Tennis: Cette épopée de Coupe Davis qui a tout changé
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TennisCette épopée de Coupe Davis qui a tout changé

Le 6 décembre 1992, la Suisse perdait sa première finale au bout d’un combat héroïque contre la «Dream Team» américaine. Retour sur trois jours fous qui ont placé la Suisse sur la carte du sport mondial non alpin.

par
Mathieu Aeschmann
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L'équipe de Suisse de Coupe Davis à la veille de la finale 1992 à Fort Worth. De g. à dr.: le capitaine Dimitri Sturdza, Marc Rosset, Jakob Hlasek, Claudio Mezzadri et Thierry Grin.

L'équipe de Suisse de Coupe Davis à la veille de la finale 1992 à Fort Worth. De g. à dr.: le capitaine Dimitri Sturdza, Marc Rosset, Jakob Hlasek, Claudio Mezzadri et Thierry Grin.

Keystone
Jakob Hlasek (à g.) et Marc Rosset (à dr.) pendant le double épique du samedi.

Jakob Hlasek (à g.) et Marc Rosset (à dr.) pendant le double épique du samedi.

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Le capitaine suisse Dimitri Sturdza (au centre) encourage ses joueurs Marc Rosset (à g.) et Jakob Hlasek (à dr.) pendant le double de samedi.

Le capitaine suisse Dimitri Sturdza (au centre) encourage ses joueurs Marc Rosset (à g.) et Jakob Hlasek (à dr.) pendant le double de samedi.

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C'est une journée pour l’histoire, une collision d’enjeux capitaux rare qui a marqué la mémoire collective de plusieurs générations. Ce dimanche 6 décembre 1992, la Suisse refuse d’abord d’entrer dans l’Espace économique européen puis, en début de soirée, elle regarde à la télévision son rêve de Coupe Davis s’envoler définitivement.

Si pour beaucoup la déception est double, le message envoyé au monde résonne dans deux directions opposées. Ici, le pays se replie sur lui-même. Là-bas, au fin fond du Texas, ses sportifs s’émancipent au-delà de la neige et la glace; jusqu’à faire trembler la plus belle équipe jamais réunie en Coupe Davis. Jakob Hlasek (Masters 1988) et Marc Rosset (JO 1992) n’en sont pas à leur premier exploit. Mais ensemble, et malgré la défaite, ils libèrent une ambition que vont très vite empoigner l’équipe de Suisse de football (Coupe du monde 1994), Pascal Richard (JO 1996) ou Martina Hingis (plus jeune No 1 mondiale en 1997). Sur les stades helvétiques, le «Dimanche noir» devient donc un mythe fondateur synonyme d’espoir. Et vingt-cinq ans après, beaucoup s’en souviennent dans les moindres détails.

Les trous de Marc Rosset

«Eh bien pour moi, c’est exactement le contraire, confesse Marc Rosset. C’est étrange parce que je garde plein de choses de ma carrière en mémoire. Par contre, de nos deux semaines à Fort Worth, il n’en reste que quelques instantanés. Je me vois jouer au rami avec Thierry (Grin, le 4e joueur) dans la chambre, mais suis incapable de décrire les vestiaires ou le central. Même avec les matches, j’ai un gros blanc.»

Pour la journée de vendredi, Jakob Hlasek lui vient en aide malgré une mémoire volontairement sélective. «Lors du premier match contre Agassi, j’étais nerveux et j’ai pris une grosse claque. Du coup, j’ai tout fait dès la balle de match pour l’oublier; ce qui a plutôt bien marché. Par contre, je me souviens parfaitement de la ferveur suisse, du superbe match de Marc contre Courier et de l’extrême tension sur le court. Le clan américain l’insultait à chaque fois qu’il passait devant la chaise. Le père Capriati était odieux.»

«C’est vrai, reprend Rosset, je me vois être insulté, puis insulter Agassi. C’était un immense combat, physique et psychologique. Courier avait même craché dans ma direction, une délicatesse que je lui avais rendue un peu plus tard en visant ses pompes.»

