09.08.2018 à 14:25

BasketballClint Capela: «Je sais d’où je viens et qui je suis»

Le Genevois a signé un contrat de cinq ans et 90 millions de dollars avec Houston. Il évoque son nouveau statut, ses doutes et son obligation d’être un peu moins suisse pour réussir.

von
Grégory Beaud
Clint Capela: «Petit à petit, je me suis dit qu’en évoluant en NBA, on a le droit de se considérer comme l’un des meilleurs et de devenir un peu arrogant.»

Clint Capela: «Petit à petit, je me suis dit qu’en évoluant en NBA, on a le droit de se considérer comme l’un des meilleurs et de devenir un peu arrogant.»

Maxime Schmid

Avec un salaire de plus de 16 millions par exercice (18 avec les bonus) sur cinq ans, Clint Capela gagne plus qu’un Roger Federer sur les courts. Rien que ça. «Parfois, cela me paraît irréel, remarque le Genevois. On parle de Federer, quand même…» Et pourtant, grâce à quatre saisons où sa progression a été linéaire, le pivot de Houston a obtenu son premier gros contrat en carrière. Du timide Européen qui s’excusait d’être là, l’ancien junior de Meyrin s’est émancipé pour légitimement prétendre à faire partie de la caste des meilleurs au monde.

- Clint Capela, comment se passe votre été?

Je suis content d’avoir pu régler mes histoires contractuelles. C’était le gros dossier. Sinon, j’en profite pour me régénérer en faisant ce que je veux. J’ai disputé près de 100 matches durant la saison dernière. Toutes les journées sont rythmées par les entraînements, les séances vidéos et les voyages. Alors, me lever le matin et décider de ce que je vais faire de ma journée, cela me fait un bien fou. J’en profite aussi pour passer beaucoup de temps avec mes amis de Genève, dont je suis très proche. Ce sont toujours eux qui viennent me voir à Houston. Donc là, on inverse les rôles. Cet entourage solide me permet d’être bien concentré et de savoir ce que j’ai à faire.

- Vous n’avez pas d’entraînement estival prévu durant toutes ces semaines?

Si, évidemment. Mais lorsque je suis en Suisse, c’est le bon moment pour prendre des vacances. Je vais juste faire un peu d’entretien par des exercices de poids de corps et de la musculation. Mais pas de ballon. Après cette période sans entraînement, je vais retourner à Houston et reprendre tranquillement. J’aurais pu mandater un coach des Rockets pour me suivre durant tout l’été. Mais ce sont des gars que je vois à longueur d’année. Parfois, j’ai juste envie de leur demander de me laisser tranquille (rires).

- Surtout après une fin de saison compliquée. Avez-vous souffert d’une sorte de dépression post-élimination?

Face à Golden State, nous avons disputé une finale avant l’heure. C’était assez clair que le gagnant de cette demi-finale irait au bout. Après ce septième match perdu chez nous, j’ai passé une soirée difficile où je n’ai pas trouvé le sommeil. C’était dur à digérer. Mes proches étaient présents. On a refait le match. Mais je me suis rapidement dit qu’il fallait passer à autre chose.

- Ce n’est tout de même pas si facile d’accepter de voir le titre vous passer sous le nez ainsi…

Le premier matin après l’élimination, c’était le plus difficile. J’attendais presque l’heure de la séance vidéo. Mais le SMS n’est jamais venu. Tu te lèves sans obligation. Une sorte de chômage. Au tout début de ma carrière, c’était encore bien plus difficile à vivre. Avec l’expérience j’ai appris à me dire: «Bon, ben à l’année prochaine, la vie continue». Je ne voulais pas m’accabler durant tout l’été non plus. Mais je n’ai tout de même pas pu regarder la finale. Je ne voulais pas voir Golden State gagner.

- Comment avez-vous vécu cette dernière saison avant la renégociation de contrat?

