Éditorial: Ces infirmières si précieuses… et si vite oubliées

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ÉditorialCes infirmières si précieuses… et si vite oubliées

Salué pour son engagement durant l’épidémie, le personnel de santé peine à trouver des marques de reconnaissance dans l’attitude des politiques.

par
Eric Felley
Après la phase critique de l’épidémie, la reconnaissance envers le personnel médical ne s’est pas matérialisée.

Après la phase critique de l’épidémie, la reconnaissance envers le personnel médical ne s’est pas matérialisée.

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En Valais, le Grand Conseil a refusé cette semaine de faire un geste envers le personnel de santé qui s’est engagé durant la crise. À la demande de la gauche, le canton aurait pu verser une prime aux personnes «qui ont occupé un poste d’importance systémique durant la crise». Un élu UDC a rétorqué: «Ça ne fait aucun sens de récompenser des personnes qui ont avant tout fait le travail qui est attendu d’elles».

La droite du Parlement valaisan a donc balayé l’idée d’une prime. À Fribourg, c’est l’inverse. La droite a soutenu l’idée de distribuer des bons de 1000 francs au personnel médical à faire valoir dans les commerces locaux. La gauche s’y est opposée, demandant une revalorisation des salaires, plutôt qu’un geste unique et sans suite. Mais, comme dit l’adage, «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras».

Contrairement à la France, qui a revalorisé les salaires de multiples professions de la santé, il ne s’est rien passé de tel en Suisse. Le fédéralisme helvétique, la pratique des conventions collectives de travail, l’autonomie des établissements, tout cela empêche un arrosage à la française. Après cette épidémie, c’est un euphémisme, dans les milieux infirmiers, on ne se sent pas étouffé par la gratitude. Sophie Ley, présidente de l’Association suisse des infirmiers et infirmières, doit constater, à la suite de cette période, qu’il y a «un fossé énorme entre la perception et le soutien de la population et celui de la politique».

Un bouquet de fleurs ou une boîte de chocolats

Cette différence de perception s’explique aisément. Là où la population voit un engagement envers autrui, le monde politique voit automatiquement la menace de coûts supplémentaires. Et puis, les infirmières, les assistantes et les aides sont précieuses lorsque nous sommes malades, mais vite oubliées lorsque nous retrouvons la santé. L’infirmière fait partie du scénario de la maladie. Quand la menace s’éloigne, l’infirmière aussi. Les patients les plus reconnaissants envoient un bouquet de fleurs ou une boîte de chocolats. Beaucoup ont la mémoire courte.

Longtemps, l’infirmière a eu le statut de bénévole, souvent doublé d’un engagement religieux, sa grandeur étant son dévouement. Mais que ferait-on sans elle? Peu à peu, c’est devenu un métier rémunéré, mais pas trop, car soigner les autres n’est pas considéré comme une activité qui procure de la valeur. Une reconnaissance symbolique ou immatérielle est finalement tout aussi précieuse. Beaucoup considèrent aussi le métier d’infirmière comme un revenu d’appoint dans un ménage.

Mais, quand il faut payer un loyer, les primes d’assurance maladie, élever les enfants, on ne peut pas les payer en monnaie symbolique ou en chocolats. Aujourd’hui, beaucoup d’infirmières ou d’assistantes en soins doivent vivre de leur métier avec des salaires dans le bas de la fourchette. Hélas, Covid ou pas, dans les milieux de la santé, personne n’a envie d’augmenter leurs revenus, qui feraient exploser les budgets…

Tentons cependant un petit calcul. Il y a environ 90 000 infirmières et infirmiers diplômés en Suisse. Si on les augmentait tous de 1000 francs par an, cela ferait 90 millions de francs. Énorme? En comparaison, le coût des anticancéreux pour l’assurance-maladie a augmenté de 54% entre 2015 et 2019, passant de 603 à 931 millions de francs par an selon les chiffres de l’association faîtière Curafutura, cités par la RTS. C’est un raccourci audacieux, mais cela montre un certain déséquilibre dans ce qu’on est prêt à investir pour le capital des pharmas et ce qu’on rechigne à faire pour le capital humain.

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