Traque: «C’est une véritable guerre»
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Traque«C’est une véritable guerre»

Mandatée par une victime romande, la société suisse Heptagone a remonté la piste de plusieurs escrocs jusqu’en Afrique de l’Ouest. Leur arnaque était très ingénieuse.

par
Fabien Feissli

Une chasse à l’homme. A l’escroc plutôt. Voilà l’enquête menée par Alain Sevilla, spécialiste en sécurité informatique pour la société suisse Heptagone (lire ci-dessous) ces derniers mois. En 2014, il est contacté par un Romand qui se pense victime d’arnaques par Internet. Aujourd’hui, cela dure depuis plus d’un an et il y en a pour plusieurs dizaines de milliers de francs. Alain Sevilla expertise donc l’ordinateur du client et met sous surveillances ses contacts virtuels. «La victime est très présente sur les réseaux sociaux et entretient une quinzaine de conversations avec des hommes et des femmes qui disent venir de France, de Suisse et des Etats-Unis», explique l’enquêteur. Très rapidement, il inspecte les en-têtes des courriels et géolocalise les adresses IP (voir ci-dessous).

«Le résultat était sans appel, toutes ses relations étaient fausses. En réalité, elles provenaient d’Afrique de l’Ouest», souligne-t-il. De Côte d’Ivoire et du Nigeria, notamment. Alain Sevilla procède alors à l’analyse du contenu des messages échangés par la victime avec ses arnaqueurs. «Le pauvre subissait un véritable harcèlement pour qu’il verse davantage. Ils lui ont tout fait. Escroquerie à la romance, à l’héritage, etc.» Et comme le Romand paie, les profiteurs accourent. «Il est au cœur d’une véritable guerre d’escrocs. Ils sont trois ou quatre à se battre pour prendre le contrôle de la victime», raconte Alain Sevilla.

Ils ont tout d’abord réussi à prendre la main sur le webmail et du compte Skype du Romand. «Ils voient tout ce qu’il se passe, cela leur permet d’anticiper ce qu’il va faire, de construire leurs scénarios», constate l’expert. Des scénarios qui ne manquent pas d’ingéniosité. Objectif: isoler la victime.

«Vraiment machiavéliques»

«Par Skype et par courriel, ils font intervenir ses proches et ils s’arrangent pour le fâcher avec eux», détaille l’enquêteur. Coups en traître, tromperies prétendues, insultes, tout y passe. Une stratégie qui fonctionne puisque le Romand ne parle aujourd’hui plus à sa famille et passe dix-huit heures par jour derrière son écran, selon Alain Sevilla.

L’enquêteur lui-même se voit inclu dans le scénario dès lors qu’il a voulu démasquer les arnaqueurs. «Les Ivoiriens ont usurpé mon identité et ils ont essayé de retourner la victime contre moi. Ils sont vraiment machiavéliques», assure-t-il. Et comme cela ne suffit pas, ils font également entrer en scène un faux policier d’Interpol pour tenter de décrédibiliser l’enquêteur d’Heptagone.

De son côté, Alain Sevilla ne reste pas les bras croisés. Il géolocalise l’adresse IP du plus actif des arnaqueurs. «Cela m’a donné un quartier précis d’Abidjan (ndlr: Côte d’Ivoire) . J’avais également son numéro de téléphone, que j’ai pu remonter grâce à des contacts sur place», explique-t-il. A l’aide de renseignements pris sur le terrain, il recoupe ses informations et finit par trouver une identité probable. Il passe le nom au révélateur des réseaux sociaux. «Le suspect présumé pose avec son ordinateur recouvert de liasses de billets ou avec des bijoux», décrit-il. Lui est persuadé à 90% d’avoir identifié la bonne personne. «Je suis convaincu que cela va aboutir car je sens une véritable volonté de la Côte d’Ivoire d’aller au bout», affirme l’expert.

PORTRAIT

«La passion me fait avancer»

Vendredi soir, Alain Sevilla a quitté Dakar pour rejoindre Paris. Il n’est resté dans la capitale française qu’en transit. Même pas le temps de défaire ses valises. Samedi matin, l’ex-colonel de la gendarmerie française s’est envolé pour le Maroc. Dès dimanche, il devait y commencer une nouvelle formation en lutte contre la cybercriminalité pour le Conseil de l’Europe. «C’est la passion qui me fait avancer. Et le plaisir de partager mes compétences», sourit-il.

Des compétences, celui qui a suivi un cursus scientifique avant d’entrer à l’école d’officiers de l’armée de terre de Saint-Cyr n’en manque pas. Alain Sevilla a d’abord travaillé pour les services de renseignements. En 1989, il décide d’entrer à la gendarmerie. «J’avais besoin d’action», raconte-t-il. Il y fera du maintien de l’ordre, notamment lors des Jeux olympiques d’Albertville.

A 56?ans, Alain Sevilla a beaucoup vécu. Il ne mentionne jamais qu’il a été nommé chevalier de la Légion d’honneur en 2002 ou officier de l’Ordre national du mérite en 2014. En revanche, il raconte ses aventures avec plaisir. Notamment sa rencontre avec un hacker de très haut niveau en 2005. «Nous l’avons interpellé à Tahiti. J’ai découvert ses outils et son univers. J’ai eu un déclic», se souvient-il. Lui qui a toujours eu une passion pour l’informatique va se spécialiser encore davantage dans la cybersécurité. Aujourd’hui, en plus des formations pour le Conseil de l’Europe, il enseigne dans différents masters en France et multiplie les conférences à l’étranger. Mais, encore à la recherche de nouveaux défis, il ne compte pas s’arrêter là. Fin 2014, Alain Sevilla a quitté la gendarmerie française pour fonder la société de sécurité informatique Heptagone avec trois associés suisses. «Il y a un réel besoin et je sens qu’avec notre équipe nous pouvons y répondre. Nos compétences sont complémentaires.»

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