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VaudCes catcheurs romands qui dansent avec les coups

En Suisse, le QG de ce sport-spectacle se trouve au Flon, à Lausanne. Immersion parmi ces surhommes qui amortissent leurs chutes et assurent le show.

par
Evelyne Emeri

Ils ont l'air méchant et l'affirment à l'interview. Ils se donnent des pseudos, ou pas. Ils se masquent le visage, ou pas. Ils se disent prêts à massacrer leur adversaire coûte que coûte. C'est la guerre. Ils montent sur le ring pour la compétition, pour savoir qui sera le plus fort. Pour la rigueur des assauts, la précision des coups portés – les coups de poing sont proscrits –, la beauté des gestes et les prises qui les feront virevolter avant de s'écraser à terre, le souffle coupé. Le 24 avril, peu avant d'assister à la demi-finale du Championnat romand de catch à Lausanne, nous avons rencontré les huit lutteurs (ndlr. wrestlers) qui s'apprêtaient à la confrontation. Ils sont tous amateurs, sauf un. Pas de cachet, juste un défraiement.

Le roi du monde

Comment ont-ils été happés par cette discipline hybride de sport-spectacle? Leur réponse est unanime: en découvrant les matchs professionnels sur les chaînes américaines. Ils sont cuisinier, installateur de climatiseur, mécanicien auto, étudiant, doctorant en littérature latine, réceptionniste dans une salle de fitness... Ils ont entre 20 et 35 ans, vivent dans les cantons de Vaud, Neuchâtel et Zurich ou en France voisine (le seul pro de la soirée). Ils veulent pouvoir, au-delà de l'aspect sportif, devenir la star d'un soir. Entendre leurs noms scandés par des fans inconditionnels, être le roi du monde. Dix minutes sous le feu des projecteurs. Dix minutes pour être des surhommes.

La fête du slip

Peu importe le poids, la taille, la beauté intérieure ou extérieure, le sculpte de leur enveloppe corporelle, les plaques de chocolat. Peu importe le petit bout de tissu ultramoulant qui les habille et les dépouille, pour la majorité, du moindre sex-appeal. Les wrestlers sont là pour la gagne et pour sortir de leur quotidien. Oser être celui que l'on n'est ni à la maison, ni au travail. Décomplexé jusque dans les moindres retranchements. Ils assument. Ils savent qu'ils ne sont ni des dieux grecs, pas forcément des armoires à glace, mais surtout des winners qui aiment le team spirit. Pour être sélectionné, il y a de l'entraînement, de la condition physique, une formation pour apprendre à ne pas (se) blesser. Apprendre les règles absolues de conduite dans l'arène.

Les salves millimétrées

Star d'un match, star de catch, c'est aussi savoir retomber non pas tant sur ses pieds mais sur son dos et supporter la douleur, les lombaires et les trapèzes en compote, rester sonnés et reprendre vie avant que son rival ne lance une nouvelle charge. Éjectés parfois à l'extérieur de l'estrade, ces gladiateurs des temps modernes poursuivent la mêlée même au milieu des spectateurs. Le show est assuré. La poignée de main avant le combat est sincère, les coups portés sont l'essence du jeu mais font clairement plus de bruit que de mal. Et les salves, régulièrement millimétrées, effleurent l'ennemi sans pour autant l'endormir. L'assistance en redemande. La sortie du ring pour le perdant n'en reste pas moins épique. On se fait mal, on se blesse rarement.

«Mon épaule a fini dans mes côtes»

Directeur et fondateur de la Fédération suisse de catch – la Swiss Power Wrestling – créée il y a quinze ans, Adrian Johnatans admet que la discipline reste encore confidentielle. Et ne cache pas sa passion pour «ce cocktail entre l'affrontement et la mise en scène.» Catcheur professionnel durant douze ans sur le circuit européen, il a dû mettre un terme à sa carrière à 30 ans à la suite d'une blessure: «Je suis tombé sur une de mes épaules, elle s'est retrouvée au milieu de mes côtes». Depuis, le citoyen d'Aigle (VD) est passé derrière le rideau et commente tous les spectacles de catch en Suisse.

Identité suisse

«En Suisse, c'est une société discrète. On dénombre environ 20 catcheurs actifs sur le circuit, une trentaine en formation et 10 professionnels sur le circuit européen. On produit quand même des gens qui s'exportent, mais ça reste infime», explique l'ex-wrestler. «On ne veut pas devenir un sous-produit américain. En Suisse, on a envie de voir des gens qui se battent. Est-ce qu'on veut «Les Feux de l'Amour» comme aux États-Unis ou du sport? Ici, c'est clairement du sport. Avec la poignée de main avant le match, une limite de temps, le respect, la confiance. Ce sont des personnes avec un nom, un prénom, des statistiques. Cette identité suisse du catch s'est déjà faite remarquer à l'étranger.»

Où sont les femmes?

«On n'en a eu. Ca va, ça vient. Les filles ont un ego plus grand que les hommes étonnamment dans ce milieu. Avec les hommes, ce sont leurs personnalités qui se rentrent dedans, mais ça reste assez fraternel. Par contre, chez les femmes, c'est beaucoup plus viscéral, beaucoup plus méchant. Ce n'est pas une attitude qui marche dans ce milieu-là. Nous avons eu des filles très talentueuses, très prometteuses. À cause de ce fameux ego, ça n'a pas suivi. C'est compétitif, mais pas sain. C'est un constat. J'ai vu des filles ailleurs où ça se passe très bien. Pour la Suisse, je n'ai pas d'explications. Ca ne se joue pas forcément sur le ring. C'est trop dur physiquement. C'est passif, agressif et très psychologique.»

evelyne.emeri@lematin.ch

*Finale du Swiss Power Wrestling Warzone (tournoi romand), mercredi 29 mai, 20h30, Taco's Bar, Lausanne.

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