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Montreux Jazz«Chanter m'évite de penser»

Sous le nom d'Oh! Tiger Mountain, Mathieu Poulain griffe un rock élégant dans une ville plus connue pour ses sons hip-hop ou electro, Marseille. Entretien.

par
Laurent Flückiger
Le Marseillais Mathieu Poulain (aka: Oh! Tiger Mountain) jongle avec les références et les époques. Objectif: créer une musique non datée.

Le Marseillais Mathieu Poulain (aka: Oh! Tiger Mountain) jongle avec les références et les époques. Objectif: créer une musique non datée.

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Mathieu Poulain. Comme nom de scène, ça sonnait pourtant bien. Il aurait noué ses cheveux bouclés en queue-de-cheval. Sa musique aurait été étiquetée «pop chevaline». Mais le Marseillais a préféré le félin en se choisissant un patronyme qui fait directement référence à un album de Brian Eno et qui lui faudrait porter avec panache: Oh! Tiger Mountain. Une chose tout sauf facile quand on vient d'une ville dominée par le hip-hop et qu'on préfère le folk sulfureux. «J'ai un rapport conflictuel avec Marseille, reconnaît Mathieu Poulain au bout du fil. C'est un endroit passionnant socialement. Mais ce n'est pas rock'n'roll!»

Pourtant, depuis 2008, année où il a déboulé seul avec sa guitare et son masque de félin, Mathieu s'est petit à petit fait une place au soleil et intrigue aujourd'hui en crooner électrique sur «The Start of Whatever». Un deuxième album qu'il considère, curieusement, comme son premier. «Je ne renie pas du tout mon disque précédent, mais je regrette de ne pas avoir eu l'expérience que j'ai maintenant, explique-t-il. En même temps, je sais que ce n'était pas possible. C'est vraiment débile! J'ai fait ce 2e album alors que j'avais 30 ans, et je crois que ça fait une grosse différence.»

Peur d'être un artiste légitime

Devenir trentenaire, un cap et donc un questionnement. Ainsi, «The Start of Whatever» parle du choix d'être musicien, de la décision d'assumer de vivre dans une réalité incertaine. «Le fait de mettre son imagination au centre de sa vie, tous les jours, c'est difficile. Mais personne ne m'oblige à le faire. Ce sentiment de difficulté vient d'un petit aiguillon qu'on a quand on décide de créer quelque chose et qu'on se dit que ça serait trop con que personne ne voit ça. Je vis ça bizarrement, parce que j'ai encore un peu de mal à me sentir légitime en tant qu'artiste dans un monde où le fait de devoir être efficace est incontournable.» Et c'est grâce à la comédie, en étant acteur dans quelques pièces dernièrement, que Mathieu Poulain a commencé à s'affirmer. Il dit avoir appris à ne pas s'excuser, à ne pas avoir peur d'y aller à fond avec les photos de presse, la production de son disque ou les lives. «Bref, vivre pleinement la position géniale du groupe de rock.»

Première partie d'Etienne Daho

On l'a dit, Mathieu Poulain est un crooner. Et il aime chanter. «Je n'ai pas de discipline mais des aspirations un peu spirituelles. Et je pense que chanter est un moyen assez simple de se retrouver dans un état de conscience déconnecté du temps et de l'espace. C'est une activité qui est purement physique, comme bouffer ou faire l'amour. Ça prend tout l'espace et ça évite de penser à autre chose. Mais, en concert, je suis encore trop préoccupé par le fait que je veux justifier mon droit et mon envie d'être sur scène.»

Voilà qui ne devrait pas s'arranger à Montreux puisque c'est face à un public voué à la cause d'Etienne Daho qu'il s'avancera pour jouer en première partie. Mathieu rigole: «Avec Oh! Tiger Mountain, je suis souvent amené à jouer dans diverses circonstances curieuses. Je me suis toujours assez mal démerdé pour communiquer ce que je faisais. Donc j'ai joué dans des festivals d'electro, avec des groupes de punk rock, etc. Je n'étais jamais attendu. Après, les fans d'Etienne Daho sont, je suppose, des gens cultivés musicalement. Il est quand même un des seuls chanteurs très connus en France qui sont vachement référencés.»

Sa référence, à lui, c'est Lee Hazlewood, auteur, compositeur (pour Nancy Sinatra, notamment), interprète et producteur américain, mort en 2007. Il voue une parfaite fascination à son côté outsider. «Lee Hazlewood était moins connu que Johnny Cash car il avait un recul un peu drôle sur le cirque de la pop music, pense-t-il. Et bien sûr il y a le fait qu'il soit allé signer chez une maison disques suédoise! Lee était un producteur. Et c'était un type qui écrivait avant tout des pop songs, des chansons très courtes où l'on sent ce souci de la simplicité et de l'ambiance presque cinématographique.»

Pourtant, sur «The Start of Whatever», Mathieu Poulain jongle avec les références, prenant soin d'éviter une quelconque orthodoxie. On y trouve des guitares rock, de la pop, du surf et, comme fil rouge, une machine de studio analogique des années 1970 dont le son se retrouve sur les dix morceaux. Pas mal d'ordinateurs aussi. Et sur scène, des samples. Puisqu'il n'est accompagné que d'un musicien. «Ça me plaît beaucoup parce que ça continue de mettre le bordel dans les références!» En clair, avec Oh! Tiger Mountain, le Marseillais tente de tout faire pour que la musique qu'il crée ne soit pas datée. Une façon peut-être de durer. Un jour, peut-être, il cessera même de penser qu'il doit justifier sa présence.

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