Souvenir: Claude Brasseur: «Sage? Jamais! J’adore faire le con»

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SouvenirClaude Brasseur: «Sage? Jamais! J’adore faire le con»

Le comédien avait accordé au «Matin» une interview lors de ses 80 ans. Un moment remplit d’émotion et d’humour pendant lequel il a parlé de sa famille, l’armée, le sport et de son envie de continuer à travailler jusqu’au bout.

par
Fabio Dell'Anna
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Claude Brasseur lors de notre rencontre à Genève en juin 2016. Il est décédé ce mardi 22 décembre à l'âge de 84 ans.

Claude Brasseur lors de notre rencontre à Genève en juin 2016. Il est décédé ce mardi 22 décembre à l'âge de 84 ans.

Maxime Schmid
L'acteur Jean-Paul Belmondo (au centre avec le ballon), le chanteur Sacha Distel (derrière Belmondo) et Claude Brasseur (à gauche) avec des joueurs de football dans les années 60, à Paris. Claude Brasseur a d'ailleurs toujours beaucoup aimé le sport en général.

L'acteur Jean-Paul Belmondo (au centre avec le ballon), le chanteur Sacha Distel (derrière Belmondo) et Claude Brasseur (à gauche) avec des joueurs de football dans les années 60, à Paris. Claude Brasseur a d'ailleurs toujours beaucoup aimé le sport en général.

AFP
En 1964, il a aussi joué pour Jean-Luc Godard pour le film "Bande à part". Ci-dessus Claude Brasseur (à g.) est avec Anna Karino et Sami Frey.

En 1964, il a aussi joué pour Jean-Luc Godard pour le film "Bande à part". Ci-dessus Claude Brasseur (à g.) est avec Anna Karino et Sami Frey.

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Nous avions rencontré Claude Brasseur en juin 2016, à Genève. Dès la première seconde de notre rencontre, il nous avait lâché: «Vous savez, je n’aime pas beaucoup parler de ma vie car je ne m’interroge pas sur celle des autres.» Pourtant, il finira par répondre à toutes nos questions. Parfois avec prudence comme lorsqu’il a parlé de sa relation chaotique avec sa mère, mais toujours avec honnêteté.

De sa voix rauque, il a balayé ses 80 années passées et nous a affirmé qu’il ne voulait pas sa retraite de sitôt. «Je vais juste lever un peu le pied pour passer du temps avec ma famille et devenir plus pointilleux sur le choix de mes rôles.» Il nous a quittés ce 22 décembre 2020 avec un héritage incroyable et nous vous proposons de revivre cette interview.

Claude Brasseur, qui êtes-vous?

Je me définis comme le plus normal et honnête possible. Je ne suis pas un artiste, je suis un artisan. Le mot «travail» n’existe pas dans mon vocabulaire, la comédie est un art de vivre que j’ai toujours pris au sérieux même si je fais joujou, je me déguise…

Votre tout premier souvenir?

Mon père, Pierre Brasseur, et ma mère, Odette Joyeux, étaient divorcés depuis que j’étais tout petit. Un jour, papa a téléphoné à maman pour lui dire: «J’aimerais bien emmener Claudie (ndlr: son surnom quand il était enfant) avec moi, car je vais dîner chez Édith Piaf et il y aura Marcel Cerdan.» Le boxeur était mon idole! Et quand mon père est arrivé et qu’il a fait la bise à ma mère, je lui ai dit: «Tiens, je ne savais pas que tu connaissais maman.»

Étiez-vous un enfant sage?

Pas à l’école. Je chahutais, j’adore faire le con et les études m’emmerdaient. D’ailleurs, je me suis échappé de pension à trois reprises.

Enfant, de quoi aviez-vous peur?

J’ai toujours eu peur du noir. C’est pour ça que je n’aime pas la campagne. La journée, je m’ennuie et le soir, j’ai peur. Je me rappelle une nuit durant l’occupation, j’avais laissé la lumière du salon allumée en allant faire pipi. J’ai été réveillé en sursaut par de grands coups à la porte. Ma grand-mère est allée ouvrir, il s’agissait d’officiers allemands armés. Ils ont été très polis, mais de les voir chez nous, en plein milieu de la nuit, ça m’a effrayé.

Dans l’enfance, quel fut votre plus grand choc?

Je n’entendais parler que de la guerre, des fusillades ou des camps de concentration. Ces souvenirs de conversations m’ont marqué.

Votre mère vous disait-elle «je t’aime»?

