Actualisé 02.10.2019 à 09:13

High-techCinéma: plus fort que la 3D... voici la 3D+!

Dès aujourd’hui en salles, «Gemini Man» repousse les limites de la technologie avec une 3D filmée à 120 images par secondes, au lieu de 24 habituelles. Immersion inégalée garantie.

von
lematin.ch

Ne vous y trompez pas. Si à première vue, «Gemini Man», le nouveau film d’Ang Lee («L’odyssée de Pi», «Tigre et dragon»), produit par Jerry Bruckheimer («Pirates de Caraïbes», «Bad Boys»), a tout l’air d’un film d’action plutôt conventionnel, avec son scénario tout droit tiré des 90’s, il n’en est rien.

En salles dès mercredi 2 octobre, on y verra un tueur vieillissant des services secrets américains (campé par Will Smith), soudainement pris en chasse par un mystérieux agent. Beaucoup plus jeune, le second est visiblement capable de prédire le moindre geste du premier, dont il s’avère en fait être un clone (incarné par un Will Smith âgé de 23 ans entièrement recrée en images de synthèse). Jusqu’ici, en dehors de l’artifice des deux Will Smith (sur lequel on va revenir), rien de bien neuf sous le soleil hollywoodien. Mais «Gemini Man» cache bien son jeu et fournit en réalité un véritable terrain d’expérimentation à ce féru de technologie d’Ang Lee qui ne cherche ici rien de moins qu’à révolutionner l’aspect esthétique du cinéma.

Au coeur de l'action

Pour rappel, depuis près d’un siècle, une caméra filme à 24 images par secondes (fps). «Gemini Man», lui, a été tourné avec des caméras 3D à 120 fps; une technologie appelée HFR (High Frame Rate) censée reproduire plus fidèlement ce que l’œil humain perçoit et rendre les mouvements de caméra, ou l’action captée par celle-ci, plus fluide en évitant les effets de saccade. Objectif? Plonger le spectateur au cœur de l’action, rendre aussi bien celle-ci que les personnages quasi palpables, et procurer ainsi une sensation d’immersion inégalée.

Problème: cette technologie a beau offrir des images d’une précision inouïe – et c’est définitivement le cas avec «Gemini Man» (voir ci contre) –, associée à une définition ciselée au rasoir et une luminosité extrêmement poussée, elle n’est pas au goût de tous. Son hyperréalisme a tendance à donner à n’importe quelle superproduction des airs de téléfilm tourné au camescope. En 2012, Peter Jackson, tentant une première incursion dans le genre en filmant sa trilogie du «Hobbit» en 48 images par secondes, s’était d’ailleurs heurté à des critiques assez virulentes: certains comparant son film à «une vulgaire télénovela espagnole», d’autres lui reprochant le côté «toc» de certains décors et effets spéciaux.

Ang Lee et l’apprentissage du HFR

Ang Lee, lui, depuis qu’il est tombé amoureux de la 3D et du numérique sur le tournage de «L’odyssée de Pi», en domptant à coup de palette graphique un tigre et un orang-outan entièrement recréés en images de synthèse, n’a cessé de repousser les limites de la technologie. Et c’est pour parer aux problèmes rencontrés durant la conception des effets visuels de ce film-là, notamment ces flous occasionnés par la cadence traditionnelle à 24 images par seconde, et des chutes de luminosité de l’image observées lors des projections 3D, qu’il a décidé de pousser ses recherches du côté du HFR. En 2016, il finit d’ailleurs par accoucher d’«Un jour dans la vie de Billy Lynn», intense réflexion sur les affres de la guerre en Irak et premier film de l’histoire tourné en 4K, 3D et HFR 120 fps. Résultat? Un échec financier sans appel (le film est d’ailleurs inédit en Suisse) qui avait peu ou prou essuyé les mêmes critiques que «The Hobbit», malgré une image d’une beauté et d’un piqué proprement hallucinant. Depuis, personne n’avait osé marcher sur ses pas.

Mais Ang Lee reste persuadé de tenir avec le HFR un système aussi révolutionnaire techniquement que fut la 3D avec «Avatar», il y a dix ans. «Je crois pleinement en cette technologie, expliquait-il en sortant de la première projection de presse de «Geminin Man», à New York, il y a 10 jours. C’est un nouveau média, un nouveau langage… J’ai beaucoup appris de ce qui avait fonctionné ou pas avec «Un jour dans la vie de Billy Lynn», et je continue d’ailleurs encore. Je sais maintenant qu’il faut par exemple éviter le plus possible les décors recréés en studio et privilégier les séquences filmées en extérieur. Eviter les montages trop «cut» et opter pour des prises un peu plus longues dans les scènes d’action… Mais cette technologie est pleine de potentiel. Et si ce n’est moi, quelqu’un d’autre parviendra à la maîtriser».

