Rüdi Schribertschnig avaient un peu papoté avec les deux Gilbert de Neuchâtel, l'entraîneur Gress et le président Facchinetti. «On avait les finales d'ascension en LNB qui se profilaient, et on leur avait demandé de ne pas trop appuyer sur le champignon dès le moment où il y aurait 4 ou 5 à zéro, se remémore Rossinelli. On ne voulait pas en prendre dix ou douze et avoir le moral sapé. Gress nous avait répondus: «Rassurez-vous, à la mi-temps, je sors Givens!» Et un autre joueur dont je ne me souviens plus du nom.»

Gress: «Et maintenant, je fais quoi?»

Mais à la mi-temps, il y avait toujours 0-0. Gress avait apostrophé Rossinelli: «Et maintenant, je fais quoi?» Il n'a pas sorti Givens... et Xamax a été incapable de trouver la faille après le thé. «Il y a des jours comme ça, où tout te réussit, poursuit Rossinelli. J'ai dû sauver trois fois sur la ligne et les autres défenseurs chacun deux fois (sic!). Xamax aurait pu jouer cinq heures qu'il n'aurait pas marqué. Il aurait touché vingt fois le poteau, mais il n'aurait pas marqué.»

Les Delémontains ont vraiment cru à l'exploit dès le moment où Jean-René Moritz a inscrit ce fameux but de la 81e minute. «Avant cela, on pensait surtout arriver aux prolongations, puis éventuellement aux tirs au but, poursuit Rossinelli. Mais subitement, on a marqué. Après, il a fallu tenir, tenir et tenir encore. C'était chaud, ça venait de partout.»

Mais Xamax, le grand Xamax de l'époque, n'a pas réussi à égaliser. Ses joueurs sont sortis de la pelouse sous les sifflets de leurs supporters. Ils venaient d'être éliminés par des joueurs de première ligue, alors que la demi-finale leur était promise.

Les SR Delémont posent devant le Totomat de l'ancienne Maladière après leur exploit. On reconnaît le buteur Jean-René Moritz (en haut, 4e depuis la g.) et le passeur Philippe Rossinelli, avec son brassard de capitaine (en bas, 4e depuis la dr.). Image: www.srd.ch.

Les SR Delémont posent devant le Totomat de l'ancienne Maladière après leur exploit. On reconnaît le buteur Jean-René Moritz (en haut, 4e depuis la g.) et le passeur Philippe Rossinelli, avec son brassard de capitaine (en bas, 4e depuis la dr.). Image: www.srd.ch.

Après cet exploit, les Delémontains n'ont une nouvelle fois pas été gâtés par le tirage au sort, puisqu'ils ont dû se déplacer à Bâle. Et cette fois, ils n'ont pas créé l'exploit (défaite 3-0). Celui qu'ils ont réalisé à Neuchâtel le lundi de Pâques 12 avril 1982 n'en est devenu que plus beau!

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