Hockey sur glace: Cela s'est passé un 21 mars: les tsars débarquent à Gottéron
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Hockey sur glaceCela s'est passé un 21 mars: les tsars débarquent à Gottéron

Il y a pile 30 ans, la Suisse apprenait l’engagement par FR Gottéron de Slava Bykov et Andrei Khomutov.

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Sport-Center
Andrei Khomutov, Jean Martinet et Slava Bykov (de g. à dr.).

Andrei Khomutov, Jean Martinet et Slava Bykov (de g. à dr.).

Keystone

Depuis que Slava Bykov et Andrei Khomutov ont débarqué en Suisse, ils ont eu l'occasion à de nombreuses reprises de raconter leur arrivée. C'est pourquoi le choix a été fait de ne pas leur donner la parole. De laisser les gens de l'époque narrer le moment où ces joueurs mythiques ont revêtu pour la première fois le le chandail fribourgeois.

Bien sûr, ce texte va manquer d’un interlocuteur majeur: Jean Martinet. L’homme par qui cette folle aventure a pu être possible. Décédé en 2016, le regretté président de FR Gottéron était à l’origine de la venue de Slava Bykov et Andrei Khomutov sur les bords de la Sarine. Il avait appelé ça l’opération «Yaka». «Yaka» enrôler les deux meilleurs joueurs du monde hors-NHL. Impossible? Pas pour lui. «Il était fou, se souvient Patricia Morand, journaliste à «La Liberté» depuis 1988. Mais fou dans le bon sens du terme. Pour lui, rien n'était impossible.»

Andrei Khomutov et Slava Bykov sous le maillot de l'URSS.

Andrei Khomutov et Slava Bykov sous le maillot de l'URSS.

Et effectivement, l'opération «Yaka» a abouti (lire plus loin les dessous de l'opération). Si bien que le 21 mars 1990, les journaux romands relayaient la grande nouvelle: FR Gottéron a engagé pour deux saisons Slava Bykov et Andrei Khomutov. Ou plutôt Andrei Bykov et Slava Khomutov comme mentionné à l’époque dans le quotidien «La Liberté». Une anecdote qui fait forcément sourire Patricia Morand avec le recul: «A l'époque, on n'avait pas les mêmes bases de données qu'aujourd'hui.»

Là où la journaliste avait tapé dans le mille, par contre, c'était sur la portée historique de cette journée. Jugez plutôt.

Car oui, ce jour-là, FR Gottéron est entré dans une autre dimension. «Partout où FR Gottéron jouait, les gens venaient pour les applaudir, rappelle Paul-André Cadieux, entraîneur de l'époque. C'était comme aller à la foire. L'équipe était devenue une attraction grâce à l'arrivée de ces deux joueurs exceptionnels.»

Et le journal local l'avait bien compris... enfin pas tout à fait. «Le chef de l'époque, Georges Blanc, a eu une phrase qui m'a marquée au moment de la retraite des Slava et Andrei, se rappelle Patricia Morand. Selon lui, on en avait fait beaucoup... Mais largement pas assez. Et en un sens je suis d'accord. Mais nous n'avions pas les mêmes moyens qu'aujourd'hui.»

Pourtant, «La Lib» avait décidé de sortir de sa routine. A événement exceptionnel, couverture exceptionnelle. «Habituellement nous ne suivions pas les matches amicaux, poursuit la journaliste qui travaille toujours dans le quotidien fribourgeois. Mais pour l'occasion, nous avions décidé de le faire. Je devais livrer un texte correspondant à l'affluence. S'il y avait 500 spectateurs, j'avais droit à 500 signes. Lors du premier match, il avait 3500 ou 4000 spectateurs. Je me suis donc retrouvée à écrire de longs résumés de matches amicaux. L'attente était immense.»

«On commençait à 2-0»

Cet été 1990, un autre joueur débarquait à Saint-Léonard sans le même tintamarre médiatique: Thierry Moret. Le Martignerain est arrivé sur les conseils d’un autre Valaisan: Raymond Wyssen. «C’est lui qui m’a convaincu, s’est-il souvenu. Il m’a dit que Bykov et Khomutov allaient aussi venir à Fribourg. La nouvelle n'était pas encore sortie, mais elle était dans l'air. A l'époque, je m’intéressais déjà beaucoup au hockey russe, et honnêtement, je n’y croyais pas. Tant qu’on ne les avait pas vus au premier entraînement, on se disait qu’ils ne viendraient jamais.»

Slava Bykov.

Slava Bykov.

