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Meurtre de MarieChronique d'une mort annoncée

En 1998, Claude Dubois avait abattu sa petite amie après l'avoir harcelée et enlevée. Le même mécanisme que celui qui l'a conduit à tuer Marie cette semaine.

par
Dominique Botti
Stéphane Berney
Le Matin Dimanche

Il a passé quinze ans en prison et rien n'a changé. Claude Dubois a été incarcéré à 22 ans. Il est ressorti sous conditions à 36 ans et, psychologiquement, il semble être resté le même: «Pervers et narcissique, avec trouble de la personnalité qui correspond à un développement mental incomplet», comme l'ont souligné les experts psychiatres lors de son procès en juin 2000. L'horreur s'est ainsi reproduite. Entre lundi et mardi, il a enlevé, séquestré et tué Marie, 19 ans, qu'il fréquentait depuis trois semaines seulement.

Un modus operandi qui rappelle tristement celui qui l'avait amené à tuer Pascale le 14 janvier 1998, dans le chalet de ses parents à La Lécherette (VD), près de Château-d'Œx. Claude Dubois rencontre sa future victime, de dix ans son aînée, à l'automne 1997 dans un fit­ness de Bulle (FR). Il est alors vendeur en informatique. Le couple se met en ménage, mais la situation dérape assez vite.

Possessif, jaloux et violent, Claude Dubois effraie Pascale. Elle songe à le quitter. Il le sent. Il redouble de violence, jusqu'à un acte de sodomie brutal. «C'était normal entre adultes consentants. Je suis jaloux comme tout le monde. Elle n'a pas interprété mon attitude dans le bon sens, c'est une question de point de vue. Elle cherchait un prétexte pour partir, elle a pris celui-là», lance Claude Dubois lors de son procès. Et pourtant il lui a salement pourri la vie. Il pourchassait Pascale au travail, dans la rue, chez elle, chez sa sœur. Au point qu'elle dépose une plainte en décembre 1997. Une séance de conciliation devant la justice a lieu. Il promet de se tenir tranquille. Pascale, selon des témoins de l'époque, «voulait juste la paix», alors elle accepte de suspendre sa plainte durant trois mois.

Elle n'aura pas le temps de la réactiver, puisqu'un mois plus tard, à la mi-janvier, Claude Dubois la tue de cinq balles après l'avoir kidnappée au matin. Les parents du jeune homme, notamment son père, sentaient la situation évoluer dangereusement. Le papa s'est donc séparé de toutes les armes qu'il avait à son domicile. Mais Claude Dubois cambriole son grand-père pour lui voler un revolver. Arrivé au chalet avec Pascale, Claude Dubois est ivre de fureur et de jalousie. Sa victime sort un spray au poivre et l'atteint au visage. Il tire d'abord quatre balles sur elle et la poursuit dans deux pièces, jusque dans la salle de bains, pour lui «donner le coup de grâce», selon ses mots, une cinquième balle dans la nuque.

La froideur

«On est frappé en l'entendant raconter l'assassinat par son incapacité à percevoir les émotions de la victime et ses opinions, parlant d'ambiance calme alors que la victime lui disait ne pas vouloir rester avec lui», souligne le psychiatre, dans un rapport d'expertise de l'époque, que «Le Matin Dimanche» s'est procuré. Et de continuer: «On a l'impression qu'il a maintenu un espoir de réunion jusqu'au dernier moment. Tout semble basculer quand la victime lui saisit le bras, comme s'il avait fallu ce geste pour que l'expertisé comprenne que la séparation était inévitable. Il parle de sentiment de trahison, de rage. Tout se passe alors très vite, en quelques dizaines de secondes.» Le Tribunal criminel du Pays-d'Enhaut, sous la présidence de Philippe Goermer, constate alors que Claude Dubois «n'a ni remords ni désir d'amendement». Et de résumer: «L'homme tire et tire encore. Pascale est blessée, elle a mal, mais elle essaie une pauvre fuite dans le huis clos qui la contient. L'homme la poursuit, tire et tire encore; elle gît sur le lit, elle saigne, elle souffre, elle est lucide. Elle perçoit l'ombre qui approche; elle sent, baiser de la mort, le contact de l'arme sur elle. elle a le temps d'avoir peur encore. Puis c'est l'ultime brûlure, la dernière souffrance avant que les ténèbres compatissantes se referment sur elle.»