Comme si de rien n’était. Je me suis juste senti très bien dans ma peau. Honnêtement, je ne pensais même pas au salaire qui pouvait m’attendre cet été. Souvent, les gars de NBA ont tendance à jouer différemment avant un gros contrat. Certains – et je ne donnerai pas de noms – ne passent plus le ballon et ne pensent qu’à marquer. Mais je les comprends. Ce n’est pas facile et on peut y penser énormément. Moi, je me suis concentré sur ce que je savais faire. Et contre Golden State j’ai fait en sorte de montrer que je pouvais être un élément important dans une bonne équipe de la ligue. Puis, cet été, j’ai dû me montrer patient et attendre le bon coup de fil.

- Nonante millions, cela peut faire tourner la tête...

J’en suis conscient. J’ai toujours pu profiter d’un cercle proche très solide. Je sais que c’est en étant bien entouré que l’on prend les bonnes décisions. Une chose est sûre, je ne vais pas changer parce que j’ai signé un gros contrat. Comptez sur moi.

- Vous sentez-vous accueilli différemment en Suisse?

Oui. D’année en année, ça évolue. Je reçois toujours plus de félicitations et d’encouragements. C’est quelque chose qui me donne beaucoup de force lorsque je suis à Houston. Je n’oublie pas d’où je suis parti. Quand je reviens en Suisse, la reconnaissance de mon travail est quelque chose qui me fait beaucoup de bien. Cela m’aide à rester discipliné et à travailler dur. Tout au long de ma carrière, j’ai pensé à la Suisse. À chaque étape, même à Chalon-sur-Saône, j’espérais que, dans mon pays, on remarque ma progression. Lors de mes premiers matches en NBA, j’avais des flash-backs du gamin qui lisait le «20 minutes» dans le bus et rêvait des exploits de Thabo Sefolosha. À mon premier dunk à Toronto, toute la salle a fait «Wow!», moi je me suis juste dit: «Voilà, c’est parti». Et secrètement, j’espérais qu’en Suisse on le verrait (rires).

- De Suisse, on voit en vous un joueur de plus en plus dominant. Et vous, comment voyez-vous celui que vous êtes en train de devenir?

Je suis conscient que mon intensité est difficile à contenir pour mes adversaires. Les matches où j’ai été le plus dominant, c’est lorsque je jouais sur mes qualités. Globalement, toute ma carrière a été réfléchie en maximisation de mes points forts. Mieux je les contrôle, plus je serai dominant sur le terrain, et plus ma valeur grimpera. Si les Houston Rockets ont décidé de miser sur moi, c’est parce que les dirigeants croient en ma capacité à exploiter mes qualités.

- Cela n’a pas toujours été votre cas?

Non. Quand j’étais jeune, je voulais tout faire. Dribbler, être meneur de jeu, shooter. Tout. J’ai vite remarqué qu’en voulant être bon sur tout et polyvalent, tu deviens moyen dans tous les aspects du jeu. Les équipes de NBA veulent des spécialistes avec une vraie dominante. Si tu n’en as pas, tu ne peux devenir qu’un joueur moyen. Moi, mes qualités sont d’amener de l’énergie, courir et dunker. C’est ainsi que je peux dominer un match. Les points faibles, tu les travailles évidemment. Mais avec un peu moins d’intensité.

- Que représente Thabo Sefolosha dans votre parcours?

Il représente le joueur que je voulais être lorsque j’étais petit. C’était le seul à qui je pouvais m’identifier, vu que c’était le seul Suisse de NBA. Le fait de voir qu’un compatriote avait pu y arriver, cela m’a fait rêver. Il était passé par Chalon-sur-Saône, alors je me suis dit que j’aimerais bien faire comme lui. Un jour, un recruteur m’a supervisé. Après un test concluant, j’ai pu intégrer le même centre de formation que Thabo. Il était même venu nous donner des conseils. Moi, j’étais trop intimidé pour oser lui parler (rires). Puis, à 18 ans, j’ai commencé à jouer en EuroLeague, le meilleur niveau européen. Là, je me suis dit que la NBA n’était plus impossible à atteindre.