Mais ils sont bel et bien venus. «Et les débuts ont été compliqués, détaille Thierry Moret, aujourd’hui 52 ans et qui joue toujours au HC Verbier. Nous avions perdu en amical contre des équipes de Ligue B. Nous nous étions même inclinés lors des premiers matches de championnat.» Et puis la machine s’est mise en route. «C’était incroyable de les voir évoluer. C’est comme si nous commencions tous les matches à 2-0. Nous savions qu’ils nous mettraient au minimum deux buts chaque soir.»

Fredy Bobillier va plus loin: «On menait 3-0, rigole-t-il. Parce que Mario Brodmann ou Pascal Schaller en marquaient forcément un ou deux.» Le défenseur, qui avait rejoint Saint-Léonard à Noël en provenance de Zoug, se souvient de cette époque si spéciale. «Au début, ils ne jouaient pas dans la même ligne, détaille-t-il. Si ma mémoire est bonne, nous les avions affrontés avec Zoug et ils n’étaient pas aussi dominants. Puis ils ont été alignés ensemble. Et cela a tout changé.»

Une fromagerie à la cave

«Bob» a encore en tête une anecdote révélatrice de la domination des deux Russes à Fribourg. «A la fin du match, le meilleur joueur recevait une meule, évoque-t-il. Il y avait plus de fromage dans leur cave que dans celles de Moléson (rires). Et c’était logique, puisqu’ils étaient tout le temps les meilleurs. Soir après soir.» Avec respectivement 84 et 82 points en 36 matches, Slava Bykov et Andrei Khomutov avaient en effet martyrisé les défenses lors d’une saison 1990-1991 qui les avaient vus terminer premier et deuxième compteurs de la ligue.

Culturellement, les deux hommes semblaient ne pas avoir souffert du changement de vie. «Leur femme, par contre, ont découvert un autre monde dans les supermarchés, rigole Fredy Bobillier. C’était comme un nouveau monde.» Sur la glace, Bykov et Khomutov étaient à l’aise… à un détail près. «Nous avons dû leur apprendre à célébrer, pouffe-t-il. Il fallait leur expliquer que ce n’était pas normal de marquer. Surtout quand tu jouais dans le Fribourg de l’époque (rires). Ils étaient très robotiques. Dans un premier temps, ils ont levé les bras… On leur a expliqué qu’ensuite il fallait sourire aussi (rires)

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Tino Catti, le déclic

L'annonce faite par Jean Martinet au sommet du Moléson a été entourée de scepticisme, notamment de la part des médias alémaniques, qui parlaient du transfert de deux fantômes qui ne viendraient jamais à Fribourg. Un homme a activement participé à leur venue: Tino Catti. L'ancien directeur sportif du HC Olten avait une tâche bien particulière à l'époque.«La Fédération m'avait mandaté pour m'occuper des sélections étrangères lorsqu'elles évoluaient en Suisse, se souvient-il. J'avais donc des rapports privilégiés avec les Américains, les Canadiens... et donc les Russes. Un soir à Berlin, lorsque l'URSS jouait l'Europa Cup, j'avais obtenu de la part d'Andrei Khomutov et Slava Bykov leur accord pour jouer en Suisse si je leur trouvais un club. C'était 2h du matin dans la chambre d'un des deux. Je ne me souviens plus très bien duquel.»

Facile de trouver une formation désireuse de s'attacher ces deux joueurs? Pas vraiment. «Durant ma carrière, j'avais joué à Olten, Bâle et Zurich. C'est pourquoi j'ai commencé à parler à Simon Schenk, qui était en poste à Olten, poursuit Tino Catti. Il avait refusé car il avait un contrat valable avec Mike McEwen, un défenseur canadien. Je lui avais dit qu'il n'avait qu'à lui trouver un club ailleurs. Ce n'était pas le problème. Il n'avait pas voulu. Je m'étais donc tourné vers Zurich. On m'avait dit que le club n'était même pas certain de rester en LNA et qu'ils n'avaient pas le temps de penser à ça... Je ne savais pas quoi faire. Je proposais de tels joueurs à des clubs qui n'en voulaient pas.»

Et puis il y eu ce coup de fil mémorable avec Fribourg. Le Soleurois s'en souvient comme si c'était hier. «J'ai eu le responsable technique au téléphone, détaille Tino Catti. Je lui ai dit que si Gottéron avait besoin de deux étrangers, je pouvais leur arranger le coup avec Andrei Khomutov et Slava Bykov. Il n'avait rien dit. J'entendais juste souffler très fort. Puis il m'avait dit: 'Attendez'. Et il avait bouclé.» Le téléphone avait sonné un quart d'heure plus tard et un rendez-vous avait été fixé pour le jour-même avec Jean Martinet et «le chef d'une assurance, je ne me souviens hélas plus de son nom», dixit Tino Catti.