Non. Mes géniteurs n’ont jamais utilisé ce terme. Certainement par pudeur. J’ai souvent dit que j’ai eu des parents, mais je n’ai pas eu de papa ou maman. Les deux ne pensaient qu’à eux. Ma mère a aussi confirmé à plusieurs reprises que je n’étais pas un enfant désiré. Elle m’a même confié que sa grossesse a été un poids pour elle. Je n’étais pourtant pas un gros bébé. (Rires.) Mais grâce à l’amour de mes grands-parents, j’ai vraiment tenu à fonder une famille.

Comment avez-vous gagné votre premier argent?

On allait avec Jean-Paul Belmondo et toute notre bande du Conservatoire aux Halles, à Paris, décharger les cageots pour 100 francs.

Que vouliez-vous devenir?

Au début, je ne savais pas. Puis ma grand-mère m’a proposé un jour d’aller voir mon père travailler. Arrivé au théâtre, je l’ai vu déguisé avec une épée et un casque, répéter sans cesse la même chose, puis boire des coups. Ce fut une révélation.

L’amour pour la première fois. C’était quand et avec qui?

C’était avec une femme et ce n’était pas terrible. (Rires.) En revanche, la deuxième fois était déjà plus intéressante. Je devais avoir entre 13 et 14 ans et j’étais avec mon père. Il m’a emmené voir des prostituées et m’en a payé une pour qu’elle m’apprenne quelques trucs.

Le vrai bonheur est d’être avec ma femme, mon fils et mes petits-enfants

Claude Brasseur

Pour vous, c’est quoi, le vrai bonheur?

D’être avec ma femme, Michèle, mon fils, Alexandre, et mes petits-enfants. (Sa femme entre au même moment dans la chambre et un sourire s’esquisse sur son visage.)

La plus belle de vos qualités?

Je crois que c’est l’honnêteté.

Votre plus grand regret?

J’aurais bien aimé jouer un grand rôle à la Comédie-Française.

Avez-vous déjà volé?

Oui. Le cœur de ma femme. (Ils se regardent tendrement.) Sinon, au jardin du Luxembourg, j’avais volé des petites voitures dans une baraque.

Avez-vous déjà tué?

Au cinéma, mais pas seulement. De 1956 à 1959, j’étais soldat en Algérie. Les Algériens ne comprenaient pas ce qu’on foutait là et les Français ne comprenaient pas pourquoi on était là. On s’est retrouvés face à face avec un militaire et celui qui tirait en premier retournait à la maison.

Si vous aviez le permis de tuer quelqu’un, qui serait-ce?

Personne, c’est fini.

Avez-vous payé pour l’amour?

Non, jamais. Mon père a payé pour moi une seule fois.

Déjà menti à votre épouse?

Oui, c’est déjà arrivé quelques fois. Je lui avais dit: «Je ne serai pas fidèle, mais je serai constant.» La preuve que je suis constant, c’est qu’elle est encore là après 50 ans.

Avec qui aimeriez-vous passer une agréable soirée?

Au théâtre, avec le public.

Qui trouvez-vous sexy?

Pas mal de gonzesses. (Rires.) Sophie Marceau, par exemple.

Pour qui était votre dernier baiser?

Ma femme.

Pourquoi avez-vous pleuré la dernière fois?

Je ne pleure plus. J’ai trop pleuré lorsque j’étais gosse.

De quoi souffrez-vous?

Je suis fragile. Je suis tombé durant la réalisation de «L’étudiante et monsieur Henri» et je me suis cassé plusieurs côtes.

Avez-vous déjà frôlé la mort?

J’étais dans l’équipe de France de bobsleigh et j’ai eu un grave accident durant les entraînements des Jeux olympiques, en 1964. La machine a quitté la piste. On n’a pas pu se présenter à la compétition le jour même.

Croyez-vous en Dieu?

Oui.

Votre péché mignon?

Les troisièmes mi-temps de rugby. (Rires.)

Trois objets que vous emmenez sur une île déserte?

Que des bouquins! «Mémoires d’outre-tombe» de Chateau­briand, un livre de Rimbaud et un de Racine.

Pensez-vous que vous gagnez assez par rapport au travail que vous fournissez?

Je gagne bien ma vie. Je ne gagne pas assez pour en mettre de côté, mais ce n’est pas mon obsession.

Qui sont vos vrais amis?

Pierre Bénichou, nous étions écoliers ensemble, le directeur du Théâtre du Léman, Claude Proz, et mon fils, ma plus grande fierté. Je suis son père, son confident mais aussi son pote.

Que souhaitez-vous à vos pires ennemis?

De ne pas exister.

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