21.10.2020 à 09:45

Interview«Cet inhibé-dépressif est un mec que je connais bien: moi»

Après «Au revoir là-haut», Albert Dupontel revient ce mercredi en tant qu’acteur et réalisateur avec «Adieu les cons», un film aussi férocement drôle que touchant.

von
Christophe Pinol
«Le film met en scène un homme confiné intérieurement – un script écrit il y a deux ans et demi, quand même! – et quelque part, il est déjà désuet», reconnaît Albert Dupontel.

«Le film met en scène un homme confiné intérieurement – un script écrit il y a deux ans et demi, quand même! – et quelque part, il est déjà désuet», reconnaît Albert Dupontel.

Pathé

Une chose est sûre: le climat tendu lié au coronavirus (l’interview a lieu alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à annoncer les mesures de couvre-feu dans la plupart des grandes villes françaises, mettant en danger la sortie d’un bon nombre de films français) n’aura pas eu raison d’Albert Dupontel. Fidèle à lui-même – son débit de mitraillette toujours intact, entièrement voué à son amour et désir de cinéma – le metteur en scène et acteur défend avec passion son dernier bébé, «Adieu les cons». Un mélange explosif de poésie, de folie et d’absurde, d’où ressortent avant tout une humanité et une tendresse débordante, qui sort finalement bien ce mercredi 21 octobre.

Est-ce dur de voir le monde anxiogène de votre dernier long-métrage finalement rattrapé par la réalité avec la Covid-19?

C’est terrible! Le film met en scène un homme confiné intérieurement – un script écrit il y a deux ans et demi, quand même! – et quelque part, il est déjà désuet. Quand je le présentais à des avant-premières, ces dernières semaines, on me demandait souvent d’où me venaient ces idées tordues, alors que je faisais face à 300 personnes avec un masque sur le visage. Ça me faisait rire. Oui, la période est très frustrante. Macron est sur le point de faire une déclaration et je ne sais même pas si mon film pourra sortir sur les écrans. Après, ça fait trente ans qu’on parle du réchauffement climatique, des épidémies… On vit en surconsommation depuis très longtemps et c’est comme si la nature nous rappelait à l’ordre. Va-t-on arriver à changer notre comportement? Se mettre au régime, c’est dur. Plus que de se battre contre des ennemis concrets.

On vous sait angoissé de nature. Tout ça ne doit pas vous soulager…

Être angoissé, c’est avant tout être lucide. Vivre, c’est quand même une aventure invraisemblable et n’importe quel individu un peu éveillé se demande combien de temps son existence va durer et quel est son dessein. C’est ça, mon angoisse. Après, notre consommation anarchique ne fait pas du bien à la nature, c’est sûr… Comme ce téléphone, là, avec lequel vous m’enregistrez. Mais je plaide coupable: j’ai un smartphone, j’utilise Amazon… Après, j’ai des circonstances atténuantes: j’ai été mal éduqué, dans la jouissance, le bien-être, le consumérisme… Et forcément, ça a des conséquences. Le Covid en est une, on attend les suivantes.

Faites-vous des efforts pour corriger le tir?

Bien sûr. La seule façon de faire changer le cours des choses c’est de se prendre en charge. J’ai une voiture électrique, je mange bio… Mais parce que j’ai les moyens, j’en ai conscience. Après, je ne voyage plus. Je suis aussi pilote d’avion et c’est une passion que j’ai mise au placard, alors que j’étais vraiment mordu de ce truc. Mais c’est dérisoire par rapport à ce qu’il faudrait faire. Il nous faut une décision sociale vraiment engagée.

De «Bernie», votre premier film, à celui-ci, vous parlez beaucoup de personnages à la recherche de leurs géniteurs ou de leur progéniture. D’où vient cette obsession?

C’est une vraie redondance d’auteur limité. Ce que j’assume sans fausse modestie. Ces sujets-là m’ont toujours énormément inspiré et avec le temps, ça vire à une sorte de névrose obsessionnelle. Ce qui est étonnant parce que j’ai été aimé et choyé par mes parents. Mon père était un médecin aisé et je n’ai jamais manqué de rien. J’ai pu faire du piano, du cheval, du tennis… Tous les assortiments de l’éducation bourgeoise. Quand mon père a vu «Bernie», il m’a d’ailleurs dit: «Mais qu’est-ce que je t’ai fait?» Il ne comprenait pas qu’après une telle éducation je puisse faire un tel film. Parler de tout ça dans mes films me permet d’éviter une psychothérapie…

Vous avez à un moment décidé de couper les ponts avec vos parents, pour vous adonner à votre passion, le cinéma, en espérant – on imagine – leur reconnaissance. Ne pourrait-on pas y voir là l’origine de cette obsession?

C’est plus subtil que ça: les ponts se sont coupés tout seuls. J’étais étudiant en médecine, dans un service où je n’étais pas vraiment à l’aise, en neurochirurgie, et je partais de plus en plus me réfugier dans les salles de cinéma, plutôt que d’aller aux cours. Et ma récompense a été d’être recalé à mon stage. J’ai alors poussé la porte d’un cours de théâtre et quand on m’a demandé comment je m’appelais, je ne voulais tellement pas faire honte à mon père que j’ai donné le premier nom qui me venait à l’esprit. Je n’ai donc pas «rejeté socialement ma famille». C’est juste l’imaginaire du cinéma qui me paraissait plus séduisant que le réel. Quelque part, je suis surtout profondément lâche. Ça aussi je l’assume.

