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Retour«C’est vrai, ce que j’ai vécu, ce n’est pas comme les oreillons…»

Après une troisième rechute, le conseiller d’Etat neuchâtelois reprend son département mardi prochain. Pour la première fois, il parle d’une «béquille médicamenteuse» et laisse entendre l’existence d’un nouvel amour.

par
Fabian Muhieddine
Yvan Perrin reprend ses fonctions ce mardi après cinq semaines de congé maladie dû à un burnout.

Yvan Perrin reprend ses fonctions ce mardi après cinq semaines de congé maladie dû à un burnout.

Dom Smaz/Rezo.ch

Appréhendez-vous le retour aux affaires mardi prochain?

Naturellement, il y a une certaine appréhension par rapport à la masse de travail qui m’attend. Je viens de vivre cinq semaines durant lesquelles j’ai été totalement préservé. Et, là, il faut reprendre les bonnes vieilles habitudes. Alors je sais, parce que j’ai repris progressivement déjà cette semaine, que mes collègues ont parfaitement géré les dossiers. Donc il n’y a pas de retard. Mais cette reprise va me rappeler mon entrée en fonction le printemps dernier, où je me suis retrouvé aux commandes d’un paquebot sans que personne ne m’ait donné le mode d’emploi.

Vous commencez pourtant très fort avec une conférence de presse sur les éoliennes. Il y a aussi le lourd dossier de la mobilité qui arrive. Vous ferez face?

Cette conférence de presse a été fixée avant mon départ. Et, effectivement, le gros dossier pour cette législature et les suivantes, ce sera la mobilité. Il ne s’agit pas seulement de l’après-TransRUN, nous devrons réfléchir à la manière de se déplacer à l’intérieur du canton et à la manière de venir à Neuchâtel et celle d’en sortir…

Il y a encore le problème de l’absence d’un secrétaire général au sein de votre département. Vous allez le remplacer?

Pour l’instant, il est suspendu. Et il est prématuré de prévoir l’issue de la procédure. J’avoue que cette absence ne m’a pas aidé à surmonter mes difficultés ces derniers temps. Un secrétaire général est là pour dégrossir les dossiers pour le chef du département, et j’espère donc que la situation transitoire durera aussi peu que possible. Et cela pour moi mais aussi pour le département, car il y a des gens qui assument la charge ad interim, mais ils le font en plus de leur charge habituelle.

Êtes-vous vraiment prêt à affronter une nouvelle fois ce qui vous a déjà mis à terre?

Je dois bien reconnaître que ce qui s’est produit peut se reproduire. Ce que j’ai vécu, ce n’est pas comme les oreillons, ça ne vous immunise pas à vie.

Qu’est-ce qui s’est produit alors?

A un moment donné, le corps a dit non. Il y a eu une fatigue générale qui s’est accumulée à cause de plusieurs facteurs: manifestement un peu plus de travail que je ne suis en mesure d’abattre, l’absence du secrétaire général, et puis il y a quelque chose qui est lié à ma nature personnelle. Je suis assez bileux, d’un naturel inquiet. Donc, le soir, quand je vais me coucher, j’ai de la peine à m’endormir. Je passe en revue la journée. Et ça me réveille tôt le matin. Et, quand vous accumulez ça sur une longue période, le corps finit par dire non.

Le déclencheur, c’est que vous avez été vu aviné le 1er mars… Vous avez honte?

Évidement, ce n’est pas le genre de chose dont je suis fier. Je venais de passer plusieurs nuits blanches d’affilée en alternance avec des nuits où je ne dormais que deux ou trois heures. J’étais vraiment dans un état de délabrement avancé…

Donc vous buviez pour dormir?

Oui, et l’alcool aurait pu devenir un mauvais compagnon. Si je n’avais pas fait cette pause, j’allais au-devant d’un gros problème à ce niveau-là.

Où étiez-vous alors ces cinq dernières semaines? Dans un centre spécialisé ou une clinique psychiatrique?

Je crois que les deux terminologies sont à peu près adaptées. J’étais dans une clinique spécialisée dans l’épuisement professionnel.

Il s’agit d’un nouveau burnout? Vous ne l’avez jamais dit de cette manière.

Le problème, c’est qu’on met tout et n’importe quoi sous la dénomination burnout. Dans ma situation, la première priorité, c’était de dormir. Et la deuxième qui me vaut quelque souci vestimentaire, c’est de manger. J’avoue que j’ai pris du poids. Trop même.

Vous avez donc suivi une thérapie?

Oui, il y avait des séances de groupe où chacun expose les causes qui l’ont amené là. Et ce qui est intéressant, c’est que nous étions beaucoup à avoir le même genre de caractère: consciencieux, bileux, qui nous faisons beaucoup de souci par rapport aux décisions à prendre…

Allez-vous continuer à voir un psy ou retournerez-vous encore chez votre médecin de famille?

