LITTÉRATURE: C'est l'histoire d'un écorché qui se livre
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LITTÉRATUREC'est l'histoire d'un écorché qui se livre

Patrick Dujany, homme de radio et musicien, sort «Les Ecorcheresses», un premier roman délicieusement surréaliste. Micro-pas-trottoir.

par
Caroline Piccinin
Laurence Rasti

Le Jurassien de 43 ans, animateur avec Philippe Ligron de «Bille en tête» sur La Première, vient de sortir son premier bouquin. C'est cru, c'est décousu et c'est voulu. Un récit sans queue ni tête mais qui finit (bien), comme un serpent qui se mord la sienne. Un tour de passe-passe habile et bourré d'humour, qui se déroule au fil d'une quarantaine de chapitres et autant d'essais de romans inachevés. Des romans, comme une fenêtre sur la vie. Une vue par la vitre d'une vieille bagnole un peu cabossée, certes, mais une bagnole qui a roulé sa bosse, des quartiers sombres les plus infréquentables à des paysages ruisselants de luminosité et d'humanité. Patrick Dujany, Duja pour les auditeurs de Couleur 3 ou quiconque l'a déjà croisé sur un trottoir ou dans un bar, fiche ici un grand coup de pied dans le cliché de son image avec sa paire de Dr. Martens.

«Rendez-vous au Pla-Tu-Thong, comme ça, on puera le graillon.» C'était le point de départ d'un entretien qui fleurait bon le bras de fer entre la naïveté d'un gosse, la rébellion d'un ado à crête et la bonhomie de ce personnage kafkaïen.

Sortir ce livre, c'est un aboutissement pour vous qui rêviez d'être écrivain depuis tout petit?

Oui! (Rires.) Je me souviens que, quand j'étais petit, les compositions et les rédactions effrayaient beaucoup de mes camarades de classe alors que, pour moi, c'était chaque fois le bonheur! Mon oncle Francis, qui m'a eu comme élève de quatrième année, m'a raconté que j'avais écrit l'histoire du petit Gargouillis qui se baladait partout dans le ventre. C'était ma première fiction, et jusqu'au gymnase j'ai toujours adoré ça. Evidemment, je ne respectais jamais le plan: introduction, développement, conclusion, synthèse, anamnèse… Péloponnèse et tout ce qu'il faut (rires). J'ai toujours tout balancé d'une traite. J'aime ce qui va vite, qui est brut et spontané.

Pourquoi est-il écrit «Romans» sur la couverture?

C'est imputable à Arditë Shabani (ndlr: son éditrice), qui se demandait, au moment de la mise en pages, quoi écrire sur ce livre. «Romans» au pluriel, c'était son idée. Et ça colle bien puisqu'il est question ici de plein de romans inachevés.

Il a quelque chose du «Journal d'un vieux dégueulasse», de Bukowski.

Oui, c'est une influence majeure. Pas tant dans son style ou ses histoires, mais ce que j'aime, c'était sa liberté de pouvoir raconter en laissant un flou. Est-ce que c'était vrai qu'il se mettait des bitures et allait voir les putes? Au final on s'en fout, ce qui est notable, c'est qu'il osait parler de choses que les gens aiment cacher. Dans les biographies ou les autofictions, généralement, peu parlent de leurs points faibles, de leurs zones d'ombre et du côté obscur de cette farce qu'est la vie! Moi, je n'ai pas forcément mis que du vrai, il faut de la nuance: tout n'est pas vrai, mais tout est sincère.

Pourquoi ce titre, «Les Ecorcheresses»?

J'ai été traumatisé en bien par «Les bienveillantes», de Jonathan Littell. Durant tout le livre, je me demandais pourquoi il l'avait appelé comme ça. Et dans les dernières pages on comprend. Et j'ai adoré cette idée. Lire un livre, et plus tu avances, moins tu sais pourquoi il est intitulé comme ça. Pour moi, c'est venu un jour quand j'étais avec ma mère en voiture dans les Franches-Montagnes et que j'ai vu ce panneau. Et je me suis dit: «Mon Dieu, comme c'est beau!» J'imaginais les déesses de l'écorchure et plein de choses. J'avais trouvé mon titre.

Quel chapitre a été le plus dur à écrire?

Aucun. J'ai eu du plaisir à tout écrire, surtout les moments difficiles comme l'introduction. Par exemple, mon collègue Michel Zendali m'a dit: «Mais cette introduction et tes états d'âme d'écrivain raté, on s'en fout.» Il me sort des termes littéraires pour expliquer ceci ou cela, et moi je ne connais pas ces mots. Alors, d'un côté, ça me fait du bien d'en parler parce que le livre repose sur cette impossibilité de choisir ce que j'allais écrire et pourquoi. Et, de l'autre, je savais que ça allait emmerder les puristes et les lettreux. Et, même si c'est vrai qu'il y a une longue intro avec beaucoup de justifications, ça m'amuse. J'aime cette idée de ne pas être tout le temps en train de savoir où l'on va, de péter la trame narrative. Dire qu'on a des doutes et en même temps des ultracertitudes, se prendre pour Dieu et une sous-merde, c'est l'être humain.

Et le livre que vous n'avez pas écrit que vous préférez?

Celui sur les anecdotes rock'n'roll.

Oui, mais il y est assez peu question de musique, au final.

Il n'y en a pas assez. Je crois que je gardais des cartouches pour plus tard. Mon petit doigt me dit que… ce sera peut-être le prochain livre.

A la radio, votre oralité est souvent littéraire. Et, dans le livre, votre écriture est très orale. Tout ça, c'est spontané?

Oui, et c'est ce que je suis autant à la radio qu'à l'écrit. Ça me fait plaisir, parce que c'est ce à quoi je crois et ce à quoi j'aspire: être moi-même et être humble.

Donc c'est quoi, la part biographique dans tout ça?

C'est une ego-fiction. Tout n'est pas faux, tout n'est pas vrai, rien ne s'est passé comme ça. C'est une réalité fantasmée, et peut-être que la véritable hallucination, c'est la réalité!

Vous ne laissez personne indifférent. Qu'avez-vous à dire à ceux qui vous détestent?

Achetez mon livre.

Et à ceux qui vous aiment?

Volez-le!

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