Le personnage féminin d’«Adieu les cons» était-il écrit de cette manière ou a-t-il évolué à partir du moment où vous avez choisi Virginie Efira?

Virginie faisait partie d’un petit groupe d’actrices qui me plaisait beaucoup. Et ces grandes dames, avec beaucoup d’humilité, se sont prêtées au jeu des essais. Pour moi, personne n’est une évidence pour un rôle. Et la caméra, en juge impartial, a pointé Virginie du doigt. Elle avait tout ce qu’il fallait de sexy, de populaire et surtout de prodigieusement émouvant. Alors effectivement, j’ai parfois condensé, rétréci et simplifié mes dialogues pour les ajuster à son jeu, comme un costume sur mesure. Par de simples regards ou sourires, Virginie en racontait souvent tout autant, si ce n’est plus, que ce que j’avais écrit.

Votre personnage, JB, est l’un des plus posés et calmes que vous ayez interprétés. On sent que vos films s’ancrent de plus en plus dans le réel, avec des figures moins marginales, un côté clownesque moins affirmé…

JB, c’est un inhibé-dépressif, un mec que je connais bien au quotidien: moi. Mais c’est vrai que, sur ce film-là, la nécessité du nez rouge était moins évidente. Et puis j’ai remarqué que ces personnages sont plus troublants parce que plus identifiables. À l’inverse d’un Bernie, qu’on regardait avec amusement, dégoût ou compassion, JB est quelqu’un de plus familier, pour qui dire «Je t’aime» est très compliqué. Là encore, un archétype que je connais bien. Et effectivement, je ne voyais plus la nécessité de faire des personnages déviants, chose qui m’amusait beaucoup. Même constat avec le personnage de Virginie: c’est une simple coiffeuse, qui travaille trop et finit par suffoquer sous ses laques. Cette «simplicité», c’était la grande audace de ce projet. Avec la fin, sans la révéler.

Qu’est-ce qui vous plaît tant dans le fait de convoquer, à chacun de vos films, le Monty Python Terry Gilliam, dans de petits rôles?

«Adieu les cons», c’est un peu un dommage collatéral à son film «Brazil». Une énième version du monde qu’il dépeignait il y a trente-cinq ans. Elle est juste un peu plus proche du réel que sa vision prophétique. Terry m’honore de sa considération en venant jouer un petit rôle, au même titre que son comparse des Monty Python Terry Jones, décédé récemment et à qui est dédié ce film. Dès l’enfance, les Monty Python m’ont relié à l’absurdité de notre monde. Paul Verhoeven (ndlr.: réalisateur de «Basic Instinct», «Robocop»…) raconte dans son livre consacré à Jésus que le film qui lui a le mieux permis de comprendre la religion est justement «Le sens de la vie». Un avis que je partage totalement. Avec ce film, les Monty Python m’aident à comprendre la religion, ses paradigmes, les émotions qu’elle déclenche, son absurdité, sa folie… Mais leur humour m’a surtout fait énormément de bien à titre personnel. Et ce n’est pas un hasard si les personnages de mon film portent les mêmes noms – Tuttle, Kurtzman et Lint – que certains de «Brazil». J’ai demandé l’autorisation à Terry qui l’a validée.

Vous avez souvent dit faire du cinéma pour affronter la réalité, mieux la comprendre. En quoi «Adieu les cons» vous a-t-il permis de saisir les tenants et aboutissants de notre monde?

Non, je n’ai toujours rien compris à notre monde et je mourrai en restant dans l’ignorance. Cocteau avait eu cette phrase formidable quand on lui avait demandé ce qu’il comptait dire à Dieu en le rencontrant: «Remboursez-moi, je n’ai rien compris!» Moi c’est pareil. Je ne sais pas pourquoi je suis là. Mes films m’aident juste à donner un sens à ma présence ici-bas, tant d’un point de vue intime que dans ma manière de communiquer avec les autres.

Le monde fou d’Albert Dupontel

Pathé

Dans «Adieu les cons», il y a d’abord JB (Albert Dupontel), un informaticien largué par son administration au milieu de la cinquantaine. Dépressif, il décide de se suicider d’un coup de fusil dans son bureau. Mais la balle passe à côté et fini dans la pièce voisine, là où Suze Trappet (Virginie Efira), coiffeuse atteinte d’une maladie incurable, tente de retrouver un fils auquel elle a donné vie sous X, à l’adolescence. Suze kidnappe alors JB pour l’aider à retrouver son enfant et tous deux se retrouvent pourchassés par la police et les patrons de JB.

C’est le début d’une course folle, regard à la fois tendre sur les cabossés de la vie et véritable cri du cœur face à une société de plus en plus oppressante, où Dupontel déploie une mise en scène à la maestria éblouissante. On y rit beaucoup mais le film est surtout parcouru d’un élan romanesque percutant, illuminé par la prestation de Virginie Efira. À cela, il faut ajouter des seconds rôles au top. D’abord Nicolas Marié, fabuleux archiviste aveugle qui va en réalité transformer le duo en trio. Mais aussi les formidables Michel Vuillermoz, Philippe Uchan, Jackie Berroyer ou encore Bouli Lanners.

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1 commentaire
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Bruce Willis du FBI

21.10.2020 à 11:07

"J'étais en 4ème, j'ai rien pu faire". Je ne me souviens pas avoir autant ri au cinéma de toute ma vie.