Claude Dubois lâchera aux psychiatres: «Dommage que j'avais une arme. C'est la faute de Pascale. Si elle n'avait pas eu ce spray, rien ne se serait passé.» Il avoue avoir dit: «C'est dommage pour toi, Pascale. Tu devras souffrir un peu plus si j'emploie une arme blanche.» Une des expertises précise que «l'échec amoureux raviverait directement les avatars carentiels ou abandonniques et dénoncerait l'illusion d'un unisson narcissique». Le meurtrier est condamné à vingt ans de prison. Il échappe à la perpétuité en raison de son jeune âge. Durant le procès, la question d'une mesure d'internement, ajoutée à la peine, n'a jamais été évoquée. Un détail important, puisque cette mesure contraint le détenu à une série d'exigences (comme l'obligation d'un suivi thérapeutique) à remplir impérativement avant toute éventualité de libération. L'internement de Claude Dubois aurait permis aux autorités de mieux gérer, et donc de retarder s'il le fallait, la date de sortie du détenu.

Claude Dubois a été incarcéré aux Etablissements de la plaine de l'Orbe. Dans un entretien accordé en 2003 au «Matin Dimanche», il raconte avoir trouvé un «boulot intéressant» à l'atelier TV de la prison. Il a peu de goût pour la promenade et le sport. «J'aime bien rester en cellule, témoignait-il. C'est le comble, mais on se crée un peu notre propre prison dans la prison, pour éviter les ennuis avec les autres.» Plutôt intelligent, Claude Dubois n'est pas un détenu quérulent et montre certains signes d'une possible réintégration.

Quinze ans plus tard, il n'a pas changé. «C'est la faillite du système, qui n'a pas réussi à le faire évoluer», explique un agent pénitentiaire. Dix mois après avoir été libéré sous condition en août 2012, il récidive. Le lundi 13 mai, vers 19 h, il enlève Marie à la sortie de son travail au Restaurant du golf de Payerne (VD). La police la retrouve morte deux jours après vers 3 h du matin, dans un petit bois entre Châtonnaye (FR) et Villarimboud (FR). Suite aux aveux de Claude Dubois, capturé dans sa Toyota Yaris grise, vers 13 h 30 le mardi à Sâles (FR), après une course-poursuite qui s'est terminée sur le toit. Comment l'a-t-il tuée? L'a-t-il violée? Tout n'a pas encore été communiqué, mais Claude Dubois est capable du pire. Et la justice le savait.

Claude Dubois a obtenu difficilement sa libération sous condition. Au milieu de sa peine de vingt ans, il demande le droit au travail externe: refusé. Aux deux tiers de sa peine, il réclame la libération conditionnelle: encore refusé. Un signe, parmi d'autres, inquiète les autorités: son mariage raté en prison. Le 8 mai 2004, il prend pour épouse V. S., employée d'un cabinet dentaire, comme l'était d'ailleurs sa première victime, Pascale.

Les premières années, c'est l'amour parfait. Le couple, qui s'était connu sur Internet, n'a pas le droit au parloir intime, malgré sa volonté. Ils se rencontrent alors dans le parloir familial, où la relation dérape progressivement. Claude Dubois a toujours plus d'exigences. Il lui demande des photos obscènes d'elle, avec des accoutrements vulgaires. Elle prend peur et s'éloigne. Face au risque de la séparation, le détenu la menace. Ils se séparent définitivement le 7 juin 2012.

Les années passent et les refus de libération conditionnelle se succèdent. «Mais il fallait bien préparer sa sortie», explique un avocat. Comme Claude Dubois n'est pas soumis à une mesure d'internement, elle est prévue au bout de vingt ans. Impossible de s'opposer à la sortie. Face à ce délai, les autorités décident de tester son rapport à la liberté. Dans ce sens, le détenu est transféré dans une prison moins sécuritaire, à Bellechasse (FR). Il bénéficie de conduites accompagnées, puis de sorties individuelles d'un jour. Apparemment tout se passe bien, puisqu'il a droit à une mise en liberté contrôlée l'été dernier. Sous des critères stricts et rarement vus. Il doit se soumettre aux arrêts domiciliaires, à un bracelet électronique, et il a 20 conditions à respecter. Sinon c'est le retour en prison.