En quatorze jours

«Le président Martinet ne les connaissait pas et m'a demandé s'ils étaient forts. Nous avons appelé Slava Fetisov qui était aux Etats-Unis à ce moment-là. Cela l'avait convaincu et deux jours plus tard, nous étions à Moscou pour parler avec Viktor Tikhonov, qui était l'entraîneur du CSKA Moscou.» Parmi les demandes du mythique entraîneur, il y a eu la fameuse histoire du bus. «Il avait vu que Saint-Pétersbourg avait un nouveau bus d'équipe et en voulait également un dans le cadre de la transaction. Le soir-même, Jean Martinet, qui n'était pas du genre à attendre dans le vide, a fait venir un bus de République tchèque, si ma mémoire et bonne.»

Fonceur, Jean Martinet était contraint de l'être encore plus que de raison. «Bykov et Khomutov avaient été repêchés par les Nordiques de Québec. A une date précise, ils auraient quitté la Russie pour la NHL. Il fallait donc agir vite et bien.» Le lendemain de la première réunion, tout ce petit monde s'est retrouvé à la patinoire pour assister à une rencontre du CSKA Moscou. Viktor Tikhonov a accueilli ses hôtes avec le sourire... et en allemand. «Quand ça l'arrangeait, il parlait très bien allemand, rigole Tino Catti. Tout a été réglé en moins de 14 jours pour que la date limite ne soit pas atteinte.»

S'en est suivi une conférence de presse mythique au sommet du Moléson. «Jean Martinet a fait son show, rigole notre interlocuteur. Je n'ai qu'un seul regret. Que ces deux incroyables joueurs n'aient jamais pu gagner le moindre titre de champion de Suisse. Je me dis toujours que ce n'est pas normal. Que cette équipe avait tout pour triompher.»

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Cadieux: «Ils étaient des leaders par l'exemple»

Paul-André Cadieux (accroupi, à dr.) a coaché une paire hors-normes.

Paul-André Cadieux (accroupi, à dr.) a coaché une paire hors-normes.

«Leur signature à Fribourg était une sacrée histoire. Mon premier souvenir remonte à un coup de fil de Jean Martinet. Il hésitait à lancer son opération «Yaka» pour aller les chercher en Russie. Il m'a demandé ce que j'en pensais. Forcément je savais à quel point ils étaient forts. Mais pourquoi ils choisiraient Fribourg plutôt que les Nordiques de Québec? Je ne voyais pas de raison. Mais finalement ils ont débarqué. Au début, il y a eu de vraies questions par rapport à ces deux joueurs qui ne disaient pas un mot dans le vestiaire. On avait l'habitude d'avoir des Nord-Américains comme joueurs étrangers. Ils faisaient beaucoup de bla-bla pour motiver les gars. Pas Slava et Andrei. Ils montraient l'exemple sans cesse sur la glace.»

«Ce qui m'a le plus impressionné chez eux, c'est leur force physique phénoménale. L'URSS de l'époque gagnait tous ses matches car ils étaient capables de jouer des shifts de plus d'une minute et d'être toujours frais. On m'a beaucoup reproché d'avoir trop voulu les faire jouer. Mais si vous croyez que c'était simple de les faire revenir au banc (rires). Parfois, il m'aurait fallu un lasso pour ramener Slava au banc tant il voulait toujours jouer. J'étais content lorsqu'il y avait un arrêt de jeu. Comme ça ils n'avaient pas le choix.»

«Parfois, il m'aurait fallu un lasso pour ramener Slava au banc tant il voulait toujours jouer»: Paul-André Cadieux, entraîneur de FR Gottéron à l'époque de l'arrivée de Bykov et Khomutov.

«Leur présence a rendu toute l'équipe meilleure. Chaque jour, ils pouvaient observer ces deux joueurs de classe mondiale à l'entraînement. Forcément, cela permet de progresser. Mais nous avons également dû nous adapter à eux. Lorsque nous faisions des exercices où la finalité était de marquer un but, ils y parvenaient en 5 secondes. Les autres n'avaient pas la même facilité et peinaient davantage. Du coup, Slava et Andrei s'ennuyaient. Avec Glen Williamson, mon assistant, nous avions mis au point la règle de 20 secondes. S'ils marquaient avant les 20 secondes, ils avaient le droit de refaire l'exercice une fois.»

«Et puis c'étaient de terribles compétiteurs. Je me souviens d'une scène contre Ambri en play-off lors de leur première saison. Ils se faisaient dominer par la première ligne adverse. J'ai dit à Slava que je voulais plutôt les faire évoluer contre la seconde triplette des Léventins. Vous auriez dû voir le regard qu'il m'a jeté. Il s'est presque senti insulté et est reparti de plus belle et nous avions finalement gagné cette série. La saison du premier lock-out en NHL (ndlr: 1994-1995) avait été particulière pour eux. Beaucoup de vedettes avaient débarqué, notamment Doug Gilmour à Rapperswil. Pour eux, c'était l'occasion rêvée de montrer qu'ils auraient pu jouer là-bas. Qu'ils avaient le talent nécessaire. Valeri Kamensky, le troisième de leur ligne en équipe nationale, a eu un belle carrière en NHL. En un sens, je ne pense pas qu'ils ont des regrets. Mais cela manque sur leur curriculum vitae. Comme le titre de champion de Suisse d'ailleurs.»