Je vais continuer à voir un psychiatre. J’ai besoin de quelqu’un qui agite la sonnette d’alarme. Car, dans mon cas, la question n’est pas de savoir si ça va recommencer mais quand.

Et vous avez une aide médicamenteuse?

Oui, une béquille médicamenteuse. Notamment pour que je puisse dormir.

Au début, vous parliez d’une déprime saisonnière, maintenant d’un problème de sommeil…

Les deux sont liés. Ce n’est pas un hasard si j’ai craqué pendant l’hiver. L’été, ça se passe généralement mieux pour moi.

Vous semblez franc. Vous dites d’ailleurs beaucoup plus de choses personnelles que les autres. Et pourtant vous ne semblez jamais dire toute la vérité… On se demande toujours si ce n’est pas plus grave.

Je n’espère pas. Nous sommes probablement tous indulgents avec nous-mêmes. Et c’est bien pour cela que j’ai cette béquille médicale.

Mais, s’il fallait poser un diagnostic complet, ce serait quoi? Une dépendance à l’alcool? Aux médicaments? Ou alors s’agit-il d’une dépression? C’est quoi votre maladie?

L’anxiété. Je suis un anxieux. Un grand anxieux même. Ma maman a aussi souffert de ça toute sa vie. Ma grand-maman aussi d’ailleurs. Cette anxiété présente certains avantages quand même: quand je fais un travail, je le fais comme il faut. Mais l’inconvénient, c’est que je suis rarement tranquille. Et puis ça me prend un temps fou. Ce que d’autres liquident en deux heures, je le fais en trois.

N’est-ce pas là quand même un mal profond qui nécessitera des années de thérapie?

Je mesure 1,73 m. Il me faudrait certainement des années pour en faire 1,74 m. Ce que je peux faire, c’est faire de mon mieux pour empêcher les aspects négatifs de perturber mon existence, surtout professionnelle. Mais changer, ça me paraît être un programme ambitieux. Nous avons tous un potentiel avec lequel nous devons vivre.

Est-ce qu’un élu doit tout dire à ses électeurs?

Ce n’est pas un devoir absolu, chacun choisit pour lui-même. Dans mon cas, j’imagine mal me lancer dans une quête de la dissimulation. Et puis, si vous voulez cacher quelque chose, il faut être sûr que vous êtes le seul à le savoir. De nos jours, c’est très compliqué. D’une manière générale, on va au-devant d’une «transparentisation» de la vie politique.

Qu’est-ce que vous refuseriez de révéler?

Là, il me semble que j’ai à peu près tout dit, non? Il y a quand même une limite. Je ne m’exprime pas sur ma vie privée, les gens que je côtoie… Vous ne nous direz donc pas si vous êtes de nouveau en couple. Pour l’état civil, je suis célibataire. Dans la pratique, c’est différent. Je ne suis pas à plaindre. Je n’en dirai rien de plus.

Pourquoi vous êtes-vous piégé en disant que, si vous rechutiez, vous démissionneriez?

Si je rechute, c’est que manifestement le costume est trop grand pour moi. On peut faire l’objet d’une grande mansuétude, mais il faut aussi savoir rester objectif pour examiner son cas à la lumière de la réalité. Vous vous imaginez que ça se reproduise?

Cet ultimatum, est-ce parce que vous espérez inconsciemment rechuter pour que ça s’arrête enfin?

Non. Du tout. J’ai beaucoup de chance d’exercer les fonctions qui sont les miennes. Il y a quand même une partie de la population neuchâteloise qui a jugé utile de me faire confiance. Je n’ai vraiment pas envie de décevoir. Mais vraiment pas. J’aurais un gros sentiment d’inachevé si je devais mettre fin à mes fonctions avant le terme prévu. C’est-à-dire avant la fin d’une législature. Et je dis bien une et pas cette législature. 

En dates

1966 Naissance Yvan Perrin est né le 9 décembre à Fleurier. Il n’a jamais quitté le Val-de-Travers et continue d’habiter la maison familiale à La Côte-aux-Fées.

2003 Conseil national Il est l’une des premières figures romandes à émerger de l’aile blochérienne de l’UDC. Tout en continuant à siéger au Conseil communal de son village, il est élu au Parlement fédéral. Il assumera aussi la charge de vice-président de l’UDC Suisse.

2007 Ex-policier Il met un terme à sa carrière de policier et se lance dans la gestion d’une société de sécurité, qui fera scandale avec le centre de requérants d’asile de Perreux (NE).

2013 Conseil d’Etat Il devient ministre cantonal malgré les révélations sur sa santé.

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