Athlétisme: Ces nouvelles pointes révolutionnaires qui divisent les athlètes
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AthlétismeCes nouvelles pointes révolutionnaires qui divisent les athlètes

L’irruption des nouvelles chaussures avec notamment des lames en carbone n’en finit pas de susciter les passions aux Championnats d’Europe en salle à Torun.

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Le prodige du 1500 m, le Norvégien Jakob Ingebrigtsen, chausse ces nouvelles pointes révolutionnaires mais n’aime pas aborder le sujet. 

Le prodige du 1500 m, le Norvégien Jakob Ingebrigtsen, chausse ces nouvelles pointes révolutionnaires mais n’aime pas aborder le sujet.

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Le sujet agite les conversations et divise les athlètes: l’irruption des nouvelles chaussures avec notamment des lames en carbone, qui ont révolutionné la course à pied, n’en finit pas de susciter les passions aux Championnats d’Europe en salle.

C’est devenu le sport à la mode dans les travées de l’Arena de Torun: observer les modèles utilisés par chaque concurrent et scruter leur évolution chronométrique. Il faut dire que la succession de performances et de records établis depuis 2020 interpelle le monde de l’athlétisme et sème le trouble.

Après avoir fait fureur sur la route, l’apparition sur la piste de cette nouvelle technologie, qui allie plaque en carbone et une mousse spéciale, s’est accompagnée d’une flopée de chronos spectaculaires. En l’espace d’un an, les records du monde du 5000 m (hommes et dames) et du 10 000 m (hommes) sont tombés, effaçant des tablettes des légendes de la trempe de Kenenisa Bekele ou Tirunesh Dibaba.

Le report des Jeux Olympiques est une bénédiction par rapport aux valeurs de l’égalité. Ces nouvelles pointes auraient complétement chamboulé et déstabilisé les JO. Tout le monde n’a pas encore accès à ces chaussures.

Pierre-Ambroise Bosse, champion du monde 2017 du 800 m

La Fédération internationale a bien tenté de mettre un peu d’ordre dans la maison en interdisant les prototypes et en limitant l’épaisseur des pointes à 30 mm avec une seule plaque de carbone autorisée. Mais le mal est fait et la course à l’armement bel et bien enclenchée entre les marques, qui ont emboîté le pas au pionnier américain Nike, et entre les athlètes, soucieux de se procurer au plus vite les paires magiques. De quoi créer une distorsion entre les heureux bénéficiaires et les autres.

«Le report des Jeux Olympiques est une bénédiction par rapport aux valeurs de l’égalité, juge ainsi le Français Pierre-Ambroise Bosse. Ces nouvelles pointes auraient complétement chamboulé et déstabilisé les JO. Tout le monde n’a pas encore accès à ces chaussures.»

«L’évolution technologique fait partie de la performance sportive, mais il faut que tout le monde puisse en bénéficier», abonde Florian Rousseau, directeur de la performance à la Fédération française.

Bosse, sans sponsor actuellement, se dit «chanceux»: en l’absence d’équipementier attitré, il a tout le loisir d’essayer et d’opter pour les chaussures de son choix. A Torun, le champion du monde 2017 du 800 m a jeté son dévolu sur la «Air Zoom Victory" de Nike (une plaque de carbone, des coussins à l’avant, pour les distances allant du 800 au 1500 m). Son point de vue est sans appel.

«Ces chaussures quand tu les mets, même en marchant, tu sens une différence immédiatement. Le gain, avant la performance, il est particulièrement important au niveau de la récupération et des douleurs. C’est énorme pour l’enchaînement des courses», estime-t-il.

Les athlètes bénéficiant d’un équipementier prennent eux plus de gants avant de reconnaître les bienfaits de leurs nouvelles chaussures. Si Hugo Hay, engagé sur le 3000 m à Torun et sponsorisé par Nike, a avoué à L’Equipe des gains pouvant aller «jusqu’à une seconde et demi au km», les autres se veulent plus nuancés.

«Tout le monde s’enflamme mais la Dragonfly de Nike (avec une mousse mais sans plaque de carbone) ne me fait pas gagner de secondes sur la piste, affirme le Français Jimmy Gressier, 2e temps européen de l’année sur 3000 m en salle. Pour moi, il n’y a aucune polémique. En revanche, la Vaporfly (de Nike) sur la route c’est quelque chose d’extraordinaire, il y a une différence de chrono flagrante.»

«Effet placebo»

Si tu ne sais pas courir, tu ne courras pas bien, avec ou sans ces pointes»

Le Norvégien Jakob Ingebrigtsen, spécialiste du 1500 m

«On ne peut pas lier les résultats depuis un an et ceux de cet hiver à la technologie, déclare le demi-fondeur Simon Denissel. C’est plus lié à la longue période sans compétition due au Covid-19. Ceux qui on passé plus de temps à l’entraînement sont plus performants. Il y a aussi l’effet placebo, celui qui n’a pas ces chaussures se croit désavantagé.»

Le prodige norvégien Jakob Ingebrigtsen, chaussé par Nike, est de son côté carrément agacé par la question. «Pour moi, il n’y a pas de débat et il n’y a aucun problème. Si tu ne sais pas courir, tu ne courras pas bien, avec ou sans ces pointes», a-t-il déclaré.

Bosse met lui l’accent sur «l’hypocrisie» du milieu de l'athlétisme. «Les athlètes qui avaient ces pointes préféraient ne pas en parler au début mais quand tu leur parles les yeux dans les yeux, ils te disent que ça n’a rien à voir», témoigne-t-il.

Le débat ne fait que commencer puisque des modèles innovants ont déjà commencé à fleurir sur les sautoirs et parmi les sprinters. De quoi donner des maux de tête à World Athletics.

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