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Pascal Schaller: «Quand tu es sur la glace avec de tels joueurs, tu commences à voler»

Andrei Khomutov, Slava Bykov et Pascal Schaller avaient renforcé Davos pour la Coupe Spengler.

Andrei Khomutov, Slava Bykov et Pascal Schaller avaient renforcé Davos pour la Coupe Spengler.

A la question de savoir si les regrets de n'avoir jamais gagné le titre sont plus forts que les souvenirs de cette époque, les mots de Pascal Schaller fusent: «Les souvenirs sont largement plus forts. Bien sûr que nous aurions voulu cette couronne au moins une fois. Mais nous avons vraiment vécu quelque chose de fantastique avec Slava Bykov et Andrei Khomutov. Ces moments, personne ne peut nous les enlever. Je me souviens de toutes ces patinoires pleines à craquer pour nous voir jouer. Car nous proposions du beau jeu.»

L'ancien junior du club se rappelle un moment particulièrement fort: la présentation à l'équipe. «Ils étaient à Fribourg pour un match amical avec l'URSS et sont venus nous dire bonjour dans le vestiaire. Ils avaient des trainings marqués CCCP. C'était irréaliste. Nous nous disions tous qu'il était impossible que ces deux soient nos coéquipiers par la suite.»

Dans un premier temps, ils ont évolué avec Mario Brodmann. Mais sur demande de Slava Bykov, c'est finalement à Pascal Schaller qu'a échu la chance de jouer avec eux. «Ils voulaient que leur expérience profite à un jeune du club. J'avais tout juste 20 ans et je me retrouvais à jouer à la place de Valeri Kamensky à l'aile de Bykov et Khomutov. Vous imaginez? Lorsque l'on m'a proposé cette place, j'ai tout fait pour être à la hauteur et la conserver. Quand tu es sur la glace avec de tels joueurs, tu commences à voler.»

Le No 29 a si bien joué son rôle qu'il a pu accompagner le duo à la Coupe Spengler à Davos. «Un véritable honneur pour moi. Ils nous ont tellement apporté, que je suis tout de même un peu triste de n'avoir pas pu leur faire gagner un titre. Même s'ils ont gagné des médailles olympiques et des championnats du monde, je suis sûr qu'un sacre en championnat de Suisse leur manque un peu.»

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«Je devais suivre Bykov même aux toilettes»

Extrait de La Liberté du 21 janvier 1991.

Extrait de La Liberté du 21 janvier 1991.

Et dans le vestiaire d'en-face? Affronter le FR Gottéron des deux Russes était spécial. Les entraîneurs y apportaient un soin tout particulier lors de leurs causeries d'avant-match. Lorsque l'on évoque ses affrontements avec le duo, Jean-Jacques Aeschlimann a un souvenir qui lui remonte instantanément.

«Lors de la saison 1990-1991, j'étais un jeune joueur du HC Bienne, rappelle-t-il. Notre entraîneur de l'époque, Dick Decloe, m'avait donné une tâche bien précise durant tout le match: suivre Slava Bykov comme son ombre. Il m'a dit que s'il allait aux toilettes, j'allais avec lui. Le but? Réduire l'impact de cette paire. Après avoir compris notre tactique, Slava est resté derrière son but, sans le puck. Fribourg attaquait donc à 4 contre 4 alors que moi j'étais en zone neutre à attendre qu'il bouge. Nos propres fans ne comprenaient pas et nous sifflaient. De mémoire, Khomutov avait marqué quatre buts.» Trois, pour être exact, lors d'une victoire 1-7 des Fribourgeois au Stade de Glace.

Jean-Jacques Aeschlimann

Jean-Jacques Aeschlimann

«Tu ne pouvais pas en ignorer un, ils étaient à ce point dominants individuellement», poursuit l'actuel directeur du HC Lugano. De mémoire de «Jay-Jay», aucune autre paire n'a eu le même impact sur le niveau global de son équipe. «Ou alors il fallait remonter à Richmond Gosselin-Dan Poulin dans les années 80 au HC Bienne. Mais ce qu'ils faisaient était quelque chose d'unique. Par la suite, beaucoup d'équipes ont essayé d'avoir leur duo russe. Mais aucun n'avait le rayonnement de Bykov-Khomutov.»

Grégory Beaud

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