Le hic, c’est qu’elle reste avant tout difficile à mettre en place tant le système requis – bande passante des serveurs et projecteurs numériques – se doit d’être du dernier cri. Rares sont donc les cinémas à en être déjà équipé. En Suisse romande, en dehors des version «classiques» 2D et 3D en 24 fps, le film sera projeté en 3D HFR 60 fps – un système désormais officiellement nommé 3D+ –, dans deux salles Pathé (au Flon, à Lausanne; et à Balexert, à Genève), mais aussi à l’Arena de Genève et de Fribourg, ainsi qu’à l’Empire, toujours au bout du lac. «Je n’ai pas l’habitude de prendre ce genre de film d’action, nous explique Didier Zuchuat, exploitant de l’Empire, mais j’aime le cinéma d’Ang Lee. Sa passion pour la technologie me touche beaucoup et ce qu’il arrive à faire avec le HFR est très impressionnant. Je pense notamment à la séquence d’ouverture, avec un train à grande vitesse… En version classique, le train serait complètement saccadé, tout flou, alors que là, il est d’une fluidité incroyable».

Là où ça se corse, c’est qu’il y a encore mieux: il existe aussi des versions du film en 2D 120 fps et en 4K 3D 120fps, accentuant encore l’immersion puisque proposant plus d’images par seconde. Mais pour ça, il faudra filer du côté des Etats-Unis ou de l’Asie.

Will Smith contre Will Smith

Autre prouesse technique du film, déjà évoquée plus haut: le rajeunissement de Will Smith, avec ce clone en version jeune de l’acteur. Contrairement à ce qu’on a pu voir dans les dernières superproductions hollywoodiennes – Samuel Jackson dans «Captain Marvel» et bientôt Robert de Niro et Al Pacino dans «The Irishman» – «Gemini Man» n’a pas fait appel aux mêmes techniques pour rafraîchir son comédien. Plutôt que de se contenter de lui appliquer des coups de pinceaux numériques, l’équipe a conçu un corps entier en images de synthèse de Will Smith jeune.

Dans le genre, c’est une première. Et le résultat est la plupart du temps bluffant, y compris lors du combat au corps à corps opposant l’acteur à son clone. Une baston qu’Ang Lee a notamment passé neuf mois à peaufiner, le HFR permettant de ne passer à côté d’aucun détail, non seulement de l’impressionnante chorégraphie, mais également des expressions faciales des deux protagonistes.

Reste maintenant à voir si le public va enfin être séduit par cette innovation ou va continuer à la bouder. De toute façon, avec l’arrivée des 2e et 3e volets d’«Avatar» en 2021 et 2023, dont le tournage est déjà été bouclé, captés en HFR 48 fps, la technologie est à coup sûr appelée à se démocratiser. Car si Ang Lee ne parvient pas à la populariser, parions que James Cameron, comme il l’avait fait avec la 3D en 2009, parviendra non seulement à convaincre les salles d’investir pour s’équiper massivement mais aussi à motiver le public.

Christophe Pinol

Une belle claque visuelle

Un conseil: si vous comptez voir «Gemini Man» en salles, choisissez absolument une séance en HFR. Sans cet artifice technologique, avec son traditionnel défilement à 24 images par secondes, le dernier film d’Ang Lee est une série B du dimanche soir assez pépère. Un film d’action plutôt bavard, pas formidablement interprété et au script un peu poussif. Alors qu’en 3D, avec ses 60 images par secondes, il assure au moins une expérience visuelle vertigineuse. Jamais, on n’avait en effet vu une image aussi précise, une profondeur de champ aussi renversante, une 3D d’une telle luminosité et aussi immersive. Que ce soit avec ses scènes d’action spectaculaires, ou simplement lorsque la caméra suit Will Smith à moto dans les rues de Carthagène, on s’y croirait. Et cette expérience ne peut se vivre qu’au cinéma, dans une salle équipée. D’ailleurs, oubliez ce que vous avez pu apercevoir du film à travers la bande-annonce ou divers extraits: ce que vous verrez à 60 images par seconde n’a rien à voir.

Reste qu’au-delà de la claque visuelle procurée, on devine Ang Lee encore en train de tâtonner avec cette technologie. En sortant le HFR de l’équation, les séquences d’action semblent d’un autre âge, pas assez rythmées. Pour ne pas filer la nausée aux spectateurs, Ang Lee est visiblement forcé d’user de plans moins «cut» que ce à quoi nous sommes aujourd’hui habitués. On sent aussi lors de nombreux plans la lourdeur des caméras et l’on aurait aimé une mise en scène plus inventive. Mais il faut prendre le film comme un terrain d’expérimentation, une première étape vers une nouvelle façon de concevoir le blockbuster, à défaut de révolutionner complètement le cinéma.

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