Après cinq manches et 4 h 23’ d’une lutte asphyxiante, Marc Rosset peut allonger ses 201 centimètres sur le Plexipave du Tarrant County Centre. Il vient de terrasser le No 1 mondial. Un partout, peur sur l’Amérique. Le soir même, l’équipe de Suisse mange dans un restaurant aux abords du stade. «Il y avait juste un rideau entre nous et la foule des clients ordinaires, se souvient le journaliste Laurent Ducret qui dépanne dans le Texas comme chef de presse. Quand j’y repense, cette promiscuité serait impossible aujourd’hui.»

«Je me revois pousser une petite gueulée parce que l’ambiance était un peu joyeuse, ajoute Marc Rosset. «Les gars, il n’y a qu’un partout!» On avait un double crucial à jouer dans une poignée d’heures.»

Les US se plaignent des toupins

Pour se convaincre de la tension qui s’empare de Fort Worth le samedi après-midi, il faut revoir les premiers instants de ce double et l’excitation du duo de commentateurs d’ESPN Cliff Drysdale et Fred Stolle. Avant même le premier service de Pete Sampras, John McEnroe fonce sur le juge-arbitre Stefan Fransson pour se plaindre des toupins! La suite? Deux tie-breaks cliniques et ce fol espoir qui grandit jusqu’aux confins du troisième set.

«Avec Marc, on était la meilleure équipe. On se connaissait par cœur. On avait quand même gagné Rome et Roland cette année-là, explique Jakob Hlasek. En face, McEnroe savait tout faire, mais Sampras était en dessous. Il n’était pas un vrai joueur de double.» Si bien qu’à 7-6 7-6 5-5, les gesticulations de McEnroe semblent vaines. «Ne pas avoir vu un troisième tie-break, c’est le plus grand regret de ma vie», soupire Laurent Ducret guère adepte de la litote.

«Mais en fait, qui se fait breaker dans le troisième?» Si Marc Rosset s’interroge, c’est qu’il a oublié les deux retours de revers canon des Américains, ses deux balles de set sauvées et la colère de McEnroe à l’encontre de l'arbitre Bruno Rebeuh. «Moi, je me vois encore me dire à 15-30 sur deuxième balle: «Tu dois l’aider, il faut croiser», confesse Jakob Hlasek. Je ne le fais pas, le retour tombe dans les pieds, ils nous breakent. Et après, ils étaient plus forts.»

Les derniers instants du double de folie entre McEnroe-Sampras et Hlasek-Rosset:

Le lendemain, Kuba mène encore d’un break dans trois des quatre sets qu’il dispute à Jim Courier. Mais la peur a définitivement quitté le banc US. «Est-ce que Courier joue aussi relax si on gagne le double..?», s’interroge Marc Rosset. «À la fin, j’ai un peu pété les plombs en conférence de presse, ajoute Jakob Hlasek. Courier était notre pote, McEnroe mon ami. Je l’avais même eu au téléphone juste avant la finale. Je ne comprends toujours pas comment ils sont devenus dingues à ce point. Au moins ils sont venus s’excuser le dimanche… C’était vraiment la grande Amérique qui perdait les pédales face à la petite Suisse.»

Vingt-cinq ans plus tard, ce week-end reste justement comme le dernier de la «petite Suisse». «C’est bien d’avoir déclenché quelque chose, mais j’aurais préféré la gagner», résume Marc Rosset.

«Cette finale, on l’a perdue. Je n’y repense pas souvent. Mais à Lille, j’ai eu le sentiment d’être un peu moins dans le camp des perdants», glisse Jakob Hlasek, avant de devenir sentimental: «L’autre jour, j’ai fait de l’ordre et j’ai retrouvé le chapeau de cow-boy que Tim Sturdza nous avait acheté sur place. Je ne l’ai évidemment jamais mis, mais je l’ai gardé. Il est avec la réplique du Saladier. Ce chapeau, c’est un peu notre Coupe Davis.» / M.A.

«LES FRANÇAIS NOUS ONT FLINGUÉS EN 1991»

De nature assez fataliste, Marc Rosset choisit de conclure avec cette formule: «Finalement, on était très proche, mais aussi très loin.» C’est efficace, conforme à la réalité. Mais il se ravise… «Il y a quand même un truc sur lequel on n’a pas eu de chance: la finale de 1991. Les Français nous ont flingués.»

