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Témoignage«Chaque seconde a été une torture»

Un jeune Français vivant et travaillant à Genève était dans le Boeing détourné. Il a été certain qu'il n'y survivrait pas et a publié un récit poignant.

par
Renaud Michiels
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Le copilote est jugé au Tribunal pénal fédéral depuis le 21 avril 2016. Son avocat plaide l'acquittement. (22 avril 2016)

Le copilote est jugé au Tribunal pénal fédéral depuis le 21 avril 2016. Son avocat plaide l'acquittement. (22 avril 2016)

Keystone
Le copilote éthiopien est jugé le jeudi 21 avril 2016 au Tribunal pénal fédéral de Bellinzone. (27 février 2016)

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Keystone
La Suisse refuse d'extrader le pirate de l'air. Il purgera sa peine en Suisse. (9 mai 2014)

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Keystone

Il est le seul à être rentré chez lui plus tôt que prévu. Mais il s'en serait bien passé: «chaque seconde de ces 6 heures d'incertitude et de mort imminente a été une torture psychologique», affirme l'un des passagers du Boeing détourné par le copilote éthiopien. Celui qui se dit encore sous le choc est un jeune Français habitant et travaillant à Genève. Il souhaite rester anonyme. Ce passager certain qu'il n'en sortirait pas vivant a publié son témoignage (en anglais) sur le site Reddit. Son récit est terrifiant, passionnant et édifiant. Car contrairement à ce qu'ont annoncé un peu vite les autorités genevoises il tend à prouver que des passagers ont vécu un effroyable calvaire. L'entier du texte méritait d'être traduit. Le voici.

Simple problème technique?

«Après être entré dans l'avion, je suis allé à ma place: classe économique, côté fenêtre, à côté de l'aile droite. Comme il était aux alentours de minuit je me suis vite endormi durant le décollage. J'ai été réveillé une heure plus tard lorsque tous les masques à oxygène sont tombés. J'ai regardé ma voisine, elle semblait aussi confuse que moi: mais comme l'avion ne se comportait pas bizarrement j'ai pensé qu'il s'agissait d'un simple problème technique, ou que quelqu'un avait appuyé sur le mauvais bouton.

Des larmes, des cris, des prières

On se regardait tous les uns les autres en se demandant ce qu'il se passait. Soudain, une voix profonde et pleine de colère a parlé à la radio, répétant trois fois: «ASSEYEZ-VOUS, METTEZ VOS MASQUES, JE COUPE OXYGÈNE». J'ai alors réalisé que la situation était grave: quelqu'un était dans la cabine de pilotage et avait détourné l'avion. En quelques secondes l'oxygène s'est raréfié: je me suis senti étourdi et j'ai rapidement décidé de mettre le masque à oxygène, comme le reste des passagers. Peu après, l'avion a soudainement commencé à chuter pendant environ 8 secondes, est remonté très vite puis s'est finalement stabilisé. Les gens pleuraient, criaient, priaient. J'étais en panique totale.

Un pirate est aux commandes

Nous étions alors en attente d'une information, de savoir ce qui se passait. Ce n'est jamais venu. Nous étions partis pour 6 heures de plus, sachant seulement qu'un pirate était aux commandes. Qui était-il, quelles étaient ses intentions? J'ai commencé à réfléchir. A trop réfléchir. Comme le pirate était probablement seul, il n'allait sans doute pas se poser dans un aéroport, où il serait immédiatement cueilli. J'ai vite exclu la possibilité d'un atterrissage en toute sécurité. A travers le hublot, je ne voyais que du noir. Noir en haut, noir en bas.

«Il y a un problème avec l'avion. Je t'aime»

Durant les 6 heures qui ont suivi je me suis imaginé toutes les issues possibles: s'écraser brutalement dans l'océan, heurter un bâtiment, se crasher contre un autre avion, atterrir et être tué en martyr. A ce stade je me souviens d'avoir essayé d'envoyer un SMS à ma famille et à ma copine: «Il y a un problème avec l'avion. Je t'aime, tu es la meilleure» alors que je n'avais plus que 5% de batterie et dans l'angoisse qu'un autre terroriste me voie et m'abatte. Il n'y avait pas de réseau, alors j'ai décidé de fermer mon téléphone et pensé que je l'allumerai juste avant que nous nous écraserions pour que le message puisse être envoyé.

J'ai craqué, j'ai tout lâché

Durant tout le vol j'ai tenu la main de ma voisine, une Italienne simple et sympathique. Chaque seconde de ces 6 heures d'incertitude et de mort imminente a été une torture psychologique. J'ai craqué, j'ai tout lâché, j'ai dit au revoir, pensé à ma famille, à des moments de mon passé, à qui héritera de mes affaires…

Ça y est, on va s'écraser

Le vol devait atterrir à Rome à 04h40. A 05h30 nous étions encore hauts dans le ciel. A travers le hublot j'ai aperçu une côte et un peu de lumière au loin, ce qui m'a en quelque sorte rassuré. Autour de 05h45 l'avion a soudainement commencé à faire des cercles. Cercles à gauche, cercles à droite. Au moins 20 fois, m'a-t-il alors semblé. Je pensais que le pirate voulait peut-être épuiser le carburant avant de laisser décrocher l'avion. Nous étions toujours à la même altitude, nous n'allions pas vers le sol. Après cette terriblement longue séquence à tourner, l'avion a commencé à descendre vers la terre à une vitesse normale. J'ai pensé: «Ça y est, on va s'écraser sur quelque chose».

Un miracle!

En regardant vers le bas, j'ai vu une lumière, deux, trois, mais pas ce qu'il y avait devant nous. Il faisait encore nuit. Nous allions vite et survolions dorénavant de nombreuses maisons. Et tout à coup, en dessous de nous, l'aéroport. Je frissonne encore lorsque j'y repense. Nous atterrissons. NOUS ATTERRISSONS. Est-ce réel? Est-ce un miracle? Nous avons touché le sol et l'avion a fini par s'arrêter complètement. Je me souviens d'avoir pleuré alors que la plupart des passagers (Italiens) applaudissaient.

Je suis un sacré veinard

Pour la première fois en 6 heures, nous avons alors eu des informations du steward, nous racontant la responsabilité du copilote, que nous étions à Genève, que la police suisse allait entrer et évacuer l'avion... Finalement les forces suisses sont entrées dans l'avion, nous ont dit de mettre nos mains sur la tête et de rester calme. Il a fallu environ 2-3 minutes pour évacuer chaque personne. Une heure plus tard, j'étais enfin sorti. Nous avons été très gentiment contrôlés et accompagnés par les Suisses. Il y avait des sandwiches, du chocolat chaud, du wifi gratuit et des psychologues. Quelques heures plus tard j'ai pu récupérer mes bagages et suis sorti par les portes habituelles. Ma mère était là, nous sommes allés nous promener le long du Léman puis elle m'a cuisiné un bon repas. L'impact psychologique n'est pas négligeable, je me sens toujours en état de choc. Je suis un sacré veinard et j'espère qu'aucun d'entre vous n'aura à vivre ça.»

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