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Tuerie de Chevaline«Cette affaire m'a largement pollué la vie»

Le procureur d'Annecy, Eric Maillaud, fait le point sur cette enquête «hors norme» qui n'a pas encore abouti.

Valérie Duby
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Valérie Duby
Le procureur d'Annecy, Eric Maillaud, fait le point sur la tuerie de Chevaline.

Le procureur d'Annecy, Eric Maillaud, fait le point sur la tuerie de Chevaline.

Lionel Flusin

La tuerie de Chevaline vous hante-t-elle?

Cette affaire m'a un peu obsédé pendant de nombreux mois et largement pollué la vie. Comme tout professionnel, si vous travaillez sur ce qui peut être l'enquête de votre vie, il va y avoir une période de coup de feu les premiers mois. Mais ensuite, quand cela redevient quelque chose au long cours, vous classifiez. Il y a le quotidien où l'on prend les choses plus à froid. Heureusement, sinon on ne vit plus.

C'est désormais une affaire comme les autres?

Dans un sens, oui. Je la gère comme une autre qui va du trafic de cannabis de synthèse au vol de tee-shirt dans un supermarché. Le Parquet d'Annecy traite 22'000 affaires par an à cinq magistrats: Faites le compte!

Connaîtra-t-on un jour la vérité, sachant que l'une des pistes principales, le motard recherché, a été abandonnée?

Je le souhaite, évidemment. Regardez l'attentat de la rue des Rosiers, à Paris, en 1982. Un juge d'instruction a récemment lancé des mandats d'arrêt internationaux. En Grande-Bretagne, un tueur a été découvert plus de 25 ans après. Certains dossiers prennent dix, quinze ans. Soudain, l'on découvre un ADN et la science permet d'exploiter des choses qu'on ne pouvait pas dix ans avant. J'ai confiance. Même si je sais que, parfois, on ne trouve rien. Cela s'appelle les grandes énigmes judiciaires.

Vous avez reconnu ne pas avoir eu de chance sur ce dossier…

C'est vrai, il faut aussi avoir de la chance pour une affaire comme celle-ci qui se déroule en plein air. En milieu fermé, on peut retrouver un cheveu, un poil de barbe! Il ne faut pas toujours avoir en tête les séries télé où, en 45 minutes, voire en deux fois 45 minutes, on trouve la solution. A l'extérieur, tout est compliqué! Nous aurions pu avoir la chance que quelqu'un voie quelque chose. Un 5 septembre près d'Annecy, à 800 mètres d'altitude, on n'est pas dans l'Himalaya. Des gens habitent la région, d'autres sont en vacances. Il faisait beau, il y avait du monde.

Combien d'enquêteurs travaillent encore sur l'affaire?

Une dizaine de personnes du côté de la Section de recherches de Chambéry et la même chose du côté britannique. Cela reste inhabituel deux ans et demi après les faits. Au début, 200 personnes ont travaillé et ce pendant un an, en France et en Grande-Bretagne. Il y a eu des milliers d'éléments à exploiter, de témoignages.

Et combien de commissions rogatoires (CR) à l'étranger?

On doit flirter avec les 200 actuellement dans une centaine de pays du monde. Dit comme cela, cela peut paraître impressionnant. En même temps, beaucoup de CR ont été conduites pour identifier les numéros de téléphones portables qui avaient enclenché le relais de Talloires. Nous avons essayé d'identifier 4000 numéros et c'est ainsi que nous avons pu identifier un motard, deux ans après le drame. Cette personne était venue faire un stage de deltaplane dans la région.

Une partie de la réponse se trouve-t-elle en Suisse?

Ce qui nous intéresse, c'est essentiellement l'arme, un Luger P06 qui a peut-être été utilisé par un militaire suisse à une époque donnée.

Etonnant quand même pour un tueur d'utiliser une vieille arme qui risque de s'enrayer…

Sauf que les enquêteurs vous diraient justement qu'il s'agit d'un très bon choix pour ne pas remonter au propriétaire de l'arme… Vous parliez de la chance, on a quand même eu celle de retrouver un petit morceau de plaquette de la crosse sur les lieux du crime. C'est une chance inouïe.

Autre lien avec la Suisse: le rendez-vous agendé dans une banque genevoise juste avant la tuerie!

C'est vrai. Saad al-Hilli voulait savoir si son frère Zaid, n'avait pas dérobé plus d'argent qu'il ne l'avait fait du temps du vivant de son père, Kader, lorsque ce dernier gérait ses biens. Zaid avait d'ailleurs essayé de récupérer cet argent – sans succès - dans cette banque avec une carte bancaire.

Et alors, ce rendez-vous?

Il n'a pas été honoré. Saad al-Hilli est mort avant. On sait que le compte en banque en Suisse de son père, était doté d'un million d'euros. Sans doute le produit de la vente d'entreprises en Irak, lorsqu'il a fui le pays. Tout tourne autour d'un héritage «normal» mais dont l'origine est un peu inhabituelle parce que venant d'un homme qui a quitté l'Irak et sorti son argent frauduleusement probablement dans une valise. Ce n'est peut-être pas légal mais c'est normal quand on prend la fuite. Ensuite, il s'agit de placer cet argent et il y a des pays qui acceptent plus facilement l'argent liquide que d'autres. Ce n'est pas une critique c'est une réalité. Le compte aurait tout aussi bien être ouvert au Luxembourg ou aux îles Caïmans. Malheureusement, toutes ces infos là ne nous servent à rien pour le moment.

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