Pardon? La saillie mérite explications. «Déjà, les Américains ne pouvaient pas perdre deux fois de suite en finale avec de tels joueurs. Et puis ils n’ont pas fait l’erreur de ressortir une vraie paire de double. Si les USA gagnent à Lyon, ils continuent avec Flach-Seguso et on gagne.»

Il existe en effet un moment charnière dans la campagne US. En demi-finales, le capitaine, Tom Gorman, décide de se passer de son spécialiste de double Rick Leach pour installer la paire McEnroe-Sampras. Un choix payant puisque le duo bat Edberg-Jarryd (!) avant d’apporter le point-clé en finale. Gorman aurait-il osé renier les spécialistes de double sans la leçon de Forget-Leconte à Lyon? On est en droit d’en douter avec Marc Rosset. / M.A.

EN BREF

FORT WORTH (EU). Coupe Davis, finale: États-Unis - Suisse 3-1.Vendredi 4 décembre 1992: Agassi bat Hlasek 6-1 6-2 6-2. Rosset bat Courier 6-3 6-7 3-6 6-4 6-4. Samedi 5 décembre 1992: McEnroe-Sampras battent Hlasek-Rosset 6-7 6-7 7-5 6-1 6-2. Dimanche 6 décembre 1992: Courier bat Hlasek 6-3 3-6 6-3 6-4.

JOHN MCENROE: «C'ÉTAIT LE CHAOS DANS MA TÊTE» Fraîchement séparé de sa femme, Tatum O’Neal, John McEnroe n’était pas dans son état normal à Fort Worth, comme il l’explique dans son autobiographie, «Serious». «Des photos de Tatum déchaînée avec ses nouveaux amis étaient sorties dans la presse et les journalistes ne voulaient parler que de ça. (…) Lors du double, l’atmosphère était furieuse: les fans américains agitaient des drapeaux, les Suisses secouaient leurs cloches. Mais ce n’était rien comparé au chaos qui régnait en moi. (Pendant le double) Je criais sur Pete, j’insultais Jakob et Marc. Toute ma peur, ma rage et ma tristesse sortaient d’un coup.»

QUATRE NOS 1 MONDIAUX! On trouvait quatre de Nos 1 mondiaux réunis dans cette autre «Dream Team» américaine de 1992. Avec Courier, Agassi, Sampras et McEnroe, la Suisse s’attaque alors à 35 titres du Grand Chelem, 615 semaines passées à la tête du classement ATP, 12 Coupe Davis. «Dans l’absolu, c’était la meilleure équipe de l’histoire», résume Marc Rosset.

LE SOUVENIR DE FEDERER

Avant la finale de Coupe Davis victorieuse de 2014 à Lille, Roger Federer avait plongé dans ses souvenirs à propos de la finale perdue de 1992: «Je me souviens des Suisses en chapeau de cow-boys et de cette équipe américaine si forte, presque inhumaine.» Roger Federer avait 11 ans en 1992.

DR SAMPRAS ET MR MCENROE Dans sa biographie, «A Champion’s Mind», Pete Sampras livre sa vision de son duo avec McEnroe. «J’étais relax et tourné vers l’avant, lui tendu et prisonnier de l’instant. On était Jekill et Hyde, on se faisait du bien.»

LES CADEAUX DE DIMITRI STURDZA «Lors de notre premier dîner, Dimitri Sturdza était arrivé avec 33 sacs. Il était tellement content qu’il avait acheté tout le merchandising de la finale. Il y en avait pour tout le monde et dans toutes les tailles», se souvient Marc Rosset. «Tim avait un rôle différent d’un capitaine normal, appuie Jakob Hlasek. Il avait 25 ans de plus que nous, découvrait le poste à l’occasion d’une finale. C’était notre guide spirituel. Il était à fond, hyperfier d’être là.» Un bonheur communicatif dont il témoignait en offrant des cadeaux. Dimitri Sturdza avait disputé 17 rencontres de Coupe Davis pour la Suisse, entre 1964 et 1978. Lorsqu’il remplace au pied levé Roland Stadler, sur la chaise jusqu’en demi-finale, «Capitaine Tim» débarque donc en figure tutélaire du tennis suisse. Et pour compenser son déficit de vécu immédiat, il se pose en autorité morale. / M.A.

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