La liberté surveillée

En liberté surveillée, Claude Dubois travaille dans une entreprise dans la Broye fribourgeoise depuis le 20 août 2012 (lire encadré). Un job déniché par son père, tout comme la Toyota Yaris grise et l'appartement à Avenches (VD). Comme seuls souvenirs, ses voisins se rappellent d'un homme solitaire, au passé mystérieux, qui parque sa voiture sur la rue Centrale. La période d'essai se passe bien pendant trois mois. En octobre, le prisonnier commence toutefois à déraper. Selon des témoins, il profère des menaces de mort. Et il publie des propos malintentionnés à l'égard de son ex-épouse. «C'est une vraie amatrice de sexe anal et une pro de la fellation impériale, mais ce qu'elle préfère par-dessus tout, c'est d'avaler un max de sperme à gogo. Elle reste ma praline et moi son Alf», écrit-il notamment au début décembre 2012. La Fondation vaudoise de probation déclenche l'alarme. Le profil est fermé, plainte pénale est déposée, et sa réincarcération est demandée.

En moins de 24 heures, Claude Dubois retourne en prison, il dépose un recours. Son avocat explique qu'il le fait pour une question de violation du droit d'être entendu. La juge d'application des peines reconnaît la demande et l'effet suspensif qui en découle. Claude Dubois retrouve la liberté et retourne à Avenches. «C'est à partir de ce moment-là qu'il a installé un énorme ourson Teddy-Bear sur le siège avant de sa voiture, raconte son voisin. Il lui avait même mis la ceinture de sécurité.» C'est également à partir de cette période que les traces de ses délires et de ses fantasmes sexuels sur les réseaux sociaux reprennent. Toujours sur Google+, sous le pseudonyme Teddy DesBois. Ses anciens collègues de travail signalent qu'il passait des heures sur le Web: «Certains matins, il était crevé, comme s'il n'avait pas dormi de la nuit.»

Aujourd'hui, Claude Dubois est de retour derrière les barreaux. Une enquête administrative indépendante est en cours pour comprendre les raisons de sa liberté surveillée. Le meurtrier est le seul qui peut répondre à une inconnue de taille: pourquoi a-t-il décompensé gravement ce printemps? Que s'est-il passé? Savait-il qu'il devrait de toute manière retourner en prison? Mi-avril, il croise sur Internet la route de Marie, 19 ans, ils ont quelques instants de joie, comme nous l'a confié un voisin de Claude Dubois à Avenches (VD): «Vendredi de la semaine passée, au matin, je les ai vus sortir ensemble de l'appartement, ils avaient l'air heureux.» Trois jours plus tard pourtant, Claude Dubois se serait fait éjecter du Restaurant du golf de Payerne parce qu'il importunait Marie sur son lieu de travail. La mécanique de l'horreur était de nouveau en marche.

L'EDITO

Après l'horreur

Elle s'est traînée à terre, de pièce en pièce, tentant la fuite. Quatre balles dans le corps, et puis la cinquième, en pleine nuque. La dernière. Une fin atroce après des mois de harcèlement et d'agressions physiques. Le drame menant à la mort de la première victime du meurtrier de Marie, celle de 1998, portait déjà l'insoutenable.

C'est cet homme-là qu'on a laissé sortir de prison. Un homme inculpé d'assassinat, de contrainte sexuelle, de viol qualifié, de séquestration et enlèvement, de voies de fait, de menaces et abus de téléphone. Un homme dont le père lui-même avait demandé l'internement à deux reprises. Un homme qui, depuis, n'a jamais exprimé le moindre regret. Effroyable.

Il est sidérant que le système ait permis cela. Que les instances de contrôle communiquent si mal entre elles, qu'elles soient si diverses, si débordées, qu'un cas pareil soit passé entre les mailles du filet et ait échappé à la vigilance. Il faut, au plus vite, réformer la chaîne judiciaire, supprimer tous ces micmacs procéduriers qui finissent par s'opposer au bon sens et à la sécurité. C'est urgent et vital.

Faut-il aller plus loin? Resserrer l'étau jusqu'au bout, au point de prendre la direction de la peine de mort? L'horreur du meurtre de Marie relance le débat, comme le prouvent les milliers de discussions cette semaine. Mais la disproportion n'est pas la bonne réponse. Les politiciens devraient, mieux que les autres, rester sur le terrain rationnel. Ne pas alimenter le dérapage. Ne pas affirmer, comme vient de le faire une conseillère d'Etat vaudoise, que nous vivons un monde «où l'on donne plus de droits à l'accusé qu'à la victime».

Ça n'est pas vrai. Il y a des lois, appliquons-les en respectant l'esprit dans lequel elles ont été créées: la sécurité des citoyens.

Ariane Dayer, Rédactrice en chef

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