- Et vous voilà quelques années plus tard à être entraîné par une légende telle que Hakeem Olajuwon! Vous semblez avoir une relation spéciale avec lui...

Depuis ma première année à Houston, il m’a pris sous son aile. On s’est fait beaucoup de 1 contre 1. Je vous garantis qu’il joue encore carrément bien au basket, à 55 ans. C’est un mentor pour moi. Je vois bien qu’il me regarde différemment des autres joueurs. Il m’a toujours donné des conseils sur mes mouvements. Est-ce qu’il se reconnaît en moi? Il faut lui demander. Mais ce n’est pas facile de reproduire son fameux «fade away». Bon, il a débuté à 28 ans. J’ai de la marge. Mais si je commence à m’éloigner du panier pour shooter, je passerai directement à trois points (rires).

- En quatre ans aux États-Unis, par quoi avez-vous été le plus surpris?

La mentalité des Américains. Tout le monde se dit en permanence qu’il est le meilleur. En arrivant à Houston, c’était le plus dur pour moi car j’ai toujours été quelqu’un de très humble et réservé. Là-bas, dès qu’un gars te met un panier, il te nargue. Mais petit à petit, je me suis dit qu’en évoluant en NBA, on a le droit de se considérer comme l’un des meilleurs et de devenir un peu arrogant.

- L’êtes-vous aussi devenu?

Cela m’a pris du temps. Aujourd’hui encore, ce n’est pas évident. Je suis Suisse (rires). Je ne peux pas changer qui je suis. Mais de côtoyer de gens ayant cette mentalité de gagneurs m’a beaucoup aidé à devenir un peu plus arrogant. Sûr de moi, aussi. Je commence à prendre du plaisir avec des choses toutes bêtes, comme faire le show après un dunk, par exemple.

- Et vous considérez-vous également comme le meilleur au monde?

Franchement? J’ai ressenti ça une fois. C’était lors du dernier match de finale de Conférence perdu contre Golden State. Je dunkais, je faisais le show, je parlais au public. C’était un sentiment incroyable. À force d’enchaîner les paniers, tu te sens inarrêtable. Le meilleur, tout simplement. J’ai commencé à comprendre ce que ce surplus de confiance peut apporter aux gars. Au début, je ne captais honnêtement pas. Je me demandais pour qui ces types se prenaient. J’étais très Européen. Je m’excusais de vouloir faire partie de leur monde. Aujourd’hui, je me rapproche de l’état d’esprit de ces gars, même si ce n’est pas inné chez moi.

- Entre joueurs, c’est surtout un jeu, ces provocations?

En partie, oui. Mais aux États-Unis, on m’a appris à avoir davantage de confiance en moi, quitte à passer pour un arrogant. J’ai dû accepter de pouvoir dégager cette image et de me dire que ce que l’on pensait de moi était égal. Moi, je sais que j’ai effectué les bons choix et je me suis endurci. Mais honnêtement, les premiers temps à Houston, c’était dur. Surtout lorsque j’ai raté mes seize premiers shoots en NBA. J’allais sur Twitter et les gars se demandaient ce que je foutais là. «Capela is trash» (Capela est pourri), «Go back to Switzerland» (Rentre en Suisse). Quand je lisais ça, je n’arrivais pas à m’endormir. Aujourd’hui, ça me booste trois fois plus qu’on me dise que je suis nul. J’essaie de trouver le bon équilibre entre cette arrogance nord-américaine et ma mentalité de Suisse humble. Parce qu’au fond, c’est celui que je suis.

IL LE DIT

«Une chose est sûre, je ne vais pas changer parce que j’ai signé un gros contrat. Comptez sur moi!»

«À mes débuts en NBA, j’allais sur les réseaux sociaux et les gars se demandaient ce que je foutais là. Quand je lisais ça, je n’arrivais pas à m’endormir.»

Votre opinion

Trouvé des erreurs?Dites-nous où!